Frères et sœurs dans la communauté musulmane

Publié le par Garrigues et Sentiers

Frères et sœurs au sein de la cité musulmane

En Islam, tous les musulmans sont frères et sœurs au sein d'une même « famille » religieuse, « la communauté musulmane ». Cette notion de « communauté » fait vibrer depuis plus quatorze siècles le cœur de tout musulman. 

Au demeurant, le terme de « communauté » n'est-il pas ambigu au regard des conflits qui traversent, aujourd'hui, le monde musulman ? Les musulmans chi'ites appartiennent-ils à la même « communauté » que les musulmans sunnites ? 

Par ailleurs, le mot de « communauté » en christianisme a-t-il quelque rapport avec le même mot en islam ? Pour le dire de manière un peu brutale, la communauté musulmane est-elle l'analogue de l'ekklésia chrétienne ?

 

Aux origines de la Umma

En langue arabe, la notion de « communauté» » recèle des connotations qu'aucune langue européenne n'exprime avec justesse. La « communauté » musulmane, c'est la « umma », ou plus exactement la « ummat al-nabi », la « communauté du Prophète » de l'islam, Mohammed.

« La racine la plus probable de umma est umm, - « mère » , écrit Louis Gardet, qui ajoute : « La umma, c'est l'ensemble de celles et ceux qui font profession d'islam, qui prient « tournés vers la qibla » (c'est-à-dire la direction de la Mekke), qui lisent et méditent le Coran et entendent en observer les lois. » 

Un synonyme de umma seradâr al-islam, « le monde/la maison de l'islam », auquel s'oppose le dâr al-harb, « le monde/la maison de la guerre ». S'en distingue de l'un et l'autre, le dâr al-sulh, « le monde de la réconciliation », « le monde/la maison » de ceux qui sont monothéistes sans être musulmans, et avec lesquels il est permis de signer un traité.

Une autre expression, presque synonyme, sera al-jamâ’a, « la réunion », « l'assemblée », entendue comme « l'ensemble de croyants ». La umma est la communauté juridico-religieuse des musulmans, et la jamâ‘a, la collectivité des croyants unis par leur foi. Jamâ‘a connotera une idée de fidélité à la tradition. 

Les docteurs hanbalistes (qui appartiennent à l'école juridico-théologique la plus stricte) aimeront se recommander des « gens de la tradition » (sunna) et de la communauté (jamâ’a). En ce sens, un troisième et dernier synonyme de umma sera dâr-al-‘adl, « le monde de la justice » qui est le vrai « monde de l’islam », là où règnent « les droits de Dieu et les droits des hommes » définis par le Livre (le Coran).

Une communauté fraternelle

Pour expliciter les propos ci-dessus, j’ai demandé à deux amies musulmanes ce qu’évoque, spontanément, pour elles, le concept de umma.

Voici la réponse de Fatiha : « La umma, c’est umm, c’est-à-dire la mère qui pourrait unir en son sein les hommes, leur donner à ressentir par amour qu’ils sont frères. Même s’ils sont différents, s’ils ne se comprennent pas, ils peuvent essayer de s’entendre puisqu’ils sont de la même terre ; cette terre est leur mère protectrice parce qu’elle est ce qui les garde dans l’immensité de l’univers et les protège du vide du cosmos. » Du point de vue religieux, ajoute-t-elle, le mot umm évoque d’ailleurs la même origine : « Ève, umm el-insân, [est] la mère originaire de l’homme, de tous les hommes ; par rapport à l’originel, toutes les différences, et plus précisément ce qui susciterait l’irrespect de la différence, seraient relativisées. »

En écho, voici la réponse de Souad : « Pour moi, umma veut dire communauté au sens large, mais ce mot peut avoir un sens plus profond. En effet, il évoque dans mon esprit l’image du Prophète Mohammed – sur lui, le salut et la paix ! – qui nous rassemble autour de lui en une seule famille partageant joie et peine, une famille solidaire, unie, inébranlable, forte, sûre... comme si nous partagions le même cœur, un cœur serein et paisible, éclairé par la lumière de Dieu et son dernier Livre, le Coran. » Elle ajoute : « Je connais un Hadîth (propos attribué à Mohammed) dont l'idée générale est que nous, musulmansnous représentons une bonne « umma ». Le Prophète dit aussi « ummati », « ma communauté ». J'essaie d'œuvrer pour être digne de cette appartenance, quel que soit le lieu où je demeure et les gens que je côtoie. » 

La umma connote ainsi des valeurs d'appartenance maternelle, d'unité, de solidarité familiale, liées à la personne de Mohammed. 

Une traversée furtive du Coran et la pratique des « cinq piliers de l'islam » permettent d'approfondir ces intuitions révélatrices de la foi musulmane vécue, précisément, au sein de la « umma »

 

« La meilleure des communautés » 

Les références coraniques concernant le mot umma sont multiples : « Vous formez la meilleure Communauté (umma) suscitée pour les hommes ; vous ordonnez ce qui est convenable, vous interdisez ce qui est blâmable, vous croyez en Dieu »(3,110). 

Comme religion constituée, l'islam est umma. Un seul but est assigné au musulman : non seulement observer les obligations prescrites, mais aussi, uni à tous les croyants, ses « frères », il doit « commander le bien et interdire le mal », c'est-à-dire faire régner les lois révélées par Dieu dans le Coran. 

Notons qu'à l'origine, selon le Coran, il y avait une pluralité de umma ; à chacune d'entre elles, Dieu a dépêché, en vain jusqu'à Mohammed, un envoyé ou un avertisseur pour les guider sur le « droit chemin » ; c'est ce qu'explicite la sourate 6, verset 42 : « Nous avons envoyé, avant toi [i.e.Mohammed], des prophètes à des communautés, puis nous avons frappé celles-ci de détresse et de malheur. » 

Comme Mohammed, ces « envoyés de Dieu » reçoivent souvent un accueil hostile ; ils sont même traités de menteurs ; c'est du moins ce que suggère la sourate 23, verset 45 : « Puis nous avons envoyé successivement nos prophètes. Chaque fois que son prophète venait à une communauté, celle-ci le traitait de menteur ! »

Au jour du Jugement, ces envoyés/avertisseurs témoigneront contre ces umma. Chacune de ces « communautés » répondra de ses actes. Cependant les ahl al kitâb, les « gens du Livre », auront un traitement particulier, suivant qu'ils auront ou non répondu à l'annonce/appel du Prophète. En islam, les « gens du Livre sont les juifs et les chrétiens ; dans la cité musulmane, ils sont des «protégés» [dhimmî] ; on pu dire qu'ils bénéficiaient d'un « droit d'hospitalité » privilégié, gardant leur foi, leur culte, leur propre législation religieuse et civile et leurs tribunaux, protégés par l'État dans leur vie et leurs biens, mais sans pouvoir être de plein droit citoyens de la Cité musulmane », écrit Louis Gardet. 

Autour de Mohammed 

Pour tout musulman, la umma véritable est celle constituée par Mohammed. La umma est vraiment « l'ensemble des musulmans croyants du monde entier, sans distinction de race, de langue ou de nationalité et indépendamment de la forme religieuse ou juridique qu'ils professent en particulier ». Cet aspect est particulièrement ressenti lors du Pèlerinage à la Mekke.

Deux éléments caractérisaient la umma de Mohammed ; tout d'abord, elle était de type spirituel : Mohammed dirigeait les musulmans dans leur cheminement vers Dieu. De plus, il détenait l'autorité politique. 

Aujourd'hui, la notion d'une identification des domaines religieux et profane n'a pas été abandonnée ; le concept de umma a acquis une portée religieuse et culturelle, mais aussi une dimension sociale ; en ce sens, l'évolution spirituelle n'est plus immédiatement perçue comme étant liée à la forme d'organisation politique. D'ailleurs, dès le conflit entre 'Ali et l'Omeyyade Mou‘âwiya, les musulmans durent s'accommoder de l'existence de plusieurs pôles de pouvoirs différents au sein de la umma et cette pluralité devint la norme avec l'émergence des États nationaux à la fin du XIXesiècle.

Au demeurant, il ne faut pas sous-estimer les tentatives de reconstitution de la umma comme force politique. Je fais allusion ici non seulement à l'ensemble des mouvements dits fondamentalistes (Al Qaida, DAECH etc.), mais aussi au fait que les différentes instances internationales musulmanes sont fondées sur la notion de l'unité et de l'unicité de la communauté formée par tous les musulmans. 

Au sein de la umma, l'unanimité spirituelle et culturelle des musulmans est le symbole de l'unité de Dieu. Membre de la umma, le musulman fait partie de la « maison de l'islam » ; en son sein, il peut y remplir ses obligations religieuses, ce qui permet de trouver en tout musulman, en toute musulmane, un « frère », une « sœur ». 

 

Appartenance islamique

C'est donc avec ce frère, avec cette sœur, que le musulman met en pratique son appartenance à la umma. Cette mise en œuvre de la « fraternité en islam » est sensible, me semble-t-il, dans l'observance des « cinq piliers » de l'islam. Sous l'angle de la fraternité, on peut souligner ceci :

• Témoignage

C'est avec ce frère et cette sœur que le musulman confesse « qu'il n'y a de Dieu que Dieu et que Mohammed est son Prophète » (shahâda : premier pilier). L'unité de la umma se manifeste ainsi par la profession de foi commune et le respect collectif du droit divin. 

• Prière rituelle 

Aux cinq moments de la prière rituelle quotidienne (salât), dans une même aire géographique donnée, au même moment, dans une même langue, tous les musulmans, tournés dans la direction de la ka'aba, vont prier ; une « union » s'accomplit, suscitant un immense courant de fraternité, non seulement à travers l'espace et le temps, mais aussi à travers les siècles (deuxième pilier). 

• Aumône légale 

La fraternité s'exprime aussi à travers « l'aumône légale » (zakât : troisième pilier) ; cette aumône est destinée à celles et ceux qui, dans la communauté (ou parmi les proches) sont dans le besoin. À travers la zakât, c'est aussi la responsabilité du musulman qui est provoquée. Responsabilité officielle, puisque tous les biens sont assujettis à la zakât, mais responsabilité personnelle aussi pour d'autres biens : en ce cas, la zakât devient une affaire intérieure entre le cœur et le Seigneur. 

• Jeûne 

Durant le mois de Ramadan, l'acte de jeûner (saum, quatrième pilier) rapproche les musulmans ; et la « rupture du jeûne » (ftûr) permet un partage fraternel authentique ; il n'est pas rare, à Marseille par exemple, qu'à l'heure dite, dans la rue ou dans un local d'association, des tables – on les appelle « tables de la miséricorde » – soient dressées, invitant riches et pauvres, jeunes et vieux, parfois même musulmans et non-musulmans à s'en approcher. 

• Pèlerinage

Enfin, l'expression de la fraternité au sein de la umma s'exprime dans le cinquième pilier de l'islam, le pèlerinage à la Mekke (hadjj), obligatoire pour tout musulman qui a la capacité financière et physique de l'accomplir. Plusieurs millions de pèlerins se rendent chaque année à la Mekke, dans une égalité fraternelle impressionnante : prince ou mendiant s'y retrouvent, pareillement vêtus de blanc, dans un seul but, la prière : « Me voici Seigneur, je réponds à ton appel » répètent les pèlerins ! Cette démarche traduit une fraternité de caractère universel, comme pour dire : « Je laisse là mes richesses, mes soucis, mes affaires, et je vais prier avec des personnes dont je ne connais ni la langue, ni la situation sociale. Mais le fait qu'elles soient là et moi avec elles, dans le but de la rencontre avec Dieu, cela suffit. » Vaste masse humaine, ces foules ainsi rassemblées ne constituent qu'une seule et même fraternité. 

Seigneurie et services 

Avec le penseur tunisien contemporain Mohammed Talbi, retenons que la question de la umma est « une des questions des plus difficiles qu'il nous [i.e. les musulmans] soit donné de vivre dans cette civilisation arabo-musulmane » ; la umma, ajoute-t-il, est « une, indivisible, centrée sur la Seigneurie et le service de Dieu. La trame n'en est ni raciale, ni nationale, ni culturelle, ni sociale, ni patriotique, ni géographique. Sa trame est la prière commune, en rangs serrés orientés vers un centre unique, signe de notre unité spirituelle, la ka‘aba érigée par Abraham. »

Unité spirituelle intense qui fait vivre, frères et sœurs, sous le regard de Dieu, avec l'assurance de former la « meilleure des communautés », « car les croyants sont frères »(sourate 9, verset 71) : fraternité en Adam, certes, mais aussi fraternité dans la foi au Coran. 

 

Tout homme, «mon frère»

Au miroir de la fraternité musulmane au sein de la umma,quelle serait la spécificité de la fraternité en christianisme ? Comme communauté, l'Église reconnaît d'abord les siens, disons : les baptisés ! Mais son regard sur autrui n'est pas discriminatoire ; du moins, en principe ! Rien n'est plus significatif à cet égard que la Parabole dite du « Bon Samaritain », au chapitre 10 de l'Evangile de Luc. Le « prochain » dont il fallait s'approcher n'était qu'un homme, blessé, anonyme ; le prêtre et le lévite passent sans s'arrêter : fonctions religieuses obligent ! Or, celui qui s'arrête, - « se fait proche » précise Luc - de l'homme tombé aux mains des brigands, n'est qu'un étranger, un ennemi et qui plus est, un hérétique ! 

« C'est tout homme en tant que tel, écrit H. Sanson, que le chrétien se doit de reconnaître, sinon comme proche, du moins comme prochain. Dans le christianisme, chaque homme est fils d'Adam à titre non pas de serviteur soumis et obéissant (comme en islam, c'est moi qui précise !), mais de fils de Dieu, créé à son image et appelé à devenir, par grâce et liberté, à sa ressemblance. »

Alain Feuvrier s.j. 

 

Cet article a été publié dans la revue Garrigues, n° 64, oct-déc 1998, « Irrempaçable fraternité », p. 28-32. 

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