Pour une démocratie délibérative

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Notre démocratie représentative semble à bout de souffle. Scrutins après scrutins, l’abstention ne cesse d’augmenter. Peu à peu, les électeurs ont promu un tripartisme (extrême droite, droite, gauche) qui remet en question le fonctionnement de nos institutions fondé sur le clivage en deux camps et la possibilité d’alternance. Pour Edgar Morin, « La pensée politique en est au degré zéro. (…) La classe politique se satisfait des rapports d’experts, des statistiques et des sondages. (…) Privée de pensée, elle s’est mise à la remorque de l’économie. Comme le disait Max Weber, l’humanité est passée de l’économie du salut au salut par l’économie » (1).

Dans son dernier ouvrage, le politiste Jérôme de Sainte-Marie voit dans le « macronisme » l’effacement du clivage gauche-droite pour être remplacé par celui qui sépare un « bloc élitaire » d’un « bloc populaire » (2). Dans un entretien publié par le journal Le Monde, il analyse le mouvement des « gilets jaunes » comme l’expression de ce nouveau clivage. « Ce conflit a réveillé dans l’opinion un imaginaire de lutte des classes. Il a dépassé de beaucoup ses revendications initiales. Et constitue une réponse spontanée à l’autonomisation des élites via le macronisme. La France d’en bas, précarisée, non syndiquée et faiblement intégrée aux institutions politiques, a pris conscience de son nombre et de sa force » (3).

En 2011, le journaliste et essayiste Hervé Kempf publiait un ouvrage intitulé L’oligarchie, ça suffit, vive la démocratie, qu’il est utile de relire pour comprendre la situation actuelle. « Il est de l’intérêt des puissants de faire croire au peuple qu’il est en démocratie. Mais on ne peut pas comprendre le moment présent si l’on n’explore pas la réalité soigneusement occultée : nous sommes en oligarchie, ou sur la voie de l’oligarchie » (4). Pour l’auteur, il ne s’agit ni de dictature, pouvoir d’un seul pour ses intérêts propres, ni de démocratie, pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple, mais « du pouvoir de quelques-uns qui délibèrent entre eux des solutions qu’ils vont imposer à tous ».

Pour se rénover, notre démocratie représentative doit s'appuyer non seulement sur le vote des citoyens mais aussi sur leur implication dans les décisions qui les concernent et un contrôle de leur mise en œuvre. Cela suppose la promotion d’une démocratie délibérative. Il s’agit de préparer les décisions difficiles en aidant les citoyens à clarifier les points de désaccord et à trouver des voies pour élaborer des compromis constructifs, en tenant compte de l'avis de ceux qui ne sont pas d'ordinaire entendus.

Commentant le propos de l’économiste indien Amartya Sen, prix Nobel d’économie en 1998, pour qui « la politique de la démocratie donne aux citoyens la chance d’apprendre les uns des autres », Hervé Kempf souligne que « le cœur de la démocratie n’est pas l’élection, mais la délibération, par laquelle nous apprenons les uns des autres » (5).

C’est dire que la démocratie est un processus permanent et non la démission, au hasard des élections, de toute responsabilité dans le débat public au profit du « bloc élitaire ». Elle ne vit pas de spectacles médiatiques mais de la créativité de chacun.

Bernard Ginisty

 

(1) Edgar MORIN, La Voie. Pour l’avenir de l’humanité, éditions Fayard, 2011, p. 29.

(2) Jérôme SAINTE-MARIE, Bloc contre bloc, la dynamique du macronisme, éditions du Cerf, 2019.

(3) Jérôme SAINTE-MARIE, « Ce conflit a réveillé un imaginaire de lutte de classe », entretien dans le journal Le Monde du 16 novembre 2019.

(4) Hervé KEMPFL’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, éditions du Seuil, 2011, p. 9.

(5) Ibidem, p. 148-149.

Publié dans Réflexions en chemin

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Robert Kaufmann 26/11/2019 02:29

UNE CARICATURE DE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE REPRÉSENTATIVE...
et une caricature de la démocratie dans le tumulte des débats.
Peut-être est-il significatif que dès les premières phrases, le corps politique français arbitrairement partagé en trois clivages, occulte l'extrême-gauche, qui, pourtant, donne beaucoup de la voix et se montre très largement majoritaire actuellement dans le destructions des biens publics et privés.

Je pense Qu'on est bien sévères envers les dirigeants politiques, qui sont à la peine depuis le premier choc pétrolier. Je pense qu'ils sont plutôt meilleurs que les Félix Goin,Paul Ramadier et autres Félix Gaillard, durant les "30 Glorieuses" , qui ont laissé un si bon souvenir.
On oublie qu'à cette époque, nous sortions d'une période de pénurie, connaissions le plein emploi,
pour affronter aujourd'hui la surproduction mondiale, la concurrence féroce, le chômage de masse.
Ne nous plaignons pas trop vite. Cette mutation a permis au "petit peuple" de se doter de machines à laver, de micro-ondes, d'écrans plats , de téléphones mobiles...
Quant aux débats, je pense que c'est plutôt le trop plein que le vide. Il suffit de se porter à l'écoute l'après-midi de la chaine parlementaire pour constater le mal qu'ont les présidents d'assemblées pour canaliser les flots de paroles, d'idées,voire d'invectives.
Dommage qu'on ne prête pas davantage attention au remarquable Conseil Economique, Social et Environnemental.
Quant aux 67 millions de Français, ils ne se privent pas d'échanger et émettre des avis à travers les centaines de milliers d'associations, de syndicats, de réseaux sociaux, de blogs comme celui-ci. Ce sont les bienfaits de la liberté d'expression propre à la démocratie.
Je pense qu'il faut un ego particulièrement surdimensionné, voir d'arrogance, pour prétendre avoir une meilleure intelligence (comprendre) le Monde et la France, dans leur immense complexité, que nos dirigeants politiques qui, du fait des moyens de l' Etat, disposent quotidiennement des rapports de 192 ambassades, des statistiques, des sondages d'opinions, des conseils des meilleurs experts internationaux. pour prendre les mesures appropriées......plutôt que le monde vu du Café du Commerce ou du Web à tous vents...
Plutôt faire confiance aux"élites" qu'à la Vox Populi !
Quelques exemples ? :
Je suis parfaitement surpris quand j"entends, en matière de RETRAITES, qu'il faut "conserver les avantages acquis" en revenant aux décrets d'Ambroise Croizat en 45-46. Occultant, de bonne ou mauvaise foi, qu'il y avait moins de 2 millions de retraités pour 16 millions aujourd'hui; que la longévité moyenne était de 6 ans pour 80 aujourd'hui....
Autre son de cloches ee la part des Français attachés bec et ongles à la retraite par répartition qui exigent "une retraite décente après 40 ans de cotisations", faisant ainsi un plaidoyer involontaire pour la retraite par capitalisation, leurs cotisations ayant été ....répatries depuis longtemps.
Je m'entends répliquer sur ce blog "Je crois dormir debout"....lorsque 'j'avance "et s'il n'y avait pas d'alternatives aux réformes ? "... Intervenants souvent Cadres Sup....Alors on imagine la France gouvernée depuis la rue en tenant compte du niveau culturel moyen ?....
On s'émeut aussi du chômage de masse mais on continue à réclamer l' ISF et mille contraintes sociales , fiscales et financières envers les entreprises, faisant fuir les investisseurs ailleurs.
Que l'on soit pour ou contre l'Europe des 28 et la mondialisation du commerce, nous sommes immergés totalement dedans et faire cavalier seul est suicidaire.
On est Ecologiste mais on casse tout si on augmente le prix du gasoil.....
On est pour l'augmentation des effectifs dans la Santé, la Police, l'Education, la Justice, la SNCF....
on est pour la construction d'un 2e porte-avions nucléaire.....mais en même temps pour la baisse des impôts...
Comprenne qui pourra et les "élites" à la lanterne !
En Mai 68 déjà, circulait le slogan "Elections-trahison"...."Elections-piège à cons"
On a toujours tendance à oublier le commentaire de W. Churchill, préconisant le "moins pire des régimes"
Consciemment ou pas, certains s'impatientent de voir les majorités se succéder, dans leur hâte de voir les minorités agissantes imposer leur diktats. A croire que la succession de drames et de massacres du XX e siècle n"aient pas servi de leçon, tant leurs efforts se multiplient pour discréditer la classe dirigeante et développer l'anti-parlementarisme.

Robert Kaufmann

Levy 24/11/2019 18:16

COMMENCER PAR L'ESSENTIEL, LA CONSTITUTION.
Ces choses là devaient être dites. Et oh combien dans les circonstances où nous sommes. Merci Bernard Ginisty ! J'irai jusqu'à affirmer que du début à sa fin, les interpellations de cet article en faveur d’une démocratie délibérative sont de l'ordre du salut public - pour la démocratie et sa pérennité.
Avec ce rappel que je crois nécessaire d’ajouter : "... commencer par l'essentiel, la constitution".
Au commencement, il y a en effet la pédagogie de l'exercice démocratique qui est celle, plus encore que de la conciliation, du compromis. Respect réciproque des légitimités respectives de la majorité et de l'opposition, compromis entre les composantes de l'une et de l'autre : autant de conditions préalables qui sont inatteignables dans un régime de monarchie élective et plébiscitaire, et d'autant plus quand celui-ci régit un peuple qui n'a à peu près jamais dans son histoire, fait l'expérience et l'apprentissage du compromis.
Le régime parlementaire permet, lui, d'avancer dans la réalisation de ces conditions. D’une part, parce que le pouvoir exécutif est sous la sanction potentielle de sa censure ou de son renvoi et l'Assemblée sous celle de sa dissolution - deux menaces avec lesquelles les deux pouvoirs doivent composer, ce qui est le début de la sagesse face à la tentation de l'abus et de la coupure d'avec le peuple. D’autre part, parce que le jeu du parlementarisme - où l'on élit une majorité pour gouverner et non un "chef de l'Etat" (une appellation à tenir au reste pour irrecevable puisqu’en République, le seul titulaire de ce titre est le peuple réuni dans la nation souveraine), oblige au compromis. Entre les partis qui forment la coalition de gouvernement ou, en cas de bipartisme, au sein du parti majoritaire forcément composite, et entre les partis d'opposition s'ils veulent offrir une alternative au scrutin suivant.
Reste que régime parlementaire, à lui seul, ne suffit plus : les apports d'une démocratie participative lui sont effectivement devenus indispensables. Ce qui passe d'abord par une réduction de la durée des mandats (4 ans pour tous les mandats, hors le Président de la République-arbitre et garant qu'il est logique d'élire pour 6 ans). Ensuite par la pratique authentique du référendum d'initiative citoyenne, de portée législative ou révocatoire : une pratique évidemment déclinée aux niveaux régional, départemental et municipal, mais avec les garde-fou indispensables vis à vis des menées démagogiques (interdiction de revenir sur des droits et des libertés régulièrement acquis ou instituées, seuil de prudence raisonnée pour le nombre des signatures exigibles, contrôle préalable des propositions référendaires par le Conseil constitutionnel ou par le conseil d'Etat pour les référendums intéressant les collectivités locales, avis public de la Cour ou des chambres des comptes en cas d’incidence économique et financière ...).
Enfin, 3 ème piste (dans une série certainement bien plus longue et fournie) : une fusion du Sénat et du CESE - le premier issu d'un mode d'élection plus représentatif des "territoires", et le second procédant d'une élection directe par les différentes catégories socio-professionnelles qui le composent, avec l'ajout de représentants des associations d'intérêt public.
Schématiquement, on aurait là sans doute les bases pour l’introduction d’une dose significative de démocratie participative. Et puisque l’enjeu est ici d’abord pédagogique et civique, le point de départ d’autres novations et progressions dans le mode de fonctionnement d’une République démocratique.
Etant entendu que ces premières réformations comme les avancées ultérieures ne se situent qu’à la hauteur d’un ‘’camp de base’’ dans l’ascension, à rebours de « la voie de l’oligarchie » dans laquelle tout nous engage présentement, vers une République qui, outre d’être moderne et démocratique serait également, et enfin, véritablement sociale.

Philippe Lhermet 24/11/2019 12:16

Bien des grands mots dans ce texte. Il me parait paradoxal d'opposer élection n et délibération...nous élisons le plus souvent des personnes qui délibéreront effectivement pour nous et chacun dans ce système peut être élu en toute égalité suivant des règles convenues. Comment peut on imaginer faire délibérer les quelques 66 millions de français ? Des évolutions à améliorer permettent de réguler l'expression du peuple comme par exemple le référendum du type de celui en cours pour la privatisation des aéroports de paris. La critique permanente des "élites" que l'on oppose au "Peuple" est à mes yeux démagogique les dénonciateurs vertueux font partie le plus souvent de cette élite ! Leur ennemi c'est la démocratie en réalité.