Coupe du Monde, Tour de France, la valeur de nos héros

Publié le par Garrigues et Sentiers

Les vivas de la coupe du Monde de foot sont terminés, les flons-flons du Tour de France se sont tus... il est temps de penser!

La coupe du Monde? On peut être heureux que tout un peuple se réjouisse, se retrouve dans un événement festif, il ne faut pas trop cracher dans la soupe. Mais trop, n'est-ce pas trop ? Nous voici avec 23 "héros", plus leur entraîneur et les quelques dirigeants qui tournent autour. Héros ? en quoi ? Notre temps est marqué par ce désir d'acclamer des héros, on fait flèche de tout bois : un colonel qui prend des risques et en meurt pour éviter un drame, un migrant qui escalade un mur pour sauver un enfant, et maintenant des joueurs de foot qui ont gagné. Ce mélange nous semble inquiétant. Pour le Tour de France les gagnants ne sont pas français, alors point de héros ! Les héros sont là pour nous dire ce que nous devrions être, pauvres humains qui vivent au ras des pâquerettes et ont l'outrecuidance de ne pas apprécier toutes ces paroles qui nous tombent du ciel, de la part de ceux qui savent, qui dirigent, qui modèlent notre monde.

Au passage rappelons que la victoire de l'équipe de France avait été annoncée par les médias avec cet argument imparable : notre équipe était la plus chère du monde, la valeur de l'ensemble dépassant le milliard d'euros. Bigre, que voilà un bon argument ! Et dès le lendemain de la finale, nous apprenions que K. Mbappé avait deux valeurs, une valeur marchande et une valeur d'échange, et que l'une des deux (pardonnez-moi d'avoir oublié laquelle) passait de 140 millions d'euros à 370. Cela parle plus que telle ou telle « passe décisive ». L'héroïsme est donc enfin défini, il a une valeur, marchande. A côté de cela les coureurs du Tour de France (qui, me semble-t-il, font autrement d'efforts que les footballers, prennent plus de risques et acceptent des souffrances d'un autre ordre) passent pour des gagne-petits, mais suffisamment encore pour que là aussi il soit  précisé que l'équipe Sky devait l'emporter puisqu'elle avait « acheté » les meilleurs sportifs, étant la plus riche.

Dimanche j'assistais à une course de taureaux de Camargue à Saint-Martin-de-Crau. Les razeteurs sont des sportifs de haut niveau, avec un entraînement très dur, et ils risquent pour leur peau à chaque instant de la course. Et voilà que le public s'enthousiasma à l'annonce que la « ficelle » était dotée d'une prime s'étant élevée à  350 euros ! Mais ce sont des héros de village !

Pendant ce temps on a pu donc oublier les migrants en Méditerranée, ou pourchassés sur notre sol ou partout en Europe, les « camps » de Roms démantelés, les SDF pour lesquels la mairie de Nice a coupé l'eau de certaines fontaines, cette Rom, encore à Nice, condamnée à six mois de prison ferme pour mendicité avec ses enfants dont tous les témoignages disaient qu'elle s'en occupait bien, mais dont la vue insupportait certains commerçants à l'origine de la plainte. 

On pourrait ajouter tous ces pauvres, ces exclus, que notre société hyper-riche ne veut pas voir, l'augmentation du nombre de laissés-pour-compte parallèle à celle des revenus des classes les plus aisées. Et à ce sujet, c'était le but de ce papier, je ne peux que conseiller à tous de consulter un excellent document de Philippe Langevin (1), économiste spécialiste des questions de pauvreté, sur la réalité marseillaise. Il décrit cette pauvreté invisible, qui vit à côté de la nouvelle opulence de la cité. Son travail est triplement intéressant : une description sans fard de la réalité de cette moitié des Marseillais exclus de la croissance, une description des immenses progrès du développement de la ville, générateur de richesse et de bien-être, mais dont les premiers ne voient pas la couleur (la théorie du ruissellement qui voudrait que l'augmentation de la richesse ruisselle sur tous est bien mise à mal !), enfin des propositions pour sortir des impasses qui mènent à ce que les pauvres soient toujours plus pauvres et les riches toujours plus riches. Ce travail de Langevin est remarquable, et devrait intéresser tous les habitants de notre région, et au-delà, car si le cas de Marseille est particulier, sa singularité a aussi une portée universelle.

                                                 Marc Durand

                                                 

1. P. Langevin, Pauvres à Marseille, un besoin urgent de fraternité ! mai 2018, Secrétariat social de Marseille -CCR, Le Mistral, impasse Flammarion, 13001 Marseille. Contact : secretariatsocialccr.org

Publié dans Réflexions en chemin

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Françoisjean 08/08/2018 19:18

J’ai répondu à un de mes chirurgiens, qui s’indignait de vois les jeunes s’enthousiasmer pour un match de foot, qu’il valait mieux cela que de les voir bruler des voitures. Je partage bien sûr votre réquisitoire. Mais je n’hésite pas à dire : « Bon, OK, et après ? » A ma connaissance, il n’y a jamais eu une seule dictature, qu’elle soit politique, religieuse, idéologique…, qui ait réussit à imposer un quelconque cadre de vie plus ou moins universelle à l’humanité. Après quelque temps, s’est toujours élevé une personne ou un groupe de personnes qui se sont révoltés. Dans le film 1984, et malgré un traitement adapté au défi, nos 2 héros continuent secrètement leur révolte. Je crois que la liberté et la dignité de l’Homme sont à ce prix. Vous souhaitez que la pauvreté recule, écoutons et responsabilisons l’humanité. Si je prends des décisions à la place d’autrui, je me risque à l’appauvrir davantage, non seulement sur le plan pécuniaire, mais surtout sur le plan humain, car je le rends dépendant de mon bon vouloir.
« …la plus grande douleur c'était celle-là, la plus grande douleur des pauvres c'est que personne n'a besoin de leur amitié…
" ..On vient chez nous, on s'assoit sur le coin d'une chaise, on s'en va ensuite faire du ski à Chamonix ou bien on va sur la Côte d'Azur en été, et on vient juste au dernier moment quand nous allons crever... et personne ne vient chez nous parce qu'il aime y venir... personne ne croit que, nous les pauvres, nous sommes capables de donner. Et pourtant il y a, en nous quelque chose à donner, nous aussi nous avons un cœur, un esprit, une pensée. Nous aussi nous pouvons être une source et une origine et de se sentir toujours écrasé, traité simplement comme un organisme qui doit bouffer.. il n'y a rien qui ne nous cause plus de chagrin, il n'y a pas de douleur comparable à celle-là …". (in Maurice Zundel, conférence au Lycée Claude Fauriel à Saint-Etienne en 1957).
Vous remarquez avec justesse que l’argent est roi, mais en trahissant le message du Christ depuis 20 siècles, en centrant notre discours sur le matériel, sur un dieu jackpot, image de l’homme selon Voltaire, en oubliant que c’est celui qui est riche de lui-même qui ne peut entrer dans le royaume car l’argent en lui-même ne semble pas avoir posé de problème pour Zachée !, en oubliant qu’il nous faut renaitre aujourd’hui et non dans un temps futur, ou pire, « en attendant Ton retour dans la gloire !!! ».
Vous avez tout à fait raison de remarquer que nous avions « …l'outrecuidance de ne pas apprécier toutes ces paroles qui nous tombent du ciel, de la part de ceux qui savent, qui dirigent, qui modèlent notre monde… ». Car là est tout le problème. Au nom de quoi décidons nous que c’est nous qui avons la bonne parole ? Encore, si tous les experts voulaient bien essayer de trouver des compromis au lieu de s’invectiver ? Par exemple, il est regrettable de noter que depuis l’élection de notre nouveau président, il ne se passe pas une heure sans que le « plein de lui-même de service » ne s’efforce de détruire tout ce qui est proposé, non pas pour un compromis, mais pour prendre sa place. Je ne suis pas persuadé que les "périphéries" soient tellement entendues pendant ce temps, ni qu’elles en soient partie prenante.
« Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson ».Confucius.