Reconquérir la citoyenneté pour reconstruire l'État

Publié le par Garrigues et Sentiers

Si la démocratie constitue l’espace où les citoyens libres et égaux délibèrent sur le vivre ensemble, nous ne pouvons que constater aujourd’hui sa crise profonde. Il n'y a plus aujourd'hui de valeurs politiques, idéologiques ou éthiques fortes capables de dynamiser une majorité de citoyens. Pour s’insérer dans la société, ma génération a connu deux voies complémentaires : le contrat de travail à durée indéterminé généralisé et le militantisme associatif et politique. Aujourd’hui, l’entrée dans la vie professionnelle se fait sous le régime de la précarité des contrats à durée déterminée. Et les mouvements militants de masse où le mal de vivre pouvait se transformer en force de construction politique sont en panne. Cette perte de la notion de « bien commun » conduit chacun à la consommation d'un prêt-à-penser numérique de plus en plus simpliste. Que reste-t-il alors, sinon le repli familial ? Des centaines de milliers de jeunes vivent l’angoisse du futur dans un milieu plus ou moins protégé et voient reculer l’âge de leur autonomie. Mais que se passe-t-il lorsque l'emploi manque, la crédibilité des mouvements politiques est en chute libre et que sa propre famille vit la galère ? Rien, sinon le mal de vivre et le basculement dans la destruction de soi, des autres ou de leurs biens.

En France, l'action publique a été majoritairement managée par les corps des hauts fonctionnaires, au nom de leur expertise et de la protection constituée par leurs « corps d'origine ». Dans un excellent article intitulé « Reconquérir la citoyenneté pour reconstruire l’État »Jean-Pierre Worms, chercheur au CNRS et parlementaire pendant douze ans, écrivait ceci : « Il y a dans notre conception de l’élitisme républicain l’idée fondamentale que la raison universelle n'étant pas, contrairement au bon sens, la chose du monde la mieux partagée mais l'apanage de quelques-uns, ceux-ci ont, de ce fait, vocation à gouverner les autres. Il faut donc à cette fin les sélectionner et les protéger par des mécanismes qui, en les isolant des contingences de la société, leur permettent d'accéder à la pure rationalité de leur fonction. Cette idée, rarement explicitée et assumée comme telle, est à la source du statut social et du pouvoir extraordinaire exercé en France par les « grands corps » de l'État au sein de l'appareil administratif mais aussi dans le monde de la production et dans la société civile, dans les associations comme dans les partis politiques » (1).

Le discours d'experts a remplacé le débat politique et social. L'art politique se trouve réduit à la monomanie administrative qui se répand en mille et un dispositifs incapables d'enrayer la dualisation croissante de la société. La mondialisation des flux financiers sans régulation politique rend de plus en plus étroite la marge de manœuvre des décideurs nationaux. C'est bien à la fin d'un certain modèle de régulation que nous assistons depuis des décennies. La capacité d'absorption de l'angoisse sociale et de l'incertitude par les simples mécanismes de l'alternance politique ne joue plus. Un nombre croissant de nos concitoyens découvre que loin de gérer les crises, le politique se réduit à tenter d’en limiter les conséquences néfastes, devenant ainsi le travailleur social d'un système économico-financier qui échappe à son pouvoir. Bien au-delà du clivage politicien, nous sommes dans le décalage de plus en plus important entre des millions de personnes vivant dans la précarité et une classe politique incapable de faire face à l'ampleur de la mutation.

Dans cette crise, le retour à d'anciens espaces identitaires nationaux, religieux, raciaux traduit plus un désarroi qu'une nouvelle étape dans l'histoire de la citoyenneté. À cet individu désenchanté de la croyance en l’automaticité du sens de l'histoire ou de la croissance et voyant se lézarder des systèmes de sécurité qu'il croyait définitifs (la sécurité de l'emploi, la sécurité sociale), la tentation de la régression identitaire ou encore de la violence haineuse contre « le système » et ses représentants réels ou supposés peut se présenter. Plus nous abdiquerons la politique au profit du marché, plus nous aurons l’insécurité sociale. Les initiatives administratives pour faire face à cette crise n’auront de sens que dans un espace public porté par des valeurs éthiques, politiques et spirituelles partagées par les citoyens ouvrant ainsi des perspectives collectives d’avenir.

Bernard Ginisty

(1) Jean-Pierre WORMS,« Reconquérir la citoyenneté pour reconstruire l'État ». Revue Esprit, décembre 1994, p. 116.

 

Publié dans Réflexions en chemin

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Didier LEVY 21/01/2019 16:56

La conclusion de Bernard Ginisty aurait toute sa place dans le préambule d'une nouvelle constitution : "Plus nous abdiquerons la politique au profit du marché, plus nous aurons l’insécurité sociale. Les initiatives administratives [on substituerait "publiques"] pour faire face à cette crise n’auront de sens que dans un espace public porté par des valeurs éthiques, politiques et spirituelles partagées par les citoyens ouvrant ainsi des perspectives collectives d’avenir".
Ces perspectives d'avenir ne devraient-elles pas être tracées dans une nouvelle Déclaration de droits sur laquelle s'ouvrirait cette nouvelle constitution et qui en serait partie intégrante ? La rédaction de la dite Déclaration de droits pourrait partir du texte de celle qui figurait en tête du projet de constitution du 19 avril 1946 ("Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d'asservir et de dégrader la personne humaine ...) - une constitution rejetée par référendum mais la déclaration des droits n'entrait pour rien dans ce rejet.
La première raison d'une Déclaration de droits n'est-elle pas de dresser un corpus de valeurs et de principes qui s'affirment comme autant de garanties face à toutes les entreprises d'asservissement et de dégradation de la personne humaine ? Des entreprises multiformes, dont celles qui ont pris la main sur nos sociétés et auxquelles l'ordolibéralisme permet de prospérer, sont l'expression présente.