25e anniversaire de la création de l’association Démocratie & Spiritualité

Publié le par Garrigues et Sentiers

Les 2 et 3 février derniers s’est tenu à Paris un colloque pour célébrer le 25e. anniversaire de l’association Démocratie et Spiritualité. Les initiateurs de cette association définissaient ainsi leur projet : les crises actuelles nécessitent « un double effort d’approfondissement de l’exigence démocratiqueet de renouvellement spirituelL’alliance de l’un et de l’autre et leur fécondation mutuelle constituent une idée-force ». Pour cela ils se proposaient de « réunir des chercheuses, chercheurs de sens et d’un enrichissement de leurs engagements citoyens dans une société sécularisée et dans une république laïque » (1). 

 

Nos temps sont orphelins de visions universalistes idéologiques censées réconcilier les hommes avec eux-mêmes. La question de l’identité devient centrale : elle oscille entre replis identitaires, individualisme débridé et capitulation devant des flux mondiaux financiers qui balaient toute velléité de résistance. Sommes-nous des clones de nos identités d’origine ou de nos catégories socio-professionnelles ou des sujets de liberté irréductibles à tout autre ? Par ailleurs, Freud a brisé le rêve d’une identité sereine en introduisant le soupçon : ce moi dont je suis si sûr, n’est-il pas qu’un armistice provisoire entre deux forces que je ne contrôle pas : le « çà » et le « surmoi » ?

 

Dès lors, la quête spirituelle rejoint le travail psychique pour devenir sujet et le combat politique pour la citoyenneté. C’est pouvoir commencer à chaque instant. C'est un thème majeur dans la pensée de Maître Eckhart : la seule façon d'aller vers la totalité concrète que le mystique nomme Dieu écrit-il, « c'est de le saisir dans l'accomplissement de la naissance».C’est à partir de la philosophie du « pouvoir-commencer » que Hannah Arendt élabore son concept de la démocratie : « Le commencement, avant de devenir un événement historique, est la suprême capacité de l’homme ; politiquement, il est identique à la liberté de l’homme. Pour qu’il y ait eu commencement, un homme fut créé, dit Augustin. Ce commencement est garanti par chaque nouvelle naissance ; il est en vérité chaque homme » (2). La vie spirituelle se vit à travers un engendrement permanent. En cela, elle a quelque chose à voir avec la démocratie. Celle-ci désespérera toujours les nostalgiques de la sécurité des systèmes clos, car elle laisse toujours ouverte la question de la vérité et donne place en son sein à une opposition, au lieu de la rejeter dans le non-sens. La démocratie, comme la spiritualité, ne vit que de la responsabilité de chacunpar-delà ses enracinements nationaux, raciaux culturels ou religieux.

 

Aucune institution, aucun parti politique, aucune Eglise, aucun personnage emblématique ne saurait dispenser chacun d'entre nous de l'épreuve personnelle des valeurs qui valent la peine de risquer de nouvelles naissances. Croire que de simples appartenances pourraient nous en dispenser conduit aux pires aberrations. L'avenir ne sera fait ni de la répétition du passé ni de l'installation satisfaite dans la critique de nos idolâtries. Il est, comme l’exprime le philosophe et théologien Maurice Bellet récemment disparu, ce que nous allons commencer ensemble : « Les grandes machines institutionnelles sont fatiguées, hors course. Les initiatives pour le bien des hommes - il n'en manque pas - sont comme prises d'avance dans des processus énormes, incontrôlés, qui limitent ou dévient leurs efforts. Pas de grande perspective, de courant puissant capable de rassembler l'énergie pour le neuf et le nécessaire. Moment déprimant. Eh bien, ce moment a son privilège : car c'est celui où, très humblement peut-être, pauvrement, à tâtons, hors des grands appareils et du spectacle, se font les premiers pas, se disent les premiers mots. Ceux qui parmi les humains peuvent y prendre part sont les vrais créateurs de l'histoire » (3).  

 

En créant, il y a 25 ans, l’Association Démocratie & Spiritualité, nous avons voulu proposer un lieu ou puisse s’exprimer ce que le poète et résistant René Char nomme « l'aventure personnelle, l'aventure prodiguée, communautés de nos aurores» (4). 

 

Bernard Ginisty

 

 

(1) « En 1993, un groupe de personnes diverses, préoccupé par la situation de la démocratie dans un contexte international incertain, décide de rédiger une Charte, signée dans les mois qui suivent par plus de 500 citoyens. L’objectif de la charte est de réunir des chercheuses, chercheurs de sens et d’un enrichissement de leurs engagements citoyens dans une société sécularisée et dans une république laïqueParmi ces approches novatrices, l’une paraît essentielle. Elle réside dans un double effort d’approfondissement de l’exigence démocratique et de renouvellement spirituel. L’alliance de l’un et l’autre et leur fécondation mutuelle constituent une idée-force à rechercher pour : Favoriser chez chacun un développement personnel plus unifié grâce à un meilleur équilibre entre intériorité et engagement, entre liberté individuelle et appartenance communautaire.  Retrouver une culture politique et spirituelle ouverte à la radicalité et à l’utopie créatrice et capable de susciter des attitudes non violentes pour la résolution des conflits ainsi que des comportements chaleureux d’initiative et de partage. Inspirer les acteurs éducatifs et culturels, et particulièrement les médias, afin que leur sens des responsabilités soit à la hauteur de l’influence qu’ils exercent dans la société. Donner un coup d’arrêt à la tendance montante à l’émiettement du lien social et promouvoir les conditions individuelles et collectives d’une cohésion sociale rénovée.  S’interroger sur les conditions et les fins du développement scientifique, technique et biologique. Faciliter l’émergence des nouvelles régulations de la société mondiale qui sont aujourd’hui nécessaires… Ainsi, en octobre 1993 est née notre association, Démocratie & Spiritualité, dirigée par un conseil d’administration présidé alors par Patrice Sauvage, puis par Bernard Ginisty et actuellement par Jean- Baptiste de Foucauld » Note de présentation du colloque. Voir le site de l’association :  ds.secretariat@gmail.com.

 

(2) Hannah ARENDT, Le Système totalitaire, éd. Payot, Paris, 1996, p. 23.

 

(3) Maurice BELLET, La seconde humanité. De l’impasse majeure de ce que nous appelons économie, éd. Desclée de Brouwer, Paris, 1993, p. 218.

 

(4) René CHAR,Les Matinaux in Œuvres complètes, La Pléiade, éd. Gallimard, Paris, 1988, p. 250.

Publié dans Réflexions en chemin

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