Redécouvrir l’Europe dans son ambivalence

Publié le

La chute du mur de Berlin et l’effondrement des régimes communistes nous ont conduit à penser que nous avions atteint « la fin de l’Histoire », avec le triomphe définitif de la démocratie libérale dont les fondements sont le marché et le droit. Force est de constater que la montée des nationalismes et des populismes dans l’Est de l’Europe remet en cause cette analyse un peu trop rapide. Il ne suffira pas de stigmatiser des leaders populistes s’appuyant sur des hiérarchies religieuses et surfant sur des pulsions nationalistes pour construire un avenir à l’Europe.

Dans un essai très stimulant, Max-Erwann Gastineau s’attache à nous arracher à nos simplismes et à nos aprioris pour nous inviter à comprendre ce qui se joue actuellement en Europe. « Est et Ouest ne sont pas héritiers du même XXe siècle. (…) L’Europe de l’Ouest est hantée par le souvenir de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe de l’Est par celui de la guerre froide. L’Europe de l’Ouest par la crainte du retour du nationalisme, l’Europe de l’Est par celui de l’impérialisme. (…) Les nations de l’Est ont imité celles de l’Ouest dans les années 1990, mais désormais s’interrogent. Quelque chose résiste en elles : une inscription culturelle, une intensité religieuse, un attachement civilisationnel, un esprit communautaire, un rapport poétique et tragique au monde et à son avenir » (1). Pour lui, la force des petites nations, c’est qu’elles se savent vulnérables. La faiblesse des grandes nations c’est qu’elles se croient éternelles.

Cela le conduit à mettre en lumière un clivage qui fracture l’Europe et divise les nations de l’intérieur : « Deux camps transcendent le traditionnel clivage gauche-droite : d’un côté, le camp des « procéduralistes » (qui raisonnent essentiellement en termes juridiques) ; de l’autre, le camp des « substantialistes » (qui raisonnent essentiellement en termes culturels) » (2). Ce nouveau clivage traverse les débats les plus vifs au sein de l’Europe : l’immigration, l’intégration, l’identité, la laïcité, l’appartenance nationale. « À notre conception de la nation comme simple étape dans le processus des sociétés humaines, comme modalité d’organisation sociale aujourd’hui dépassée par les exigences de la mondialisation, s’oppose la nation comme intermédiaire indispensable entre l’homme et l’universel » (3).

 

Les guerres civiles qui ont jalonné l’histoire européenne ont eu le plus souvent pour origine les identités religieuses et nationales. L’avenir de l’Europe passe par la coexistence féconde des héritiers de deux histoires majeures du XXsiècle. « Nous ne sommes pas les descendants du même traumatisme. Ainsi, ne sommes-nous pas hantés par les mêmes ombres. À l’Ouest, le souvenir du nazisme continue d’entretenir nos craintes de voir le politique réinvestir le champ de la volonté humaine sous les feux des drapeaux et des racines fantasmagoriques. À l’Est, c’est le souvenir du communisme qui continue de travailler la mémoire collective et de forger une culture de la résistance valorisant l’ancrage national. À l’Ouest, ce sont les limites du droit qui, pense-t-on, protègent l’Europe de l’autoritarisme nationaliste d’hier. À l’Est, ce sont les limites non pas juridiques mais culturelles, contenues dans les traditions de l’homme ordinaire, qui font office de meilleur rempart au rouleau compresseur de l’utopie communiste hier, libérale aujourd’hui » (4).

Il n’est pas alors anodin que, dans ce contexte, fasse retour en Europe la pensée du philosophe européen Baruch Spinoza qui connut en son temps la persécution religieuse et communautaire. Il nous montre la voie à suivre lorsqu’il écrit : « Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre » (5).

Bernard Ginisty

 

(1) Max-Erwann GASTINEAULe nouveau procès de l’Est, éditions du Cerf, 2019, p. 15-17.

(2) Id. p. 71.

(3) Id. p. 150.

(4) Id. p. 134.

(5) Baruch SPINOZA (1632-1677). Propos cité en exergue de l’ouvrage de Frédéric LENOIR, Le miracle Spinoza. Une philosophie pour éclairer notre vie, éditions Fayard, 2017. Paru en Livre de poche en 2019.

Publié dans Réflexions en chemin

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article