Les inégalités sources de la crise sociale

Publié le par Garrigues et Sentiers

Le mouvement des « gilets jaunes » secoue depuis des mois les institutions de la République. Quelles que soient les graves dérives qui se sont greffées sur ce mouvement, son ressort principal reste le sentiment d’une injustice dans la société française où s’accroissent les inégalités.

Dans un entretien paru dans l’Express il y a quelques années, Joseph Stiglitz, économiste américain, prix Nobel en 2001 déclarait : « Il est très frappant de constater que peu de leaders mondiaux ont porté attention aux causes profondes de la crise. On s'est beaucoup focalisé sur les dysfonctionnements du système bancaire : c'est une cause importante, mais pas la cause profonde de la crise. Depuis trente ans, les inégalités ont explosé dans les pays développés, et particulièrement aux États-Unis. Ironie de l'histoire, la manière dont on a traité cette crise n'a fait que renforcer ces inégalités. Il suffit de regarder la question des bonus, qui n'est sans doute pas fondamentale, mais se révèle tout de même très symbolique. On n'a pas fait grand-chose pour empêcher leur réapparition. Idem avec les plans d'austérité : ce sont les pauvres, ceux qui bénéficient le plus des systèmes de redistribution, qui vont en pâtir les premiers ». On comprend alors que, pour lui, le premier levier à court terme, face à cette situation, est la politique fiscale. Évoquant les responsabilités de certaines banques lors de la crise financière de la Grèce il écrit : « Il est tout de même curieux que quelqu'un qui gagne de l'argent en pariant sur la faillite de la Grèce soit moins taxé que quelqu'un qui travaille dur pour gagner son salaire » (1).

La cupidité qui pousse un certain nombre d’acteurs économiques à se vautrer dans d’invraisemblables bonus ne se réduit pas à une question de goujaterie ou d’immoralité individuelles. Elle illustre la vision de fond d’une société obsédée par les profits à court terme. Dans son ouvrage intitulé Le triomphe de la cupidité, Joseph Stiglitz, s’exprime ainsi : « On a trop peu écrit sur le « déficit moral » implicite qui est apparu au grand jour – un déficit encore plus grand que l’autre, et plus difficile à corriger ; (…) Puisque gagner de l’argent est la fin ultime de la vie, il n’y a aucune limite au comportement acceptable » (2). La crise mondiale actuelle appelle autre chose que des rafistolages permettant de continuer à jouer comme avant. « Elle nous contraint, écrit-il, à repenser ce que nous avons si souvent adoré : les marchés libres et sans entraves sont efficaces ; s’ils font des erreurs, ils les corrigent vite ; le meilleur État est le plus discret ; la réglementation est un obstacle à l’innovation ». Pour lui, cette critique indispensable des idolâtries modernes montre qu’il ne s’agit pas simplement de problèmes d’ajustements techniques : « Les défauts de notre système financier illustrent les vices généraux de notre système économique, et les vices de notre système économique reflètent les problèmes de fond dans notre société » (3).

Le 16 mai 2013, dans un discours aux ambassadeurs de quatre pays, dont deux paradis fiscaux, le Pape François déclarait : « Alors que le revenu d’une minorité s’accroît de manière exponentielle, celui de la majorité s’affaiblit. Ce déséquilibre provient d’idéologies promotrices de l’autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière, niant ainsi le droit de contrôle aux États chargés pourtant de pourvoir au bien commun. S’installe une nouvelle tyrannie invisible, parfois virtuelle, qui impose unilatéralement, et sans recours possible, ses lois et ses règles. En outre, l’endettement et le crédit éloignent les pays de leur économie réelle, et les citoyens de leur pouvoir d’achat réel. À cela s’ajoutent, si besoin en est, une corruption tentaculaire et une évasion fiscale égoïste qui ont pris des dimensions mondiales. La volonté de puissance et de possession est devenue sans limite. (...) L’Église encourage les gouvernants à être vraiment au service du bien commun de leurs populations. Elle exhorte les dirigeants des entités financières à prendre en compte l’éthique et la solidarité. Et pourquoi ne se tourneraient-ils pas vers Dieu pour s’inspirer de ses desseins ? Il se créera alors une nouvelle mentalité politique et économique qui contribuera à transformer l’absolue dichotomie entre les sphères économique et sociale en une saine cohabitation ».

Bernard Ginisty 

(1) Joseph STIGLITZLes réformes financières sont insuffisantes, L’Express.fr, 26/09/2010

(2) Joseph STIGLITZ, Le triomphe de la cupidité, éd. Les Liens qui Libèrent (LLL), 2010, p. 440-442.

(3) Ibidem, p. 465.

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Robert Kaufmann 25/02/2019 14:17

Autant l’Egalité doit être considérée comme une valeur fondamentale de la démocratie, tant qu’elle exprime une égalité devant les chances de réussir son épanouissement personnel et, par là, modestement, l’épanouissement de la communauté dans laquelle on est immergé ; autant elle ne peut être considérée comme une fin en soi et encore moins une forme de fixation égalitariste à la française. Nous en avons déjà débattu sur ce blog et j’ai eu l’occasion de rappeler les thèses de John Rawls et Ph. Van Parijs qui l’a remplacé à sa chaire à Harvard, tous deux en recherche d’un « monde juste »
La nature, qu’elle soit génétique ou tributaire de son environnement climatique et culturel étant essentiellement injuste, on peut penser que notre mission est de développer une discrimination positive, pour aider les plus démunis à s’en sortir. Ainsi l’école obligatoire dès 3 ans, l ‘« école de la 2e chance », les cours du soir du Conservatoire des Arts et Métiers, l’allocation d’adulte handicapé, etc.
Le remarquable économiste Joseph Stiglitz est certainement bien placé, compte tenu des postes qu’il a occupés, pour nous rappeler que depuis que le monde est en crise économique (et donc sociale) la progression des richesses est allée davantage vers les « riches » que les « pauvres » et a donc davantage contribué à creuser le fossé. C’est néanmoins dommage qu’il ne nous rappelle pas que depuis la dernière guerre mondiale, le développement des échanges internationaux a permis à des milliards d’hommes de sortir de la très grande pauvreté. En outre, le creusement des inégalités a toujours accompagné les crises économico-sociales du fait du rapport de force basculant au détriment de la composante travail, frappée par le chômage. Ce qui nous rappelle ne fois de plus l’importance de l’économique.
D’autre part, de la place où se situait J. Stiglitz au moment de ces déclarations, il avait une vision mondiale globale. Si l’on revient à l’Europe et notamment la France, il faut nuancer fortement ses jugements. Tout lecteur de ce blog, pour peu qu’il s’intéresse un tant soit peu à l’économie politique, peut se voir confirmer sur le Net que la France, avec un taux global d’imposition de 64,7 % de charges sociales pesant sur les entreprises, est championne du monde dans sa catégorie.D’une manière générale, la fiscalité française, à hauteur de 43,9 % de son PIB, est l’une des plus lourde du monde.
D’où la fuite des investisseurs, le déclin de notre industrie, le chômage de masse... Si on veut regarder les dépenses publiques en 2019, on verra que pour 1000 € dépensés, 575 concernent la Protection Sociale ; et de plus 43 € les transports et équipements collectifs ; 22 la Culture ; 16 l’environnement ; 9 l’éclairage public ; 25 la sécurité ; 4 la Justice ; 23 la Recherche ; 96 l’Education ; 66 les Collectivités territoriales ; 37 la charge de la dette (accumulée depuis 35 ans.). Ceci expliquant cela, peut-être était-il temps d’engager les réformes nécessaires pour sortir la tête de l’eau... malgré mes détracteurs ?
Il est donc difficile d’accroitre la charge fiscale si on ne veut plomber davantage encore l’économie. Il faut donc revoir la manière de distribuer les 57,5 % du budget à la Protection sociale (« un pognon dingue » ?...) A moins de poursuivre dans la voie de l’égalitarisme pour faire de la pauvreté une sorte de sublimation ou de christianisme mal digéré, de faire des Français un peuple de pauvres ??