Cléricalisme et pouvoir

Publié le par Garrigues et Sentiers

Pour en faciliter la lecture, nous avons choisi de publier comme article ce commentaire très argumenté de la chronique de B. Ginisty, Dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme.

G & S

 

Il me semble que le cléricalisme dénoncé par François est lié au pouvoir (le "pouvoir sacré" dit Vatican II) que l'on a attribué à certains hommes (les clercs) au nom de l'Évangile. Et tant qu'on ne remettra pas en cause ce pouvoir, le cléricalisme demeurera. La difficulté fondamentale est que ceux qui détiennent ce pouvoir (clérical) sont ceux qui devraient le dénoncer, alors que leur être comme leur existence sont construits dessus. Comment scier la branche sur laquelle on est assis ? (Le drame de François lui-même n'est-il pas que c'est au nom de son pouvoir qu'il dénonce ce pouvoir... ce qui est encore du cléricalisme).

 

En fait c'est vraiment le peuple des baptisés qui, seul, est en droit – et en obligation – de le dénoncer. Mais en a t-il réellement le pouvoir et comment... puisque immédiatement les clercs en poste (évêques, prêtres et diacres) risquent de réagir et de crier au délit, à la désobéissance ou au sacrilège, à moins qu'ils ne parlent d'incompétence théologique ou de méconnaissance de l'histoire de l'Eglise...? 

 

Selon moi, on ne peut pas lutter contre le cléricalisme sans contester le sacerdoce ministériel, cette aptitude quasiment divine donnée à quelques hommes de pouvoir parler au nom de Dieu, agir au nom de Dieu, pardonner au nom de Dieu, consacrer au nom de Dieu, condamner au nom de Dieu !... Nous sommes tous membres d'un peuple, à égalité de dignité et de responsabilité... Nous pouvons avoir des fonctions différentes mais nous n'avons pas des êtres différents (un être "prêtre" et un être "laïc " !) : nous sommes tous baptisés dans le même Esprit, et si sacerdoce il y a, il n'y en a qu'un : notre sacerdoce commun.

 

Or l'Église a créé un sacerdoce ministériel transmis par une ordination qui confère un caractère décrété ineffaçable, comme le baptême : " tu es prêtre pour l'éternité ". Ceci est pour moi une erreur à la racine, radicale. Qu'il y ait besoin de ministres, de gens – hommes et femmes bien sûr – assumant des fonctions dans le peuple de Dieu, c'est évident, mais ce ne peuvent être que des fonctions temporaires de service, de fonctionnement, sans aucun pouvoir spécifique "sacramentel".

 

Ce pouvoir "sacramentel" donné à des hommes– et seulement à des hommes ! –, pour traduire l'action de Dieu est, me semble-t-il, la racine même du cléricalisme : on en fait des êtres humains différents, revêtus de pouvoirs exceptionnels et réservés, et dès lors la dérive n'est pas loin pour que toutes leurs actions (même non "sacramentelles") deviennent auréolées, inattaquables... Tant qu'on ne voudra pas le reconnaître on risque de n'apporter que des remèdes passagers et superficiels.

 

Bien sûr, j'en suis certain, bon nombre de prêtres n'ont jamais voulu profiter de ce statut pour dominer, ou abuser des chrétiens jeunes ou moins jeunes, pour gérer les finances qui leur étaient confiées ou pour briguer des postes de puissance ou de domination. Il n'en reste pas moins que ce statut de prêtre, à part, allant même jusqu'à être configuré au Christ, avec tous les pouvoirs qui y sont attachés, crée un type de relation de dépendance, de soumission, de la part de ceux qui vivent dans l'environnement ou sous la coupe de ce pouvoir. Il suffit de voir comment, même dans des communautés apparemment "éclairées", le rôle de prêtre reste absolument central et déterminant. " Monsieur le curé a dit... monsieur le curé veut que... monsieur le curé ne pense pas que... qu'en pense monsieur le curé?..."

 

Nous n'avons vraiment qu'une chose à faire, en ce temps de tempête pour l'Église, et comme nous y invite François, c'est de lutter de toutes nos forces contre le cléricalisme et pour une vraie responsabilité de tous les chrétiens. " Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme " (Lettre du pape François au peuple de Dieu, 20 août 2018).Et permettez-moi de le redire en poussant la logique jusqu'au bout : lutter contre le cléricalisme n'est-ce pas avoir l'audace et le courage de dire non à la source même du cléricalisme, le sacerdoce ministériel, quelles que soient toutes les raisons historiques ou théologiques que l'on puisse en donner ?

 

Un seul sacerdoce, celui de tout le peuple des baptisés. Rêve ou utopie créatrice ? C'est en tout cas ma conviction profonde et, pour moi, le seul vrai moyen d'échapper au cléricalisme qui engendre tant d'abus, tant au niveau de la sexualité, qu'à celui de l'argent et du pouvoir. 

 

Et si cette intuition s'avérait juste, comment vivre une telle révolution théologique et culturelle sans tout détruire ? Comment permettre à chacun, prêtre ou laïc d'aujourd'hui, de se reconstruire avec les autres, en Église, dans sa conscience de disciple du Christ appelé à être témoin de Bonne Nouvelle pour notre monde si chahuté et si nouveau ? Cherchons et inventons ensemble ! ... À l'écoute de l'Esprit bien sûr ! 

 

Jean-Luc Lecat-Deschamps

 

Publié dans Réflexions en chemin

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Françoisjean 24/09/2018 16:37

J’adhère à ce Post. Et je souhaite ajouter une réflexion complémentaire. En m’appuyant, à mon niveau, sur de grands textes de Maurice Zundel, de Jean Paul II (théologie du Corps), Paul VI (humanae vitae ; pourquoi a-t-elle été un fiasco ? ), Benoît XVI avec « Deus Caritas est », les textes et interventions du pape François, j’ai essayé de comprendre l’opposition farouche plus ou moins avouée sur ces textes. Tous ces textes conçoivent un Dieu Amour dans tous les sens du terme, et cela implique un changement de la perception que nous avons de Dieu, car cela change aussi la perception que nous avons de l’Homme. (Retraite au Vatican prêchée par Maurice Zundel en 1972 à l’instigation du pape Paul VI). Cela change la conception que nous avons de la sexualité, et partant cela voudrait nous fait passer d’un régime de culpabilité chronique à celui de paternité responsable !.
Même en excluant l’utilisation politique du malaise qui en résulte, il y a là de quoi perturber grandement la conscience de chacun. Dans ce cadre, votre interrogation, en poussant encore plus loin le bouchon, demande d’urgence une réponse ou des éléments de réponse à votre dernière question : «…comment vivre une telle révolution théologique et culturelle sans tout détruire ?... ». Je n’ai pour le moment pas de réponse satisfaisante. La seule chose personnelle que je puis dire, est que je comprends les difficultés que vivent nos prêtres et l’impact fragilisant du célibat consacré. Nous avons, en effet, mon épouse et moi, accepté et assumé l’utilisation de la « méthode Ogino ». C’est ainsi que cette faiblesse théologique semble être à l’origine d’interminables conflits de devoir, comme en témoignent entre autre, les affaires de Récif en 2009, de Reims récemment…Ainsi, les adversaires de l’Église n’ont eu qu’à s'engouffrés dans la brèche. Dans cette hypothèse de travail, la solution me paraît plus être dans la théologie du Corps de Jean Paul II, bombe théologique, selon Yves Semen, mais en n’omettant pas de citer le texte TDC 019 d’octobre 1980, que je vous reproduis ci-après :
« … Comme signe visible, le sacrement se constitue avec l'être humain en tant que corps et par le fait de sa visible masculinité et féminité. Le corps en effet - et seulement lui - est capable de rendre visible ce qui est invisible: le spirituel et le divin. Il a été créé pour transférer dans la réalité visible du monde le mystère caché de toute éternité en Dieu et en être le signe visible.
5. Donc, dans l'homme créé à l'image de Dieu, en un certain sens a été révélé le caractère sacramentel même de la création, le caractère sacramentel du monde. En effet, par sa corporéité, sa masculinité et féminité, l'être humain devient signe visible de l'économie de la vérité et de l'amour qui a sa source en Dieu lui-même et qui fut déjà révélée dans le mystère de la création… ».
On trouve des concepts identiques chez Maurice Zundel, Paul VI, Benoît XVI, et plus pragmatiques, plus disséminés, dans les interventions du pape François, qui en outre introduit dans le juridisme de l’Église le discernement. Bien d’autres doivent partager de plus ou moins près cette vision, mais ils ne sont pas, en ce moment, très bavards, ce qui ne signifie en aucune manière inactifs. Redoutent-t-ils l’interprétation d’Yves Semen ? Je me demande s’il ne faut pas remonter à Pierre, Paul et Jacques, comme le suggère Maurice Bellet, pour comprendre les chicaneries actuelles ?
Jean 13:34 : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez–vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, aimez–vous les uns les autres. »
Notons que ce verset ne nous invite pas à aimer un dieu, et c’est peut-être bien là une réponse possible à votre interrogation. Ajoutons que personne n’a pu m’expliquer pourquoi le mot « dieu » ne figure pas dans la prière du Notre Père ? Un dieu crée, un Père engendre ?