Pour un chemin non totalitaire vers l’universalité de l’humain

Publié le

L’époque est dure pour ceux qui souhaitent donner un sens universel à leur réflexion et leur action. La mondialisation marxiste par l’union des prolétaires s’est écroulée. La « main invisible du marché » qui devait assurer une harmonieuse répartition des richesses ne cesse de provoquer fractures sociales et chômage. Quant aux religions, elles succombent trop souvent aux tentations du fondamentalisme et de l’identification à un nationalisme agressif. En ces temps désenchantés, les individus oscillent entre la dépression devenue une des premières maladies de l’époque, les tentations claniques et identitaires ou, pour ceux qui en ont les moyens, la distraction morose dans la consommation.

À l’occasion de la sortie en Europe de son dernier ouvrage intitulé Peuple, pouvoirs & profits. Le capitalisme à l’heure de l’exaspération sociale (1), l’Américain Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, s’exprimait ainsi : « Nous avons besoin d'un nouveau contrat social entre le marché, l'État et la société civile. Le capitalisme fera partie de l'histoire, mais pas le capitalisme que nous avons connu ces quarante dernières années ; c'est-à-dire un capitalisme égoïste et débridé, où les entreprises ne font que maximiser leur valeur actionnariale sans tenir compte des conséquences sociales. Si l'on fait ça, on se retrouvera avec une situation comme aux États-Unis, où il y a non seulement de l'inégalité, mais où aussi l’espérance de vie décline » (2). 

En novembre 1999, il avait démissionné de son poste d’économiste en chef et de vice-président de la Banque Mondiale. Dans son ouvrage La grande désillusion, publié en 2002, il dénonçait une mondialisation qui impose une vision particulière de l’économie, qu’il appelle « le fanatisme du marché » : « Au Fonds Monétaire International, la prise de décision était fondée, semblait-il, par un curieux mélange d’idéologie et de mauvaise économie, un dogme qui parfois dissimulait à peine les intérêts privés. Quand les crises frappaient, le FMI prescrivait des solutions certes « standard », mais archaïques et inadaptées, sans tenir compte des effets qu’elles auraient sur les habitants des pays auxquels on disait de les appliquer. J’ai rarement vu réaliser des études prévisionnelles de leur impact sur la pauvreté. J’ai rarement vu des débats et des analyses réfléchies sur les effets d’autres orientations possibles. L’idéologie guidait la prescription » (3).

En 2011, l’Institut bouddhiste Karma Ling d’Avalon en Savoie organisait un colloque sur le thème « Économie et Spiritualité ». Edgar Morin, qui parrainait cette manifestation décrivait ainsi la mondialisation capable du pire comme du meilleur :« Pour le moment le pire domine parce que dans cette course effrénée, nous détruisons notre environnement naturel, la biosphère ; c’est une course effrénée où nous produisons des armes de destruction massive, c’est une course effrénée où des inégalités s’accroissent de façon explosive, c’est une course effrénée pour la puissance et pour les réalités matérielles, qui néglige de plus en plus les qualités morales et spirituelles. En plus nous voyons que ce qu’on peut appeler la pieuvre de la spéculation financière, et le réveil de la pieuvre des barbaries humaines – c'est-à-dire des fanatismes, des haines, des mépris – tout ceci nous conduit vers des catastrophes hautement probables » (4).

Cela dit, la mondialisation peut aussi être une chance comme l’affirme également Edgar Morin : « Mais le meilleur, qui ne s’est pas encore réalisé, c’est que pour la première fois toute l’humanité vit une communauté de destin, les mêmes problèmes, les mêmes périls mortels, et les mêmes problèmes vitaux à traiter. C’est ça qui pourrait nous inciter à trouver une nouvelle culture, une nouvelle civilisation sur cette terre qui deviendrait une vraie patrie humaine » (5).

Parmi les sources spirituelles d’une mondialisation humanisante, l’Évangile invite les hommes « fils d’un même Père » à vivre leurs différences, non, plus comme des frontières qui excluent, mais comme l’appel fait à chacun d’assumer ce qu’il a d’unique. La fraternité entre des hommes assumant leur singularité constitue un chemin non totalitaire vers l’universalité de l'humain. Alors, la mondialisation pourra être autre chose qu’un champ libre abandonné aux prédateurs financiers et aux démagogues populistes.

Bernard Ginisty

(1) Joseph E. Stiglitz, Peuple, pouvoirs & profits, éditions Les Liens qui Libèrent, 2019.

(2) Joseph E. Stiglitz, Entretien donné à Euronews, <fr.euronews.com> 18/11/2019.

(3) Joseph E. Stiglitz, La grande désillusionéditions Fayard, 2003, p. 22.

(4) Edgar Morin, La crise et les quatre nobles réalités in Une vision spirituelle de la crise économique. Altruisme plutôt qu’avidité : le remède à la crise, éditions Yves Michel, 2012, p. 25. Cet ouvrage reprend les propos des quarante intervenants au forum « Économie et Spiritualité » organisé en septembre 2011 à l’Institut Karma Ling (Savoie). Il a permis la rencontre entre des acteurs et penseurs de l’économie altermondialiste et des représentants de nombreuses traditions spirituelles.

(5) Ibid., p. 25-26.

Publié dans Réflexions en chemin

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Levy 23/01/2020 19:34

Le diagnostic - « le fanatisme du marché » - est irréfutablement posé. Comme celui des "courses effrénées".
Le versant plus optimiste des citations, comme l'attente de la fraternité, exigent de puiser tout au fond de ressources d'espérance qui s'épuisent.
Sauf à commencer par l'espoir de convaincre que la réponse aux périls écologiques et aux fracturations des inégalités nous fera passer par l'invention d'une nouvelle économie. Rien moins qu'un changement de civilisation - alors que, par comparaison, la machine à vapeur n'a induit qu'un changement de société.
Ces sortes d'aperçus de l'avenir ne pouvant se proposer qu'en tant qu'hypothèses. Les certitudes appartiennent à ceux qui nous forcent à nous réfugier dans celles-ci.