Après le scrutin du 26 mai, quelle identité européenne ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

 

Les résultats des élections des députés au Parlement européen traduisent la crise de fond que traverse la communauté européenneLe philosophe Allemand Jürgen Habermas avait diagnostiqué ainsi cette crise : « Le processus d’unification bute sur l’absence d’une identité européenne. Les problèmes que nous avons à résoudre aujourd’hui sont des problèmes politiques et l’on ne s’en débarrassera pas en se contentant d’espérer une intégration indirecte générée par des impératifs fonctionnels liés à l’unification des marchés et au jeu des décisions cumulées (…) Ce qui est célébré aujourd’hui comme « modèle social européen » ne peut être défendu que si, dans le cadre même de l’Europe, la politique est capable de revenir à la hauteur des marchés. Ce n’est qu’au niveau européen que l’on pourra récupérer tout ou partie de la capacité de régulation politique de toute façon perdue au niveau de l’État-Nation » (1).

 

Au moment où le citoyen européen perçoit les solidarités concrètes qu’entraînent les différents plans de « sauvetage » de certains pays de la communauté et les politiques d’accueil des migrants, il ne peut y souscrire qu’à partir d’un acte de responsabilité citoyenne qui ne découle pas automatiquement du jeu des marchés et des décisions technocratiques ou administratives. Cette responsabilité entraîne la remise en cause de la seule définition de son identité par l’État Nation au profit de la prise de conscience d’une solidarité et d’une interdépendance plus vaste. C’est d’ailleurs ce qu’écrivait un des « Pères de l’Europe », Jean Monnet, au terme de ses Mémoires : « Ai-je assez fait comprendre que la Communauté que nous avons créée n’a pas sa fin en elle-même ? Elle est un processus de transformation qui continue celui dont nos formes de vie nationale sont issues. (…) Les nations souveraines du passé ne sont plus le cadre où peuvent se résoudre les problèmes du présent. Et la Communauté elle-même n’est qu’une étape vers les formes d’organisation du monde de demain » (2).

 

Les leçons majeures de ce scrutin illustrent deux mouvements constitutifs de la crise de l’Europe qui ont tendance à se diaboliser mutuellement : le retour populiste aux identités nationales perçues comme protectrices face à une mondialisation technocratique sans âme et la conscience de la nécessité d’un élargissement des régulations politiques bien au-delà de l’Europe au niveau planétaire qu’exprime la forte progression des partis écologistes. Bien loin des simplismes ou de ce qu’il appelle « je ne sais quel syncrétisme vague et inconsistant », le philosophe Paul Ricœur nous montre le chemin : « Je voudrais faire une proposition, à laquelle je tiens beaucoup : la démocratie ne pourrait-elle, aujourd'hui, puiser dans les ressources des communautés religieuses ? En France, les guerres de Religion sont terminées. Le conflit entre laïques et croyants également. Hommes religieux, agnostiques, athées, nous pourrions être, tous ensemble, les cofondateurs de la démocratie moderne qui appelle, pour être forte et vivante, une symbolique partagée. Cela ne peut se faire que dans une société du type "consensuel-dissensuel". Je m’explique : le consensus sur la règle du jeu de la démocratie est soutenu – presque paradoxalement – par un dissensus permanent entre les différents systèmes de croyance. Nous sommes, en quelque sorte, des survivants des guerres de Religion. Ce qui fut la guerre est devenu la confrontation. De la qualité de la discussion dans la société civile dépendra cette nouvelle contribution du religieux au politique » (3). 

On ne saurait mieux dire que l’avenir de l’Europe passe par l’évolution de la conscience des Européens. Certes, les débats d’experts, qui occupent l’essentiel des médias, sont importants. Mais ils resteraient dérisoires si chaque citoyen ne se sentait pas personnellement concerné dans la mise en question de son confort intellectuel et institutionnel. Voilà de quoi nourrir le renouveau d’un engagement européen. 

 

Bernard Ginisty

 

  1. Jürgen HABERMAS, Sur l’Europe, éd. Bayard, Paris, 2006, p. 51.
  2. Jean MONNET,Mémoires, t. 2, éd. Le livre de poche n°5183, Paris, 1976 p. 794.
  3. Paul RICOEUR, Il y a de la vérité ailleurs que chez soi, entretien avec Frédéric Lenoir publié dans l’hebdomadaire L’Express du 23 juillet 1998.  Ricœur précise ainsi sa « méthode » en s’inspirant du philosophe politique américain John RAWLS (1921-2002) : « Je garde de Rawls deux idées récentes. Tout d'abord, ce qu'il appelle le "consensus par recoupement" : les différentes confessions – religieuses ou non religieuses – ne sont pas étanches les unes aux autres, elles se recoupent, et ce sont ces zones de recoupement qui entrent dans le processus de cofondation d'une nouvelle démocratie. Le deuxième concept, c'est celui de "désaccord raisonnable" : nous acceptons que nos visions du bien diffèrent les unes des autres. Il s'agit d'incorporer le différend. Il nous faut aujourd'hui aller plus loin que les philosophes des Lumières : ne pas simplement "tolérer", "supporter" la différence, mais admettre qu'il y a de la vérité en dehors de moi, que d'autres ont accès à un autre aspect de la vérité que moi. Accepter que ma propre symbolique n'épuise pas les ressources de symbolisation du fondamental »

 

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