Noël, fête du commerce ? Fête des cadeaux ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

On pourrait même se demander s’il ne faudrait pas titrer « fête de la consommation ». Ce cirque (soit une activité en boucle qui se referme sur elle-même) est bien installé. A Noël, on doit faire des cadeaux. Il semble bien que cette fête du « don de Dieu aux hommes », bien oublié ou obsolète, ait impliqué ce devoir, d’abord envers les enfants, puis entre adultes. Cela nous incite à nous demander ce que peut être le sens de ces dons.

 

Manipulation des clients via la publicité, on les incite à consommer un maximum sous prétexte de faire des cadeaux à d’autres. Cadeaux qui, dans des bien des cas, permettent un pouvoir sur autrui ou l’achat des personnes. Cadeaux tellement privés de sens que beaucoup les revendent le lendemain. Ou encore cadeaux considérés comme un dû (combien d’enfants sont invités à « faire leurs commandes » et non « leurs demandes » !). Et pourtant au milieu de tout ce fatras, n’y a-t-il pas lieu d’y voir des signes autres, n’y a-t-il pas une valeur exprimée par ces gestes ?

Le fait de devoir, ou vouloir, offrir est déjà le signe d’une reconnaissance de l’autre. Noël nous interdit de rester en autarcie, il oblige à sortir de soi, à reconnaître que la relation à l’autre est constitutive de notre vie. Cela peut être une occasion de manipuler ou de dominer, mais qu’on le veuille ou non, cela signifie qu’on ne se suffit pas à soi-même. Le pire peut-être est la revente des cadeaux, signe justement d’un refus de cette altérité, qu’on a cependant dû reconnaître car on n’a pas pu refuser le don.

Le don est une manière de rentrer dans l’échange, base de nos relations sociales. Rappelons-nous les notions de don et contre-don décrites par Marcel Mauss. Le don et le contre-don sont une base du contrat social qui nous permet de faire société, à l’opposé de l’individualisme tellement décrié et pourtant envahissant aujourd’hui. Il y a l’idée de se donner dans le fait de donner quelque chose, en échange du don se trouve le désir de reconnaissance et le contre-don procure la reconnaissance réciproque. Et, paradoxe, ce don socialement obligatoire est en même temps libre et gratuit. Notre vie est faite d’échanges, qui peuvent être autres que manipulation ou prise de pouvoir. Échange commercial, échange de services, échange d’objets. Il s’agit de sortir de sa bulle pour donner, et, aussi important, d’en sortir pour recevoir. Celui qui ne sait pas recevoir est mal parti pour pouvoir donner librement.

Le don peut aussi manifester le désir de faire plaisir, ou de plaire (qui est là aussi un désir de reconnaissance). Offrir des fleurs quand on est convié à un repas est un geste de politesse d’abord, mais si on a choisi les fleurs il prend du sens et ne se limite pas au savoir-vivre. Apporter une bonne bouteille bien choisie est un gage d’attention à l’autre et du désir de donner du bonheur. Tout cela est en deçà du cadeau, tout en étant de la même veine.

A travers le « vrai cadeau » s’exprime le don de soi, caché dans le don-contre-don. Certaines personnes passent beaucoup de temps à chercher, tout au long de l’année, quel cadeau elles pourront faire à tel ou tel à l’occasion de Noël. Il n’est pas nécessaire que ce soit coûteux, mais que ce don fasse vraiment plaisir. Il dit alors l’attention qu’on porte à la personne. Lorsque nous donnons des cadeaux à nos enfants, c’est l’amour que nous leur portons que nous exprimons et qu’ils comprennent (sauf si c’est considéré comme un dû). L’accueil du don est tout aussi important. Reconnaître que l’autre m’a touché, donc m’a atteint. Accepter dans la vie d’être modifié par l’autre, d’être comblé par lui et non par soi-même. Cet accueil est sortie de soi dans la reconnaissance de la place de l’autre dans nos vies.

Le « vrai » cadeau (qui dépasse l’échange, le don et contre-don) est totalement gratuit, sans attente de retour. Il dit l’amour indépendamment des mérites de celui à qui on s’adresse. C’est probablement là que les cadeaux de Noël ont une qualité spécifique. Les chrétiens diront que le don de son Fils par le Père est un acte totalement gratuit et qu’ils tentent d’entrer dans cette économie par leurs propres dons. Mais ce mythe de Noël est valable pour tout homme : nous sommes sujets de don : le don de la vie, de l’amour de nos parents, puis de nos proches, don de la nature, etc. Nous sommes invités à accueillir ces dons, de façon tout aussi gratuite. Remarquons au passage ce qui se passe (devrait se passer) avec les enfants : ils reçoivent des cadeaux indépendamment de leur comportement. Il n’y a pas pire attitude que de marchander leur sagesse avec la monnaie des cadeaux de Noël. Le Père Noël vient pour tous, vilains ou sages, le don est inconditionnel, l’enfant est aimé totalement gratuitement. C’est saint Nicolas qui apporte bonbons ou martinet, pas le Père Noël, qui autrefois était le petit Jésus de la crèche, référence à l’origine de cette coutume des cadeaux de Noël.

Noël est une fête fondamentale pour les chrétiens, elle inaugure le don de Dieu aux hommes, le Christ venu leur annoncer leur liberté. Cette fête peut être tout aussi riche et source d’espérance pour ceux qui ne croient pas, elle les invite, tout comme pour les chrétiens, à reconnaître qu’ils ne sont pas le centre du monde, mais « à la merci » des uns et des autres (au meilleur sens du terme) et, dans la reconnaissance de cette altérité, appelés à l’amour qui se donne.

 

Alors ne boudons pas notre plaisir dans ce grand « cirque » des cadeaux de Noël. L’enfant de la crèche donne un sens que les publicitaires ignorent peut-être mais ne doivent pas cacher, ou détruire.

 

Et si nous n’avons pas d’idée de cadeau, ne nous inquiétons pas, c’est le don de nous-même qui compte.

 

Marc Durand

Noël 2018

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