Pour une société fraternelle

Publié le par Garrigues et Sentiers

La crise économique et sociale évoquée à tout bout de champ pour justifier l’incapacité de nos sociétés à pouvoir relever les défis de notre temps pourrait laisser croire que tout ira mieux après une reprise attendue, annoncée mais jamais effective. Dés lors, la question posée est beaucoup plus radicale : est ce possible ? Manifestement non. Il n’y aura pas de reprise parce qu’il n’y a pas de crise. Nous vivons un moment particulier de notre histoire qui aboutira, sans que l’on sache quand, à un nouveau modèle. Nous affrontons une mutation fondamentale que certains n’hésitent pas à comparer au temps de la Renaissance. Si nous reconnaissons qu’à l’échec des politiques Keynésiennes a succédé celui des politiques libérales, nous sommes condamnés à savoir inventer autre chose. En attendant, le repli sur soi, la fermeture aux autres, la volonté de se protéger et la peur du lendemain ignorent ce que fraternité veut dire.

 

La croissance ne reviendra pas à un niveau suffisant pour avoir des effets positifs sur l’emploi. Sa mesure, critiquée depuis longtemps, n’est plus adaptée. Elle ne prend pas en compte le plus important : l’économie du don, l’engagement, le bénévolat, l’environnement, le bien commun. Nos causalités économiques ne fonctionnent plus : l’emploi augmente avec le chômage, les pôles de compétitivité n’entraînent plus leur territoire, les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Jamais les inégalités de condition de vie n’ont été aussi fortes à un moment de déclin des grands engagements collectifs et de valorisation de l’individu méritant. Parmi les plus pauvres, les migrants nous renvoient vers notre incapacité à donner un contenu concret à la fraternité, cette petite dernière de la devise républicaine, la plus malmenée.

 

Nous avons  besoin de fraternité.

On parle volontiers d’égalité des droits, moins souvent d’égalité des chances. La solidarité est une conquête de l’Etat social qui l’a, en quelque sorte, institutionnalisée. Il faut évidemment la préserver. La fraternité se situe à un autre niveau. Elle repose sur les relations « de pair à pair ». Ce n’est pas un supplément d’âme mais un regard bienveillant sur le monde qui nous entoure. C’est la capacité de se mettre en relation par le biais de réseaux quand nos identités sont fragmentées par la mobilité, nos engagements et nos modes de vie. Les cercles de soins, le « care », l’attention mutuelle portée à l’autre, l’empathie refondent une pensée commune non pas par rapport aux politiques publiques, mais par rapport aux biens communs : l’air, l’eau, les savoirs, l’entraide, les logiciels, les espaces publics, les espaces sociaux qui rendent possible la vie quotidienne. C’est une affaire de citoyens engagés pour le bien commun. L’appartenance à un réseau est un moyen fort pour réintroduire dans la vie et la société les isolés et la myriade des « sans » : sans emploi, sans logement, sans argent, sans relations, sans famille, sans domicile fixe, sans espoir qui se bricolent une économie de bazar. Ils sont très nombreux en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Les migrants en font partie.

 

Nos frères les migrants

Au moment où des centaines de migrants périssent en Méditerranée ou aux frontières de la France, noyés ou faute de soins ; des hommes, des femmes et des enfants achèvent dramatiquement leur long périple. Ceux qui survivent se retrouvent sur des chemins de misère, affrontant généralement l’hostilité des peuples européens qui font tout pour stopper ces flux susceptibles selon eux de les priver d’emploi ou de logement. Ce discours n’est pas nouveau. Mais il prend une incidence particulière devant l’afflux de migrants généré par les guerres au Moyen-Orient et la misère dans le continent africain. Ces six derniers mois, 100.000 migrants sont arrivés en Europe, 85% d’entre eux en Italie et 10% en Espagne. Notre pays n’est pas spécialement accueillant.

 

En France, l’office de protection des réfugiés estime à 60.000 le nombre de demandeurs d’asile répartis dans plus de 500 centres d’accueil dont celui ouvert récemment à Paris, porte de la Chapelle déjà rempli et où de nombreux migrants ont installé devant la porte un bidonville dans l’attente d’une place. De nouveaux centres ont été ouverts lorsqu’il a fallu accueillir les 1.200 migrants de Calais. Si certains maires ont eu une attitude exemplaire, d’autres ont refusé toute forme de solidarité.

 

Cette situation est inadmissible. Comment un pays de 66 millions d’habitants ne peut recevoir, aider, accompagner les 30.000 migrants que l’Union Européenne lui demande d’accepter et  qui frappent ou vont frapper à sa porte depuis 2015 ? Comment comprendre que nos sociétés riches se renferment sur elles-mêmes et évoquent mille prétextes pour refuser toute solidarité pour les plus pauvres des pauvres : ceux qui n’ont absolument plus rien ? Comment admettre ce refus de fraternité envers les perdants de la compétition mondiale ?

 

Qu’as-tu fait de ton frère ?

Une distinction juridique sépare les réfugiés demandeurs d’asile des migrants économiques. Les premiers bénéficient d’un statut officiel défini par la convention de Genève de 1951. La France est obligée de les accueillir dans l’attente de l’examen de leur situation susceptible de déboucher sur un droit d’asile, ce qui demande six mois minimum. En cas de refus, ces réfugiés sont renvoyés dans leur pays d’origine. Les plus nombreux proviennent  des pays en guerre : Syrie, Irak, Erythrée, Soudan. Les images venues de ces pays sont terrifiantes. L’autre catégorie concerne les migrants dits économiques qui fuient la pauvreté de leur pays d’origine en quête d’une vie meilleure. La politique française consiste à essayer d’améliorer le traitement des dossiers des réfugiés et de reconduire à la frontière tous les autres. Notre pays se referme.  

 

Cette position n’est pas tenable. Tous les migrants sont à la fois poussés, au péril de leur vie, par l’insécurité politique et économique. Cette classification n’a pas de sens. Car c’est bien d’hommes et de femmes en grande détresse dont il s’agit. On ne segmente pas le malheur. Tous les migrants sont nos frères.

 

Il est grand temps, alors que tous les jours la télévision nous montre des sauvetages en mer ou des expulsions musclées de se rappeler que le migrant est notre frère. C’est tout le sens de l’engagement du père Bruno-Marie Duffé, aumônier du CCFD, et du rapport qu’il a remis au pape François et qui appelle les Français à agir au nom de la solidarité et les chrétiens à retrouver un fondamental de leur foi. Les migrants sont nos frères. Qu’as tu fait de ton frère ? (Gn 4, 1-15)

 

Les migrants ont fait Marseille

Toute l’histoire de Marseille est celle de vague de migrants à la recherche de meilleures conditions de vie. Pas toujours bien accueillis, les Italiens, les Egyptiens, Maghrébins, Comoriens, Arméniens et bien d’autres se sont progressivement intégrés à une ville ouverte sur la Méditerranée inséparable de son destin.Aujourd’hui, les  guerres au Moyen Orient et la pauvreté de l’Afrique ont donné lieu à une immense vague de migrations qui s’est répandue dans toute l’Europe. Marseille n’est pas épargnée par cet afflux inattendu de familles entières qui ont réussi au péril de leur vie à atteindre la cité phocéenne. L’opinion publique ne s’est guère émue de ces détresses inacceptables. Les seuls responsables à avoir exprimé une parole claire sont des représentants des églises chrétiennes, catholiques et protestantes. On n’a guère entendu les responsables politiques sur la question.

 

La conférence des évêques de France vient de publier un texte fondamental « Migrants, trouver une réponse commune »  autour des quatre verbes à l’impératif qui sont autant d’invitations au dialogue. Ce sont ceux utilisés par le pape François qui ne cesse, en étant lui aussi le seul parmi les grands de ce monde, d’alerter la communauté internationale sur ses devoirs élémentaires : accueillir, protéger, promouvoir, intégrer au monde ces exclus du développement et ces déplacés de la guerre. Ce sont des traductions concrètes de la fraternité. 

 

Donner un contenu concret à la fraternité envers les migrants

Accueillir, en élargissant les demandes d’asile et les visas humanitaires pour permettre aux personnes contraintes de fuir leur pays en multipliant les dispositifs d’accueil des étrangers, trop peu nombreux et mal dotés, pour leur permettre d’accompagner ces familles sur les chemins de l’intégration ; ce qui n’évite évidemment pas les contrôles et la lutte contre les passeurs.

Protégeren mettant en place un nouveau cadre  législatif permettant aux nombreux migrants sur notre territoire d’être traités de manière digne ; et tout particulièrement les jeunes et les mineurs non accompagnés. Les points de passage du Briançonnais et de Menton donnent lieu à des situations inacceptables, alors que certains aidants sont poursuivis par la justice et même condamnés pour avoir fait preuve d’humanité.

Promouvoirle développement intégral des migrants en leur permettant l’accès au travail et au logement. C’est par le travail que l’homme se réalise. C’est par le logement qu’il peut travailler. Il n’est pas normal que les nombreux migrants en phase de demandeurs d’asile, ne puissent pas travailler et soient contraints à une oisiveté forcée dans l’hostilité fréquente de leur voisinage. C’est aussi et en priorité par l’apprentissage du français qu’ils deviendront des citoyens.

Intégreren reconnaissant la valeur de leur patrimoine culturel et spirituel, en leur permettant de valoriser leurs talents au service de leur territoire d’accueil. Les migrants recherchent la paix. Ils doivent pouvoir exprimer leur humanité. Les réponses pénales ou en termes de contrôle ne sont pas compatibles avec une conception élémentaire de la solidarité.

 

Bref, vivre  la fraternité.

 

Philippe Langevin

 

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