Les ambiguïtés des « paternités spirituelles »

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Dans son édition du 22 octobre dernier, le journal La Croix publiait un très intéressant article de Cécile Hoyeau suite aux révélations sur les abus sexuels commis par des personnages influents de l’Église catholique. Intitulé La trahison des pères, ce texte dresse le constat suivant : « Depuis quelques années, beaucoup de grandes figures qui furent considérées comme des maîtres spirituels et/ou des fondateurs de communautés nouvelles, clercs ou laïcs, semblent tomber les uns après les autres.  Éphraïm, Thierry de Roucy, Marie-Dominique et Thomas Philippe, sœur Alix, Mansour Labaky, Bernard Peyrous, André-Marie Van der Borght, et encore récemment Georges Finet, Jacques Marin… Le choc est d’autant plus violent que, pendant longtemps, ces hommes et ces femmes qui ont émergé dans ce qu’on appelait « le nouveau printemps » de l’Église furent pour beaucoup « la référence » ».

Pour Cécile Hoyeau, ces différents personnages « sont influencés par le Renouveau charismatique et se présentent comme prenant leurs intuitions directement du Saint-Esprit. Ils deviennent « le père », « le berger ». Elle reprend le propos de Yann Vagneux, prêtre des Missions étrangères de Paris en Inde, après avoir été membre de Points-Cœur de 1996 à 2002 : « Il n’y a plus de distance entre le Père céleste et eux. Le Renouveau Charismatique inspiré du pentecôtisme évangélique propose une expérience de Dieu immédiate, qui fait fi des médiations ecclésiales et humaines. Mais cette tentation évangélique nous a fait perdre la grande spiritualité chrétienne qui est celle de la patience, du quotidien » (1).

De l’abbé de la paroisse désormais appelé « père » (traduction du mot abbé), aux « pères » devenus « révérends » s’ils appartiennent aux grands ordres religieux, jusqu’au Pape qualifié de « Saint-Père », peut-être faut-il s’interroger sur la confiscation par les clercs du titre de « Père » dans une Église se référant à l’enseignement de Jésus qui affirme : « Ne vous faites pas appeler « Rabbi » : car vous n’avez qu’un Maître, et tous vous êtes des frères. N’appelez personne votre « Père » sur la terre : car vous n’en avez qu’un, le Père céleste » (Mt 23 8-9). La seule prière que le Christ a enseignée, s’appelle « Notre Père ». Elle invite à construire une Église de la fraternité de compagnons de route et non une institution où certains s’enferment dans un statut clérical, avec toutes le dérives que cela induit.

Suite à la révélation d’abus sexuels commis par des clercs dans plusieurs endroits du monde, le pape François, dans sa Lettre au peuple de Dieu du 20 août 2018, propose à l’Église catholique ce chemin de conversion : « Il est impossible d’imaginer une conversion de l’agir ecclésial sans la participation active de toutes les composantes du peuple de Dieu. Plus encore, chaque fois que nous avons tenté de supplanter, de faire taire, d’ignorer, de réduire le peuple de Dieu à de petites élites, nous avons construit des communautés, des projets, des choix théologiques, des spiritualités et des structures sans racine, sans mémoire, sans visage, sans corps et, en définitive, sans vie. Cela se manifeste clairement dans une manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Église – si commune dans nombre de communautés dans lesquelles se sont vérifiés des abus sexuels, des abus de pouvoir et de conscience – comme l’est le cléricalisme, cette attitude qui « annule non seulement la personnalité des chrétiens, mais tend également à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le cœur de notre peuple ». Le cléricalisme, favorisé par les prêtres eux-mêmes ou par les laïcs, engendre une scission dans le corps ecclésial qui encourage et aide à perpétuer beaucoup des maux que nous dénonçons aujourd’hui. Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme ».

Bernard Ginisty

(1) Céline HOYEAU, La trahison des pères in journal La Croix du 22 octobre 2019, p. 12 et 13. On trouve en annexe à cet article la recension de l’ouvrage de Sophie DUCREYÉtouffée. Récit d’un abus spirituel et sexuel, éditions Taillandier, 2019. « Dans ce récit d’une rare acuité, Sophie Ducrey témoigne du combat qu’il lui a fallu mener, en elle et dans l’Église, pour sortir de l’emprise exercée par un frère de Saint-Jean et faire reconnaître la violence des abus sexuels subis ».

Publié dans Réflexions en chemin

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