Une confiance sans nom - Compte-rendu d’un livre de Didier Travier

Publié le par Garrigues et Sentiers

Ces notes sur le livre de D. Travier, Une confiance sans nom – Essai sur la foi, éd. l’Ampelos, 2017, sont très réductrices car chacune de ses phrases mériterait de s’attarder. Livre très court, facile de lecture, mais très dense. La seule façon de tirer profit de sa pensée ou de sa foi est de lire le livre, cet article a pour seul but d’y inciter le lecteur. Une bonne introduction à la période de l’Avent.

 

La démarche de Didier Travier dans ce livre nous intéresse à un double titre, et sous chacun d’eux elle devrait intéresser les chrétiens, bien sûr, mais aussi tout homme pour qui « les choses de l’esprit » ou, dit autrement, la spiritualité ne sont pas vaines. L’auteur part du constat que la notion de Dieu est obscure et nous amène à passer à côté de la profondeur de ce que les chrétiens font au cours de leurs célébrations. Les mots n’ont plus de valeur tant ils  deviennent habituels. 

 

Alors D. Travier propose de reprendre les éléments essentiels du culte (il est protestant) en mettant Dieu entre parenthèses pour retrouver ce que signifient toutes ces paroles ou ces gestes et démarches. Que l’on parle de pardon, d’accueil, de prière, etc. il faut retrouver ce que signifient ces démarches dans notre vie indépendamment de la croyance ou pas en Dieu.

 

Après, dans un second temps, il faudra essayer de voir si se trouve Dieu derrière tout cela, et ce que ce terme peut signifier pour nous. Dieu ne peut être une substance et les anthropomorphismes qu’utilisent les croyants ne peuvent être que des métaphores. Quelle est la réalité ? Le Dieu des croyants est bien souvent un X construit par eux (suivant la boutade bien connue : « On dit que Dieu a créé l’homme à son image, l’homme le lui a bien rendu »), c’est Ivan Tillich qui demande si donc il y a Dieu au-dessus de ce Dieu. Pour les chrétiens, cette seconde partie de la réflexion de l’auteur est bien sûr essentielle, il en va de leur foi et de la compréhension de ce qui les sépare des incroyants. Pour les non-croyants elle montre ce que peuvent croire les chrétiens, et là où les démarches se séparent. Les chrétiens ne sont pas de simples débiles ou naïfs. Dans une société où nous sommes amenés tous à travailler ensemble à construire un monde vivable, il semble bon de comprendre nos démarches réciproques. 

 

 

Revenons à la première partie

 

C’est une sorte de méditation sur quatorze temps du culte réformé que l’on retrouve tous dans les divers cultes chrétiens. Chaque notion est approfondie et très enrichissante, elle devrait intéresser tout homme, avec une difficulté, peut-être, pour le paragraphe assez long sur la Cène qui creuse le mystère pascal, fondamental pour le chrétien et probablement difficile à aborder pour un autre. Impossible de les résumer. Quelques exemples seulement :

 

Qu’est-ce que la louangesi ce n’est une reconnaissance de notre précarité ? Nous ne sommes pas maîtres de la vie, nous l’avons reçue. Louer l’autre, c’est reconnaître sa place avant la nôtre. Nous ne sommes pas maîtres des autres, la relation prime sur les pôles qu’elle unit... L’homme est d’abord relation et non un être autonome et seul. « Louer le Dieu créateur, abstraction faite de Dieu, c’est vivre dans cette double disposition, contre l’illusion de la toute puissance et la folie d’une domination sans mesure ».

 

La volonté de Dieu ? Le commandement de l’amour qui ne peut être un commandement. C’est la question de la relation au prochain, qui est celui dont je me fais proche. C’est toute la question de la justice à établir entre les hommes. Aimer Dieu, c’est renoncer aux autres dieux, aux idoles, objets désirables qui prétendent éteindre le désir, c’est toujours se laisser porter plus loin dans l’élan de vie. C’est l’exigence d’authenticité, renoncer au « on » pour pratiquer le « je ». Le « on » est une façon d’éviter la responsabilité. Exister : non pas être mais avoir à être, donc s’engager dans la vie. La liberté est une décision devant l’absolu qui me saisit.

 

Le pardon ? Déclaration d’amour inconditionnel qui affranchit du passé et libère l’avenir. La Loi n’est pas la première,  elle n’est énoncée qu’après la déclaration du pardon. Accueillir le pardon, c’est renoncer à toute auto-proclamation de ma valeur ou capacité, c’est recevoir le « tu vaux » et le « tu peux » comme une déclaration à la seconde personne. La vraie justice ne condamne pas, elle n’est pas d’un juge qui domine, mais de l’amour qui rend juste.

 

Les lectures ?  « Suivre Jésus, ce n’est pas à ce stade croire ce qu’il dit, mais recevoir sa parole de plein fouet, provocation à l’essentiel. » La lecture de la Bible exige réflexion, travail, puis prise de position suite à une parole.  Cette parole veut provoquer, la croire est second : « je préfère les contestataires aux ventriloques ».

 

La Cène Le cœur de la foi chrétienne, la mort de Jésus est liée à la résurrection. La Cène commence par le lavement des pieds décrit par l’évangile de Jean (donc le service), puis le testament spirituel de Jésus (chez Jean aussi) avant le partage du pain, la mort et la résurrection. On rencontre spécialement ici la nécessité de trouver la métaphore sous le mythe et la vie sous la métaphore, métaphores de la rédemption et de l’expiation. Jésus les subvertit en acceptant sa mort (il ne la désire pas !). La Croix, c’est l’amour jusqu’à la mort. Cet événement de la mort est ce qui donne corps à la déclaration du pardon (métaphore de la rédemption) et à la loi qui exige l’amour. Le pardon annoncé auparavant ainsi que l’exigence de l’amour sont vécus en acte par la mort de Jésus. La résurrection est l’annonce d’une nouveauté à venir et non une sempiternelle répétition. Les disciples ont éprouvé la mort de Jésus comme une source de vie, de résurrection. Ils ont eu foi en leur résurrection qui les a jetés sur les routes. Paul de même sur le chemin de Damas : le texte de la conversion de Paul reprend le rythme de la mort-résurrection de Jésus (tombé à terre, aveugle trois jours avant de revivre en recevant l’Esprit Saint). Jésus a subverti toutes les idées reçues (et ressurgies au cours des siècles !), c’est la fin du sacré, la fin du dieu vengeur (métaphore de l’expiation), la fin de la religion (les rites n’ont plus de raisons d’être) pour l’affirmation de la foi.

 

La confession de foi ? Ce n’est pas une affaire d’objectivité, d’énoncés de dogmes, mais une exigence existentielle prise dans l’urgence de vivre une vie digne de ce nom. La faiblesse de l’amour désarmé manifestée en Jésus change les vies et bouleverse l’ordre du monde.

 

Notre Père ? « Que ton règne vienne... que ta volonté soit faite... donne-nous notre pain... délivre-nous du mal... ». Arracher le monde à ses possesseurs illégitimes, se déposséder de la souveraineté de sa propre vie, recevoir ce qui est légitime, pas plus, espérer en la préservation du mal.

 

La bénédiction ? Elle marque l’espérance : « détermination héroïque de l’âme, sa plus haute forme est le désespoir surmonté » a écrit G. Bernanos. Nous espérons malgré tout ce qui devrait nous faire douter. « Non pas dessiner un autre avenir, mais vivre un autre présent ». « Sérénité d’une confiance au présent qui s’étend à l’avenir, quel qu’il puisse être ». La confiance est liée à la bénédiction.

 

 

Puis vient la question : Et Dieu dans tout ça ?

 

La méditation qui précède nous amène à « croire en la beauté du monde en dépit de la souffrance, croire en la valeur de la personne en dépit du mal, croire en la puissance de la vie en dépit de la mort, croire en l’avenir en dépit du présent : à chaque fois une même disposition, celle de la confiance, autre nom de la foi ». Pour le moment cette confiance est sans nom. Heidegger a écrit que le plus grand blasphème des théologiens est d’avoir fait de Dieu « un étant parmi les étants ». S’il est, Dieu est tout autre. 

 

Si nous n’avons pas pu définir Dieu, nous avons avancé en disant ce que peut signifier « croire-en-Dieu », en un seul mot : avouer notre finitude, éprouver reconnaissance pour le mystère de l’être, reconnaître notre responsabilité pour autrui, laisser se creuser en soi un désir d’un bien qui dépasse tous les biens, confesser nos trahisons, croire en la valeur inconditionnelle de toute existence, enfin entrer dans le dynamisme de l’événement de la vie et de la mort de l’homme Jésus avec cet amour qui redonne vie aux morts et parier sur la promesse contenue dans de tels actes, tout cela en dépit... de la réalité quotidienne.

 

Nous sommes confrontés à une triple épreuve de la transcendance 

- Devant la profondeur du mystère de l’être saisie devant la nature, devant le cosmos, Dieu est pour la conscience le nom crypté de cette transcendance de l’inconnaissable.

- La morale suppose un principe intérieur au sujet et immanent à la relation entre sujets (la rabaisser à un simple accord social pour permettre de vivre n’est pas satisfaisant). Comment nommer ce principe qui fonde l’intériorité de notre conscience, moteur de notre action ?

- L’éthique dans notre histoire s’enracine dans le « tu es aimé » dédoublé en pardon du passé et promesse d’avenir (les mystères chrétiens de la rédemption et de l’eschatologie sont les mises en récit de ces deux notions). Le dépassement de l’expérience ordinaire dans la charité (l’amour) prend le nom de Dieu qui reste un X.

 

La grammaire de la transcendance ne connaît pas de nom, Dieu y est un adjectif qui qualifie des expériences humaines et des faits naturels. Les « paroles de » et les « paroles à » du culte expriment une « foi-en-Dieu », elles ne qualifient pas Dieu. « Personne n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, est celui qui l’a fait connaître » (Jn 1, 18) et il faut pour le moment comprendre la notion de fils hors de toute mythologie d’incarnation.

 

Mais on n’a encore aucun concept consistant de Dieu. Les notions de la théologie spéculative ne raisonnent que sur des mythes utiles (il faut des récits pour comprendre) mais la théologie ne peut pas concevoir l’inconcevable. « Le mot Dieu ne signifie que par la commémoration d’un événement (la sortie d’Egypte, la Cène...)et l’observation d’un commandement (amour) »,il n’est pas le fruit d’une spéculationOn ne connaît pas Dieu dans le Nouveau Testament comme un en-soi mais comme un don « pour nous », ce « pour nous » est l’homme Jésus. La question est alors : Y-a-t-il dans ce résidu inaccessible plus qu’une clause oratoire ?

 

Sommes-nous dans un athéisme chrétien, une « sagesse agnostique partageant l’essentiel des convictions du chrétien critique, reconnaissant la triple transcendance de l’être, du bien et de l’amour » ?

 

 

La fracture est dans la décision : non plus ce qu’on dit, mais à qui on le dit

 

Seule la foi se reconnaît dans la forme dialogique du culte, dans le « Tu ». Quelle est la différence entre ignorer l’origine du monde (agnostique) et l’attribuer à un Dieu dont on ignore tout (croyant) ? « Rien, sinon que poser l’inconnu comme un Autre fonde la possibilité de la vocation et de l’invocation ». 

 

La Bible ne connaît pas l’athéisme, mais elle connaît l’absence de Dieu, et l’interpellation : « Dieu, où es-tu ? », qui mène à la prière, debout, qui tient tête (comme Abraham, Jacob, Job, etc.). Georges Bernanos écrivait que la prière est « la seule révolte qui se tienne debout ».Cri du cœur qui tient en éveil les sentiments humains (à l’opposé de l’opium). La poésie est aussi une expression des sentiments de l’homme, de ses angoisses et de ses désirs, une interpellation d’un ailleurs, donc une « parole à ». Le croyant est dans la même démarche humaine que le poète, mais sa « parole à » s’adresse à un Autre sur la réalité duquel il fait un pari, tout comme l’athée fait le pari de sa non-réalité.

 

Mais pour éviter un simple artifice rhétorique, il faut que l’écoute ait d’abord ouvert la possibilité du dialogue. L’écoute précède. Cri des « paroles à » (sentiments de peine ou de joie) et « paroles de » pour une conscience déchirée entre le monde réel et ce qu’il devrait être. Les signes d’amour lisibles dans l’histoire comblent-ils cette béance ? Importance de l’histoire, de tous les témoins qui nous précèdent : sans cette narration il est impossible de prononcer cette « parole à ». Avons-nous d’autre issue que de parier sur le pardon et la bénédiction ? Sur la possibilité de réaliser l’injonction éthique ?

 

Celui qui, malgré sa lucidité, se refuse au désespoir, fait un acte de foi. Il tient alors la parole de bénédiction comme digne de confiance. Promesse non crédible si elle n’est qu’humaine et à laquelle je dois accorder foi : cela ouvre la transcendance d’une « parole de » qui permet des « paroles à ».

 

La question n’est pas de croire en Dieu et donc d’avoir confiance, mais l’inverse : c’est parce que j’ai confiance que je crois en Dieu, qui n’est pas une substance, mais un « Tu », un Dieu à la seconde personne. « La foi dans la parole reçue ouvre une histoire. De nombreux témoins nous assurent qu’ils n’ont pas exposé en vain leur vie à la puissance résurrectionnelle de l’amour du Christ ». Il faut ce récit pour entrer dans une démarche de foi. La narration, l’histoire sont fondamentales pour arriver au croire.

 

Marc Durand

Publié dans Réflexions en chemin

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