Toujours en 1788 ou en janvier 89 ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

NB. : J’écris ces lignes quelques heures avant la déclaration solennelle que le président de la République doit faire ce jour, 10 décembre 2018, à 20 h. Je ne postule donc rien de ce qu’il va dire, qui ne manquera pas de soulever maintes questions.

 

Je suis consterné ! Cassandre restera toujours aussi inutile que la fille de Priam et d’Hécube. L’histoire pourrait jouer ce rôle, elle reste tout aussi inutile : beaucoup s’en servent, peu la considèrent vraiment à sa valeur informative, nul n’en tire véritablement les leçons.

 

Le 14 janvier 2006, j’avais écrit dans Garrigues et Sentiers un petit article qu’on peut relire et qui s’intitulait « Bonne année 1788 ! ». Malheureusement, je ne vois aucune raison d’en effacer un seul mot pour aujourd’hui. Il voulait mettre en garde contre le manque opiniâtre de réactivité positive du personnel politique pour apporter des solutions réelles et durables aux problèmes économiques et sociaux qui se posaient aux Français, et que révélaient (déjà) des agitations, des « mouvements sociaux ». C’était il y a près de 13 ans, et les problèmes se posent toujours !

 

Je rappelais ce que de telles situations peuvent engendrer : « Qu’est-ce qui a provoqué la Révolution de 1789 ? Notre enseignement classique de l’histoire en décèle des causes multiples. Mais l’une d’elles nous frappe davantage parce qu’elle garde son caractère émotif en réaction aux dénis de justice qu’elle représente : l’égoïsme, l’arrogance et la cécité des privilégiés. Qu’est-ce qu’un privilège ? C’est un droit réservé à des individus particuliers et qui n’est pas soumis au droit commun. Le privilégié profite d’exemptions ou d’avantages que les autres n’ont pas et ne peuvent acquérir, ni même espérer ».

 

Il y a eu d’autres causes à la Révolution dont – curieuse coïncidence ? – l’endettement de la monarchie : deux années d’impôts engagées… et des caisses vides. Ça rappelle quelque chose.

 

On peut penser ce que l’on veut des « gilets jaunes », trop divers pour être jaugés globalement. On ne peut nier que leur inspiration initiale est spontanée. La preuve : les différences des demandes concrètes d’un carrefour à l’autre. Leur révolte est le fruit de souffrances et de frustrations auxquelles ils ne voient aucune issue sérieusement prévisible, et sûrement pas dans les promesses faites et non tenues par les gouvernements successifs. Or des résultats concrets sont devenus d’autant plus attendus et pressants que l’actuel gouvernement prétendait réformer le « cher-et-vieux-pays », pour le bien de tous, et le faire vite. 

 

On ne peut davantage nier que les revendications actuelles ont un fondement commun : un « ras le bol », qu’il soit fiscal, salarial, lié aux tracasseries administratives, à l’inefficacité de certains services ou pire à leur disparition, à l’oubli ressenti des problèmes du quotidien surtout dans les régions rurales, et d’abord : pouvoir vivre décemment…

 

Il convient tout autant de ne pas oublier les aspects psychologiques de la crise, indépendamment de ses facteurs objectifs, certains d’ailleurs extérieurs à la politique française. Les hommes au pouvoir, et pas seulement ceux qui y sont maintenant, semblent ignorer totalement deux traits de l’âme populaire, qu’on ne peut ressentir que si l’on a gardé des contacts personnels profonds avec le peuple. Le premier, et il s’est révélé pendant la Révolution de 1789 (relisez Marat et Babeuf), c’est un profond désir d’égalité. Certes, celui-ci peut être ambigu : on préférerait parfois que le voisin soit dans la même panade que soi, faute de pouvoir accéder à la situation dont il profite. Elle peut être illusoire : tout le monde ne peut courir le 100 m en moins de 10 secondes, les talents sont divers, etc. La revendication d’égalité n’en est pas moins vive, ni moins juste d’ailleurs en matière de « droits », elle est même, on l’oublie, constitutionnelle (article 1 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen). À cet égard, le symbolique est aussi important que l’économique. Avoir commencé des réformes en réduisant l’ISF a été une erreur symbolique majeure. Quelle que soit l’efficacité ou non de cette disposition fiscale pour relancer les investissements et donc créer de l’emploi, on ne devait pas baisser la contribution des riches juste avant de demander aux retraités, dont certains sont proches de la pauvreté (seuil de 1200 € !) de « faire un effort en faveur des actifs ». À tout le moins fallait-il conditionner l’exemption à ceux qui réaliseraient des investissements effectifs.

 

Ensuite, le peuple ne supporte pas le mépris de ceux qui le regardent de haut avec, en sus, des paroles inutilement humiliantes. Certes, elles ont pu être mal comprises, mais le responsable premier d’un « mal-entendu » est d’abord celui qui a dit, sans réfléchir aux dommages collatéraux possibles. Quand un président de la République parle de ceux qui ne sont « rien », il aurait pu avoir là une réminiscence inconsciente du pamphlet de l’abbé Sieyès, futur membre des États généraux, en janvier 1789 : « Qu'est-ce que le Tiers-État ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? À y devenir quelque chose ». Ceux qui réclament aujourd’hui une « démocratie (plus) directe », dont personne ne précise les modalités de fonctionnement, semblent se placer dans cette perspective. 

 

Ce permanent rejet de l’arrogance des élites est plus profond qu’il y paraît. Je me rappelle l’appréciation que ma grand-mère (née en 1873) portait sur le député de sa circonscription : « Il n’est pas fier ». C’était là, pour elle de milieu très populaire, une des qualités majeures, en tout cas indispensables, d’un homme politique. Ça exprimait l’espoir qu’il serait capable de se mettre au niveau de ses électeurs, de comprendre le peuple. Certaines remarques de « gilets-jaunes », aujourd’hui, procèdent d’un même sentiment.

 

Alors chers énarques, polytechniciens, décideurs issus d’HEC et autres cadres diplômés, souvent « fils de… », vous pouvez posséder (outre vos biens matériels) de grandes qualités, de grandes capacités, de grands mérites, voire avoir raison dans vos choix stratégiques pour la Nation, si vous ne les expliquez pas clairement, si vous ne les mettez pas en œuvre graduellement et en mesurant l’impact de vos décisions sur vos compatriotes moins riches, moins cultivés, moins quelque chose, si vous n’accompagnez pas les sacrifices demandés par plus de justice sociale et un respect scrupuleux de ceux qui vous élisent, vous ne comprendrez rien et ne serez pas compris, donc susciterez, des réactions de méfiance et d’hostilité plus ou moins violentes.

 

Deux interrogations étonnées pour terminer: 

1° Pourquoi les détenteurs des pouvoirs : gouvernants, responsables économiques, « patrons » (1) attendent-ils toujours qu’on en arrive à la casse pour prêter une oreille plus attentive aux demandes venues d’en bas ?

2° Pourquoi, lorsqu’il y a une situation grave à assumer et qu’ils doivent prendre des mesures forcément impopulaires, ne proclament-ils pas – après l’avoir clairement expliquée et avoir présenté les options possibles – une « levée en masse » des citoyens, exigeant la contribution de tous ? De tous. On ne peut réduire les revenus de gens déjà mal rétribués, si on ne demande pas un effort plus grand à ceux qui ont plus (2)..

 

Marcel Bernos

 

  1. Ce mot étymologiquement vient de pater, père. On en viendrait à regretter le « paternalisme » de certains grands patrons du Nord, aux XIXeet début du XXe siècles, qui, pour des raisons de simple humanisme et souvent de convictions chrétiennes, se préoccupaient du sort de leurs ouvriers et tentaient d’améliorer leur condition, « de la naissance à la tombe »…
  2. A-t-on jamais eu, par des négociations plurilatérales (Europe, ONU…), l’idée de diminuer le taux des dividendes rétribuant les actionnaires de grandes sociétés, par exemple, à un seul chiffre ? Ça calmerait, entre autres, la rapacité de certains fonds de pension, qui finissent par détruire les entreprises même bénéficiaires, mais ne « rapportant pas assez ». C’est utopique ? Les capitaux fuiraient ? M. Trump crierait au socialisme ? Sans doute, mais le chaos qui s’annonce ne réglera rien.

Publié dans Réflexions en chemin

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