" Et vous, qui dites-vous que Je suis ? " La réponse de Roger Mattei

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Qui est Jésus pour moi ? Un sage, un prophète, le Fils de Dieu ? Disons tout de suite que je n’en sais rien. Fils de Dieu : que veut dire cette expression ? Nous sommes des hommes et des femmes et donc obligés d’utiliser un langage humain pour exprimer des réalités qui nous dépassent infiniment.

Jésus nous est présenté par quatre livres, à la fois différents et complémentaires. Chacun d’eux a une compréhension propre de son mystère : un peu comme une maison qu’on pourrait voir sous divers angles. Aucun n’en montre la totalité mais, en réunissant les diverses perspectives, on peut s’approcher d’une vision globale.

Je dirais que, si Dieu existe, Jésus est certainement un homme de Dieu : durant tout son ministère, il a choisi et proclamé ce qu’il y avait de meilleur dans la Première Alliance et cela, en toute liberté. Elevé dans la Tradition Juive et imprégné par celle-ci, il revient sans cesse à l’essentiel dans ses paroles, ses actes, ses refus.

Ce qui me touche d’abord dans la vie de Jésus, c’est sa liberté à tous les niveaux :

* Liberté dans le choix de ses disciples galiléens et de son lieu privilégié de prédication : la Galilée, Carrefour des Nations, mal vue des dirigeants politiques et religieux, dont les habitants étaient moqués et méprisés…

 

* Liberté dans ses (mauvaises) fréquentations : des gens riches et puissants et peu recommandables comme Zachée le publicain ou Lévi qu’il appellera à sa suite, des notables et des savants comme Simon le pharisien, beaucoup de femmes qui accompagnent sa petite troupe (ce qui n’a pu que scandaliser les honnêtes gens), d’autres comme Marthe et Marie qui sont ses amies, des gens riches et en bonne santé, des malades et des estropiés, impurs et mis au ban de la société (paralytiques, aveugles, lépreux…), des étrangers impurs, voire des occupants détestés, comme le centurion romain, des Samaritains, frères ennemis, haïs et méprisés des Juifs…

 

À tous, Jésus propose sa Bonne Nouvelle : certains prennent, d’autres non, en toute liberté ; d’autres s’en iront, abandonneront, renieront, trahiront…en toute liberté.

 

* Liberté dans son attitude : pour Jésus, personne n’est exclu : son regard est toujours bienveillant, contrairement aux regards soupçonneux des scribes et des pharisiens. Il cherche sans cesse à restaurer, à recréer, à remettre debout les personnes qu’il rencontre, quelles qu’elles soient.

 

La femme adultère n’est pas condamnée, mais invitée à « vivre » : il ne dit pas « va et ne pèche plus », mais « marche et ne pèche plus » : mets-toi en marche, remets-toi en marche.

De même pour la Samaritaine, triplement impure et infréquentable parce que femme, Samaritaine et pècheresse : elle commence par le railler, avant de devenir une des premiers apôtres.

Quant à Zachée le publicain, honni par ses compatriotes, Jésus regarde ce personnage peu fréquentable…et c’est la conversion.

 

Dans toutes ses rencontres, on retrouve ce qu’il dit à Zachée : « Le Fils de l’Homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu ». Jésus accueille les gens tels qu’ils sont, les prend où ils en sont et leur propose d’aller plus loin, de vivre debout, en toute liberté.

 

* Liberté devant les prescriptions de la Loi : élevé dans la Tradition de ses Pères et imprégné par elle, il revient toujours à l’essentiel : aucun règlement ne l’empêche de rejoindre l’homme ou la femme qui a besoin d’amour, de miséricorde de la part de Dieu ; nombreuses sont les libertés qu’il prend face à la pureté rituelle, aux exigences du Sabbat.

 

* Liberté face à sa famille, à la mentalité du clan qui régnait à son époque, comme à beaucoup d’autres d’ailleurs…Si Jésus a certainement aimé ses parents, surtout sa mère, il conteste l’emprise du clan et reste scandaleusement libre vis-à-vis des siens.

 

* Liberté dans ses relations avec les femmes avec lesquelles il a une relation privilégiée, transgressant les coutumes de son époque : c’est d’ailleurs pour prendre leur défense qu’il condamne la répudiation qui les conduisait souvent à la rue, mendicité ou prostitution.

 

Bref ! Jésus donne souvent la préférence aux pauvres et aux exclus de toutes sortes : il les rejoint là où ils sont, dans leur position d’exclu.

 

* Enfin, liberté suprême, Jésus ira jusqu’au bout de sa mission, en sachant pertinemment ce qui l’attend : torturé et crucifié à cause de la méchanceté des hommes (et non pour apaiser le courroux d’un Dieu cruel et pervers, comme on l’a présenté trop souvent : drôle de Père…).

 

Le Dieu que Jésus nous présente est loin du Dieu tout puissant, autoritaire, dominateur, tel que Zeus ou Jupiter, comme les hommes se le représentent instinctivement : à travers ses miracles et ses paraboles, il nous présente un Dieu qui aime tous les hommes, comme un père et une mère.  Loin d’être indifférent aux malheurs des hommes, il vient partager leurs souffrances et les en libérer.

Il nous montre un Dieu pour qui chaque homme est important, aimé d’un amour gratuit. Un Dieu qui est serviteur et ami des hommes, qui veut que chaque homme soit vivant, libre et heureux : quelle révolution ! Mais ce Dieu de Jésus-Christ qui nous aime comme un père, infiniment plus qu’un père et une mère humains, n’est pas « un bon papa gâteau ou gâteux » : c’est un Dieu exigeant qui ne fait pas de nous des enfants gâtés et irresponsables.

Jésus nous propose donc de ne pas « vivoter » : il nous appelle sans cesse à la conversion, il nous demande de proclamer et de vivre la Bonne Nouvelle.

Si nous sommes choisis et appelés, ce n’est pas pour nos mérites, mais parce que nous sommes aimés gratuitement, et ce choix, cette élection, est une responsabilité, un service vis-à-vis de Dieu et, surtout, de notre prochain. À travers ses miracles, son enseignement, ses paraboles, Jésus demande à ses disciples d’être Le Sel de la Terre, de faire fructifier Les Talents que Dieu leur a donnés pour les mettre au service de leurs frères, comme Le Bon Samaritain : il leur demande d’avoir de la compassion envers tous les hommes qui en ont besoin et de les aider à se mettre debout, dans tous les sens du terme, particulièrement les pauvres et les exclus.

Sous une autre forme, Jésus nous invite à chercher Dieu dans le malade, l’étranger, le prisonnier, tous ceux qui ont faim et soif… Il nous invite à honorer Dieu et à le servir dans « ces plus petits qui sont mes frères ». Il nous invite à la gratuité du service, loin du « do ut des » des Romains (je donne pour que tu donnes).

« Aimez-vous les uns les autres… » reste un des piliers de son message, de même qu’il demande à ses disciples « que le plus grand soit l’esclave de son frère » : vaste programme… Jésus les invite à ne jamais être centrés sur eux-mêmes, à la paix, à la solidarité, au partage, au refus des honneurs, des bonnes places : de même qu’il a refusé d’être le messie puissant, glorieux ou guerrier que tous attendaient : il est un messie qui se révèle dans la faiblesse, l’abaissement et le service.

Jésus est-il Dieu ? ou un homme admirable, comme dirait Renan, Je ne sais. Mais je suis touché par cette hypothèse que le Tout Autre se soit fait le Tout Proche, que de sa naissance à sa mort, il ait partagé la vie quotidienne des hommes de son temps, de son peuple, dans tous les domaines : de sa naissance dans la fragilité et l’impuissance d’un bébé, à la souffrance et la mort que nous aimerions éviter, et quelle mort ! Il a accepté de descendre au plus profond de la détresse des hommes de son époque, pour nous convier à partager sa condition divine.

On ne peut conclure sans dire un mot sur « la descendance » de Jésus :

  • Sans doute les communautés chrétiennes (L’Église) ont-elles été souvent indignes de Jésus : « on attendait le Royaume, il est venu L’Église », disait Loisy… mais il faut dire que Jésus avait mis la barre très haut !
  • Parmi ses disciples, il y a eu, malgré tout, beaucoup de gens admirables, même s’ils ne sont pas dans le calendrier.
  • On peut remercier ses disciples de nous avoir transmis l’Evangile, c’est-à-dire la Bonne Nouvelle d’un Dieu qui aime tous les hommes et veut leur bonheur.

Jésus nous éclaire sur Dieu qui n’est pas un Dieu dominateur, méchant, voire pervers, comme le croient instinctivement les hommes, mais un Dieu d’amour, de bienveillance et de service.
Il nous éclaire sur l’homme qui est destiné, lui aussi, à l’amour et au service et non à l’égoïsme et à la domination des autres.

Roger Mattei

Publié dans DOSSIER N°37

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Francoisjean 25/08/2019 12:45

« Je est un autre »
En terminant une période estivale très animée par la présence 7 de nos 9 petits-enfants, je tombais sur ces posts. Il m’a semblé que la question était cruciale et demandait un peu de réflexion : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? ». Question d’autant plus importante que nous devons y faire face dans un environnement hostile : local, familial, intergénérationnel. Cet incompréhension me semble provoquée, entre autre, par une théologie figée, devenue incompréhensible, déphasée, inadaptée ; par des propositions politiques inadéquates, mensongères voire inefficaces, sans impacts réels sur les esprits ou les faits ; par des luttes intestines dans tous les espaces, destinées à assoir ou reconquérir un pouvoir ; par une faillite des sachant de tous poils, certains n’ayant quasiment plus rien à proposer, et d’autre, qui tentant quelques explications, sont immédiatement désavoués, inhibés, voire calomniés…le tout sur une toile de fond de guerre aux multiples facettes telles qu’ énergétique, commerciale, migratoire, culturelle et bientôt démographique. Bref je me trouve dans l’incapacité de proposer une réponse qui puisse être accessibles au plus grand nombre et susceptible de donner un peu d’espoir et de joie à mon entourage.
Suite à quelques évènements qui m’étaient insupportables, je me suis mis en « réserve de l’institution », cependant, avec l’appui de mon épouse, nous avons tenté quelques réunions pour « réparer l’Église ». Il s’y est exprimé d’une part un certain infantilisme regrettable quoique compréhensible de la part de gens abandonnés aux forces du pouvoir, de l’argent, du tweet…et d’autre part il s’y est exprimé une tentative assez évidente de récupération des « brebis égarées » à l’aide d’un argumentaire assez classique ; Ce qui a immédiatement désintéressé une grande partie des participants. Bref, en fait, pour moi, la question pourrait s’énoncer ainsi : Comment dois-je répondre à la question posée en tenant compte de celles posées différemment par nos petits enfants ? Il faut bien dire que souvent, même s’ils l’expriment maladroitement, ils en savent bien plus que la majorité des fidèles.
Cette « mise en réserve » n’altère en rien une confiance sans faille dans l’Amour du Père. Il y a en effet une différence fondamentale entre Foi et croyance. C’est le premier axe de mon approche vis-à-vis de nos chers petits.
« …La liberté de la foi est fondée sur la liberté de Dieu. Cette liberté de Dieu nous est révélée dans le mystère central de l’Évangile qui est le mystère de la Très Sainte Trinité… Il y a une distance infinie entre un monothéisme clos, unitaire, fermé sur soi et narcissique et un monothéisme trinitaire et qui est essentiellement ouverture et où se réalise pleinement le mot de Rimbaud : "Je est un Autre.", la personnalité en Dieu n'étant selon l'expérience chrétienne qu'une pure relation vers l'Autre, ou à l'Autre… » (in : Conférence de M.Z donnée au Cénacle de Genève, le dimanche 15 février 1970).
Tout est dit et je retrouve St Paul revêtant le Christ : (Galates 2:20)"... je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi. Car ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi..."
Il ne s’agit pas d’une crise de schizophrénie, mais de la « présence réelle en moi de l’Esprit envoyé depuis l’éternité par mon Père » et il me revient de Le laisser s’exprimer grâce à un dialogue fécond et empreint de la plus totale des libertés. En fait, vivre déjà dans l’intimité du Père en se rendant présent à lui, comme dans un couple où l’on se rend présent l’un à l’autre, dans une succession de « fiat » continue, cela me semble pour l’instant la meilleure réponse à la question posée. Dans cette optique, l’Évangile cesse d’être une morale, une somme de vérité à croire, l’ossature d’une institution pour être une Personne qui s’exprime par ceux qui m’entourent. Cela ne perturbe en rien les visions progressistes ou conservatrices, puisque ces différentes façons de voir sont expressions de la Parole dont l’ultime but est de prendre soin de l’Esprit remis en nos mains et dont nous sommes le temple vivant. Et notre Corps, et seulement lui, « …est capable de rendre visible ce qui est invisible : le spirituel et le divin. Il a été créé pour transférer dans la réalité visible du monde le mystère caché de toute éternité en Dieu et en être le signe visible ( in Jean Paul II, conférence du mercredi, TDC 019, 20 Février 1980). C’est dire que nous sommes expression de l’Esprit tant que nous ne nous ne cherchons pas à prendre Sa place. De même cesse l’amour d’un couple quand l’un des deux conjoints supplante, annihile l’autre. C’est également insister sur le fait que la question posée n’est qu’un regard en arrière vers notre enfance que nous regrettons tous d’abandonner.
« …La vocation magnifique que Dieu, depuis les origines, confie au couple humain est de devenir image et ressemblance de Dieu par la communion de leurs personnes. Cette communion met en quelque sorte l'homme et la femme à part, car tout comme les relations des trois Personnes de la Trinité, leur union est exclusive et indissoluble…. » (Extrait de Spiritualité conjugale, in https://www.theologieducorps.ch/spiritualite-conjugale/spiritualite-conjugale).
En fait je ne peux répondre à cette question sans avoir en perspective nos petits-enfants, mon épouse et ceux devant qui nous devons témoigner.

Quand sortirons-nous du moyen âge ?

Bien tard, je t’ai aimé,
Beauté tout ancienne et toute nouvelle.
Tu étais au-dedans de moi
et je te cherchais au-dehors.
Tu étais avec moi,
Moi, je n'étais pas avec toi.
Tu as répandu ton parfum,
je l'ai respiré
et soupire maintenant vers toi.
Sagesse, je t'ai goûtée.
Faim et soif de toi me consument!
Tu m'as touché,
j'ai brûlé,
envahi par la paix qui est en toi.
Confessions, VII, x, 16 xxvu, 24 X, xxvn, 38
St Augustin