« L’espace christique est plus grand que l’espace chrétien » (Maurice Bellet)

Publié le par Garrigues et Sentiers

Maurice Bellet était en train d’achever son ouvrage Le Messie crucifié. Scandale et folielorsque la mort l’a emporté, le 5 avril dernier. Myriam Tonus, laïque dominicaine belge, qui a très longtemps accompagné le parcours intellectuel et spirituel de Maurice Bellet, en a écrit la préface où elle rappelle l’axe fondamental de sa pensée : « Le redira-t-on jamais assez ? Maurice Bellet vivait une fidélité sans faille à l’Évangile et au « rapport de la Parole avec le monde » : non d’abord une institution, donc, mais bien un processus sans cesse à repenser, recréer. C’est cette fidélité qui le faisait s’irriter devant une double dérive de la religion chrétienne : le repli crispé sur des vérités toutes faites et la tentative d’accommoder le contenu au « crédible disponible contemporain », c’est-à-dire à ce qui peut consonner avec la mentalité de notre époque » (1). 

 

L’ouvrage est une longue méditation sur le cœur de la « subversion » apportée par l’Évangile définie ainsi par l’apôtre Paul « Alors que les Juifs réclament des signes miraculeux et que les Grecs recherchent une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes »(1 Co 1, 22-23). Maurice Bellet prend ses distances avec « la théologie spéculative dont le rêve inavouable est de rendre la Bible inutile, réduite à un réservoir de vérités. (…) Le dernier avatar sera le petit catéchisme présenté sous forme de questions réponses, où l’on n’a pas peur de définir Dieu, et qui dispense de lire les Évangiles » (2).

 

Pour lui, « la foi ne peut être vraie que dans la dimension critique si véhémente opérée par l’Évangile et dont Paul se fait le témoin (…) Penser la Croix, c’est être traversé par ce qui défait tout » (3). La source radicale de la foi chrétienne, c’est la prise de conscience de Dieu comme source d’un don primordial et inconditionnel qui va relativiser toutes nos relations : « Tout devient second par rapport à l’œuvre essentielle : créer entre les humains ce rapport qui dépasse tout à fait la « nature ». A cet égard, l’Évangile est nettement antifamilial, antinational, antitraditionnel, antireligieux, non pour détruire, mais pour instaurer autrement » (4).

 

Au lendemain de sa résurrection, les disciples interrogent le Christ pour savoir « si c’est maintenant qu’il va rétablir le Royaume pour Israël ». Pour toute réponse, il leur demande d’aller porter l’Évangile aux quatre coins du monde (5). On comprend alors le propos de Maurice Bellet : « L’espace christique est plus grand que l’espace chrétien. Entendez : dans l’histoire de l’humanité et à l’heure actuelle, ce que signifie Jésus dépasse tout-à-fait ce que les chrétiens identifient comme leur bien propre. Ce n’est pas du tout leur donner un pouvoir plus vaste sur l’Évangile ! C’est l’inverse : c’est reconnaître qu’il y a, hors des limites des Églises, un rayonnement de la Parole qu’elles risquent d’ignorer – ou de combattre. Beaucoup ont, comme on dit, « quitté l’Église » ou « quitté la foi ». Qu’est-ce qu’ils ont « quitté » au juste ? N’est-ce pas en fait qu’ils sont entrés en un espace plus grand que celui des christianismes institués, mais où l’Évangile peut être agissant, même sous d’autres étiquettes que celles des chrétiens ? » (7).

 

 Bernard Ginisty

 

  1. Maurice BELLET (1923-2018), Le Messie crucifié. Scandale et folie, préface de Myriam TONUS, éd. Bayard, 2019, p. 10-11. Myriam Tonus vient de publier Ouvrir l’espace du christianisme. Introduction à l’œuvre pionnière de Maurice Bellet, préface de Jean-Claude Guillebaud, éd. Albin Michel, 2019. 
  2.  Maurice BELLETop.cit. p. 77.
  3. Ibidp. 105.
  4. Ibidp. 105.
  5. « Ils étaient donc réunis et lui avaient posé cette question : Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? Il leur dit : Vous n’avez pas à connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité ; mais vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous : vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre » (Actes des Apôtres 1, 4).
  6. Maurice BELLET, op.cit. pages105.
  7. Maurice BELLET, op.cit. pages 149-150. 
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Robert Kaufmann 04/02/2019 14:52

Il y a certainement beaucoup de vrai dans tout cela.
Il faut néanmoins se méfier, dans sa lecture et son interprétation personnelle des Evangiles, de ne pas remplacer trop vite l'enseignement des Eglises, longuement murie au cours des siècles, par la tentation de le remplacer par une interprétation personnelle plus conforme à ses propres convictions ancrées et ses propres passions.
Robert Kaufmann

Didier LEVY 31/01/2019 16:23

Magnifique énoncé qu'on est tenté de traduire par une paraphrase irrespectueuse (la célébration de la subversion l'est forcément) : ''TOUT QUI MONTE, DÉCOIFFE'' :
« Tout devient second par rapport à l’œuvre essentielle : créer entre les humains ce rapport qui dépasse tout à fait la « nature ». A cet égard, l’Évangile est nettement antifamilial, antinational, antitraditionnel, antireligieux, non pour détruire, mais pour instaurer autrement ».
Plus intimement émouvant, cet autre extrait qui a tout pour s'inscrire dans notre inoubliable : "... il y a, hors des limites des Églises, un rayonnement de la Parole qu’elles risquent d’ignorer – ou de combattre. Beaucoup ont, comme on dit, « quitté l’Église » ou « quitté la foi ». Qu’est-ce qu’ils ont « quitté » au juste ? N’est-ce pas en fait qu’ils sont entrés en un espace plus grand que celui des christianismes institués, mais où l’Évangile peut être agissant, même sous d’autres étiquettes que celles des chrétiens ? ».