Prêtre ou moine, il faut choisir

Publié le par Garrigues et Sentiers

Le célibat des prêtres est une richesse spirituelle si et seulement si on prend pour modèle de toute vie chrétienne le seul monachisme. Le moine, anachorète ou cénobite, "va au désert" pour être seul (étymologie du terme, de monacus, sur le grec monos). C'est ce que, concrètement, a été le monachisme depuis le début du christianisme et jusqu'au moment où d'Orient il a été importé en Occident. La confusion état monastique/sacerdoce est une déviation pernicieuse. Le moine peut bien être prêtre, mais cela n'est qu'accessoire à l'état monastique. Inversement, considérer, sans le dire et sans le justifier, tout prêtre comme ipso facto un moine, c'est marcher sur la tête. Le prêtre ne prend pas la suite de l'état de lévite ou de grand-prêtre des Hébreux, ni la suite des prêtres des temples grecs ou orientaux ; le prêtre est une création des premières communautés chrétiennes qui choisissaient des "anciens" (étymologie de prêtre) pour les guider dans la voie chrétienne ; ces "anciens" n'étaient pas stricto sensu des vieillards, mais "anciens" désignait ceux qui s'étaient engagés depuis longtemps coram populo dans une vie chrétienne pour laquelle ils pouvaient donc servir de guides. Le choix de tels "anciens" reposait sur l'évidence d'une vie chrétienne bien connue de tous comme telle, et sur l'évidence qu'ils étaient "bons pères et bons époux". En êtres avisés, les premiers chrétiens n'auraient pas fait confiance à un être trop jeune, ignorant la vie, incapable de supporter femme et enfants, et d'être par eux supporté. Le prêtre était marié et père, le moine était (étymologiquement, et aussi historiquement) "seul". Avoir confondu les deux états n'est ni une nécessité ni un hasard. Cette confusion est un amalgame contre-nature qui n'en finit pas de jeter le trouble. 

 

Explication de cet amalgame contre-nature : l'histoire médiévale de l'Église romaine, bien distincte de l'histoire des Églises orientales (que l'on continue à ignorer superbement, parce que c'est sans doute une histoire dont ne sort pas grandie l'Église romaine). On devrait tous savoir que, après la renaissance carolingienne (et la figure d'un Alcuin), le clergé a vu son niveau d'instruction et son style de vie s'effondrer ; seuls les moines (qui ne demandaient rien jusque là) sont apparus en mesure de diriger fidèles et Église. On ne compte plus les moines devenus évêques, cardinaux, papes. Les "grands papes" du Moyen Age ont été moines. Il n'y là aucun hasard. Seul l'ordre bénédictin (avec ses nombreuses variantes) est devenu assez riche et puissant (par legs, par testaments, par dons, par les revenus des très nombreux lieux de pèlerinage) pour organiser et gouverner la chrétienté d'Occident. Quand un grand moine ne devenait pas évêque ou pape, il avait néanmoins, comme abbé, prestige et puissance : saint Bernard en est le meilleur représentant. Aux XIe et XIIesiècles, les abbés de Cluny étaient plus puissants que le pape, qu'ils inspiraient par leur affectueuse et fraternelle pression.

 

L'histoire de l'Église romaine au Moyen Âge (que l'on a tort de garder dans les oubliettes) explique comment, pourquoi et quand on en est arrivé là. Le reste est assez dérisoire : le célibat sacerdotal comme plus grande liberté au service des ouailles est une mascarade ; si cela était vrai, les "anciens", premiers prêtres, n'auraient donc pas été disponibles pour le service de leurs frères, et les grands chirurgiens, grands savants, grands dirigeants d'États ou d'entreprises auraient obligation de célibat pour être plus disponibles à leur mission, ce qui est délirant. Le célibat sacerdotal comme élévation mystique est, au sens propre, un travestissement : cela est vrai du moine, et n'a rien à voir avec le prêtre, dont on oublie volontiers qu'il est membre du clergé séculier, c'est-à-dire vivant dans le siècle, au sens religieux, "dans le monde" ; faire en sorte qu'il soit dans le monde (clergé séculier) mais hors du monde (sur le modèle du monachisme) est un coup très tordu. Nous avons un exemple lumineux de ce qu'un coup tordu entraîne comme effet. Lors des hérésies qui, au XIe et surtout au XIIe siècle, ont fait craindre à l'Église qu'elle soit en danger de s'effondrer et disparaître, le Saint-Siège a cru trouver la riposte. Il a demandé aux moines de sortir de leurs clôtures et d'aller se mêler à la foule des fidèles pour prêcher la bonne parole et endiguer les hérésies. Ce fut un fiasco. Les moines furent incapables d'entrer en relation avec les fidèles qui ne comprenaient pas le latin et ignoraient tout des subtilités de la théologie, de la mystique. 

 

La leçon qui se dégage de cette longue et pitoyable aventure est que le monachisme n'est pas le clergé séculier et que, inversement, l'état de prêtre ne doit pas être confondu avec l'état de moine. Confirmation en a été donnée par François d'Assise et ses premiers compagnons : tous laïcs, vivant au milieu de leurs frères laïcs, pauvres parmi les pauvres, socialement faibles parmi le peuple socialement faible, mais vivant avec le plus grand sérieux une vie selon les préceptes évangéliques ; ils ont attiré les foules. On sait que le Saint-Siège s'est ingénié à faire de ces premiers "frères mineurs" laïcs (donc, aux yeux des dignitaires de l'Église, mal formés, hors discipline, pas assez contrôlés) des hommes d'Église soumis à une règle, c'est-à-dire des moines. Nouvelle erreur, nouvelle confusion entre état monastique et vie chrétienne exemplaire. Quelques chrétiens ont bien compris quel coup tordu était cette confusion, cette persévérance dans la confusion. Ainsi, Dante, au chant XI du Paradiso (vers 43 à 117) fait prononcer par saint Thomas d'Aquin un vibrant éloge de saint François clairement décrit comme "alter Christus". L'éloge est sans ambiguïté : les premiers compagnons de François sont seuls nommés (Bernardo, Egidio, Silvestro), en rappelant qu'ils ont tout quitté (ils sont allés pieds nus) pour suivre François dans la pauvreté, frères mineurs au milieu des petits, laïcs parmi les laïcs. La suite de l'histoire est connue : par la volonté du Saint-Siège les Franciscains ont dû former un ordre, qui n'a eu de "mendiant" que l'appellation.

 

Prendre des êtres jeunes, encore peu ou pas mûrs, et les former dans des séminaires (naguère le petit séminaire commençait au collège actuel), c'est évidemment excellent pour formater, encadrer, mais c'est prématuré : l'individu n'est pas encore parvenu à sa personnalité, il ne se connaît pas encore vraiment et il lui est bien difficile de guider autrui : combien savent clairement qu'ils sont en devenir de pédophiles, d'homosexuels ? combien connaissent réellement la vie, les relations amoureuses, la puissance d'Eros, etc ? Mais c'est, surtout, tourner le dos à la sage pratique des communautés des premiers temps : choisir pour guides des personnes ayant fait leurs preuves ; l'idée de faire appel à des viri probati, comme le rappelle Odon Vallet, et qui semble trotter dans l'esprit du pape François, consisterait tout bonnement à revenir à la pratique et au bon sens des premières communautés. Affirmera-t-on que les premières communautés chrétiennes, si proches des premiers témoins du Christ, étaient dans l'erreur ?

 

Se figer sur des schémas rigides et idéologiques, voilà le malheur. Car ces schémas ne sont rien d'autre que des formes engendrées par l'histoire tardive du christianisme, ce sont des formes contingentes de l'évolution au cours du temps. Ces formes n'ont rien de nécessaire, rien qui les rattache à la pureté et au dynamisme des origines et des premiers temps. Bien des Églises orientales sont restées beaucoup plus fidèles à l'impulsion de départ : osera-t-on dire des orthodoxes ou des maronites, qui ont des prêtres mariés, que ce sont des Églises moins chrétiennes que l'Église romaine qui impose le célibat à ses prêtres pour les raisons que l'on a dites ? Osera-t-on dire que la Communion anglicane, qui a des prêtres mariés, est moins chrétienne que l'Église romaine ? Que les Églises protestantes, qui ont des pasteurs mariés, sont moins chrétiennes ?

 

On a rendu rigides et intouchables des formes qui sont de purs et simples produits du cours de l'histoire des hommes. Leur donner un statut d'éternité, indiscutable et immuable, est autant délitant que malhonnête. On a fait de solutions contingentes, et tellement regrettables qu'elles devraient évoluer, des dogmes indiscutables, intangibles. Or nous ne sommes pas dans le domaine des vérités de foi à croire, et le dogme est ici hors sujet. Les plus habiles le savent bien, qui distinguent le domaine du dogmatique et celui du disciplinaire. Il y a quelque chose de tout aussi désolant que la rigidité idéologique, c'est le traitement du choix des prêtres comme s'il s'agissait de n'importe quelle "ressource humaine" de n'importe quelle entreprise. J'ai eu l'occasion de m'entretenir, il y a bien des années, avec Madame Marie-Madeleine Davy. La conversation en est venue aux prêtres, à leur mariage. Elle me dit, d'un ton déçu : l'Église y viendra quand elle ne pourra plus faire autrement, si elle ne veut pas disparaître. Elle avait bien compris que l'Église (comme institution et entendue dans ses dignitaires) ne se souciait pas de rester fidèle à sa pureté primitive, mais qu'elle se contentait de faire durer l'institution, de "faire marcher la boutique".

 

Le même endoctrinement truqué qui a formé des cadres rigides, un clergé aux ordres et manipulé, des fidèles bloqués dans un certain passé soigneusement sélectionné, mais des fidèles ignorants (ce qui n'est pas leur faute, c'est l'effet d'un enseignement bien verrouillé) de toute l'histoire de "ceux du Christ", ce même endoctrinement donc désunit gravement les catholiques qui, au lieu de porter la Bonne Nouvelle, se déchirent, comme au bon vieux temps des guerres de religion se sont déchirés jusqu'à s'étriper les chrétiens d'Occident. Et qu'on n'objecte pas que ce sont des errements regrettables mais d'un passé lointain, révolu : il n'y a pas si longtemps, catholiques et protestants s'étripaient dans le Nord de l'Irlande. Quand on pense que, pendant ce temps, les Coptes d'Égypte se font assassiner par des fondamentalistes musulmans, comme les rares Chaldéens qui survivent dans ce qui fut le Croissant fertile... Au lieu de se préoccuper de ces exterminations, on se passionne pour des mascarades, des aberrations tordues...

 

Cela étant dit (et vérifiable), pédophilie, abus et crimes sexuels ne sont pas liés au célibat. Les abus et crimes sexuels les plus nombreux sont avant tout au sein des familles ; le mariage et les liens familiaux n'empêchent rien. Dans le cas du clergé, les abus et crimes sexuels sont une occasion de scandale : ceux-là même qui doivent représenter le visage du Christ commettent des abominations qui poussent quantité de personnes très honnêtes à perdre la foi, sinon au Christ et en Dieu, du moins dans ce qu'elles voient de l'Église. Et c'est bien normal : les communautés chrétiennes des premiers temps choisissaient des "anciens" pour les guider ; quand ces "anciens" appelés désormais "prêtres" les guident dans les abominations, il ne faut pas s'étonner si rien ne marche droit. Mais il ne faut pas tout confondre : s'il est vrai que le célibat des prêtres est un coup très tordu, les abus et crimes sexuels ne se confondent pas avec la question du célibat.

 

Tout ça n'est pas très exaltant...

René Stella

                                                                                                          

Publié dans Réflexions en chemin

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