La fraternité hier et aujourd'hui

Publié le par Garrigues et Sentiers

Troisième composante de la devise de la République, la fraternité semble avoir bien du mal à survivre. Mais sans elle, quel lien permettrait à la société de ne pas se déliter ? Sur quelles bases construire cette fraternité ? Elle semble avoir présidé aux fondements de la civilisation, elle est chez nous une institution. Pour comprendre ce que peut être son socle dans notre humanité, il faut d'abord saisir comment elle est vécue, comprise, développée dans notre quotidien. On pourra alors se poser la question du lien essentiel qu'elle a avec ce qui fait de nous des humains.

 

 

Fraternité institutionnelle et fraternité vécue

 

La fraternité institutionnelle, qui n'a pas empêché les luttes, les guerres, les haines, a été déclinée dans la vie quotidienne. La passion des relations avec les autres a de tout temps habité les hommes. Citons l’œuvre en douze tomes de Michel Clévenot, Les hommes de la fraternité (Retz, 1981-1993) qui rend hommage aux connus et inconnus qui ont œuvré pour la fraternité au cours des vingt derniers siècles. Regardons autour de nous maintenant. Les connus, les grands, tels Martin Luther King, Mère Teresa, Nelson Mandela, Vaclav Havel... par lesquels la fraternité a guidé une action responsable et d'envergure dans la société. Puis les autres, tels des visiteurs de prison, des infirmières, des éducateurs de rue ou des travailleurs sociaux, ou plus prosaïquement ma voisine... La Ligue des Droits de l'Homme organise chaque année dans les écoles volontaires un concours de "Poèmes pour la Fraternité", on y découvre de petits joyaux dus à des enfants tant du primaire que du secondaire.

 

Dans la Grèce antique (et aussi en Chine, différemment) l'harmonie avec le Cosmos est le fondement de la vertu, base de l'harmonie entre les hommes. En Grèce les rites religieux qui exaltent cette harmonie (mais en excluant les femmes et les esclaves) s'opposent aux rites dionysiaques (ouverts, eux, aux femmes et aux esclaves) voués au désordre du monde. Il faut attendre le Ve siècle avant notre ère pour que les philosophes conçoivent une éthique fondée sur cette harmonie cosmique.  Les dieux en sont absents. A la même époque l'Ancien Testament fonde la fraternité sur la paternité d'un Dieu personnel, en relation avec les hommes. Le christianisme essaiera une synthèse entre Socrate et Jésus, avec une fraternité construite sur l'harmonie et sur la relation au Dieu père, elle va marquer vingt siècles. Au-delà de la fraternité familiale, issue du père ou des ancêtres communs, la société s'ouvre à celle du bourg, dont le seigneur est le père, puis du pays dont le roi, là encore, tient le rôle de père.

 

La paternité de Dieu a été le socle des relations humaines en terres chrétienne et musulmane, et bien sûr pour les Juifs, mais son efficience a été bien battue en brèche. Au niveau des familles, la fraternité semble d'abord basée sur la reconnaissance d'un même père, mais ce n'est peut-être pas l'essentiel. L'efficience est faible et il semble que soit plus déterminante l'expérience de vie commune. L'union des frères et sœurs éclate souvent puis se retrouve dans la responsabilité vis-à-vis des parents, ou de leur mémoire et de celle des ancêtres, ou du "nom" de famille. La responsabilité commune, l'expérience commune sont source de fraternité. Il ne s'agit pas d'amour – qui n'est pas interdit ! – mais la conscience d'un lien qui dépasse les divisions et les rancœurs. Cette fraternité, horizontale, se retrouve entre personnes ayant vécu des expériences fortes communes, ou les mêmes galères (la fraternité d'armes en est un exemple).

 

Fraternité verticale fondée sur Dieu père, horizontale sur le vécu commun. A la Révolution, Dieu et le roi sont mis de côté, les remplace la Nation, plus tard la République, émanations du peuple. La Nation (puis la République) transcende l'agrégat de ses membres. La République est en même temps le socle et l'horizon de la fraternité qui devient un acte volontaire. Elle est de l'ordre de l'existence, toujours en devenir. Elle implique la responsabilité envers les autres et envers la République, ce qui permettra de massacrer (en son nom?) les déviants par rapport à cette responsabilité. Cet horizon transcendant qui fonde la fraternité est extérieur à l'humanité mais en même temps totalement humain, il ne descend pas du ciel. Cela aura du mal à passer, non seulement à l'époque de la Révolution, mais par la suite quand Hegel réintroduira une onto-théologie. Quant aux "coups de marteau" de Nietzsche contre de telles synthèses englobantes, ils l'amèneront aussi à récuser la fraternité, appelant au culte de Dionysos contre celui d'Apollon, célébrant la puissance et l'hubris contre l'ordre et l'harmonie.

 

 

La fraternité dans le Droit

 

La fraternité n'est ni amour, ni sentiment. Pour qu'elle soit efficiente, un passage obligé est son inscription dans le Droit. Pour déployer la fraternité, il faut passer de la charité à la solidarité. Ricœur remarquait qu'on passe du "prochain" sur lequel on se penche au "socius" avec qui on fait société. Le "bon Samaritain" en est un exemple. Il "fut pris de pitié" et agit en soignant l'homme à terre, puis il a passé la main à l'institution (en l'occurrence l'hôtelier). La mise en œuvre de la fraternité amène à définir une éthique régie par le Droit. Le Droit n'a pas toujours eu ce rôle, dans Leviathan (1651) Hobbes appelle un Etat fort pour imposer la solidarité nécessaire à la société. Déjà Plaute (200 av. J.C.) avertissait que "l'homme est un loup pour l'homme", d'où la nécessité de s'en remettre à la force et à la violence de l'Etat pour assurer la sécurité de tous. Il faudra attendre Rousseau pour mettre enfin en question l'Etat lui-même qui doit aussi se soumettre aux lois. Mais il reste le garant de nos solidarités, qui sont le sujet de contrats. Ceux-ci sont d'ailleurs des signes de défiance : ils séparent, définissent ce qui appartient à chacun, la responsabilité des uns en face des autres. Les contrats de mariage eux-mêmes sont des contrats de défiance protégeant un engagement dans la fraternité en précisant ce qui appartient à l'un et à l'autre. Viendront enfin les contrats d'engagement des uns envers les autres, la Sécurité Sociale en est un exemple frappant. Il est demandé actuellement au Code Civil la reconnaissance de ces contrats d'engagement, comme les jardins ouvriers, les garages associatifs, les SEL, etc. Ces organisations éprouvent le besoin de la reconnaissance par la loi pour s'épanouir et durer.

 

 

Une dure réalité

 

La fraternité, loin de se contenter d'une vague notion d'amour universel et individuel, ouvre le champ de la Justice, de la Loi, de l'Etat. Malheureusement on assiste plutôt dans le monde actuel au détricotage de ce socle de la fraternité. Non seulement les institutions ne sont plus capables d'initier des actions solidaires, mais elles répondent de moins en moins aux sollicitations que leur adresse la société civile, renvoyant à la charité individuelle. La fraternité implique la reconnaissance des uns par les autres, mais de plus en plus le Droit et sa pratique sont le signe de la non-reconnaissance des autres par "ceux qui comptent". La fraternité nécessite de donner et de savoir recevoir, don et contre-don chers à Marcel Mauss. Déjà au IVe siècle avant notre ère le "Li Ki" chinois écrivait "allée sans venue et venue sans allée sont toutes deux contraires aux rites". Le don (ou l'allée) est ouverture vers l'autre, recevoir le contre-don (la venue) est reconnaissance de l'autre à travers son don. On ne peut pas faire société fraternelle sans échange, sans reconnaissance mutuelle. Il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour se rendre compte que le monde actuel n'est pas dans cette problématique. Les violences inouïes qui se développent en sont le signe le plus inquiétant, mais c'est peut-être notre qualité d'hommes qui est atteinte dans ce déni de fraternité.

 

 

La fraternité, fondement de notre statut d'humains

 

Cette nécessité de la fraternité consubstantielle de notre vie d'hommes, cette expérience vécue nous invitent à approfondir ce qui fait notre humanité. L'expérience nous apprend que le rejet des autres rend impossible la société et nous procure une insécurité fondamentale, il atteint notre être d'hommes lui-même. Le mythe de Caïn (Gn 4) évoque bien cette situation : par ses offrandes, il voulait mettre la main sur Dieu qui s'est refusé, son offrande n'a pas obtenu de réponse. Le refus de réponse de cet Autre inatteignable est insupportable. Il a été jeté dans le monde sans identité car sans père connu ("Eve a acquis un homme de par Yahvé"), au contraire de son frère Abel, fils d'Adam, ce refus confirme sa non-reconnaissance, son absence d'identité. Cela l'amène à refuser toute relation ("Suis-je le gardien de mon frère?") et au meurtre. Mais alors il ne peut plus vivre ("Je serai un errant par toute la terre, le premier venu me tuera"). Dieu doit le marquer pour lui permettre de repartir dans la vie, non pas pardonné (ce mythe ne concerne ni la justice ni la morale), mais protégé. Il peut alors fonder famille et cité, faire société donc, mais dans un monde de violence.

 

Si l'homme pense que son être, son moi, est la première donnée, il peut se passer des autres. L'éthique, le monde relationnel ne sont plus qu'un ajout, facultatif. Nous entrons alors dans un monde de violence, ceux qui ont le pouvoir de s'imposer peuvent dominer les perdants. Mais l'être de l'homme n'est pas originaire, le Sujet a été jeté (sub-jectum) dans un monde existant qui le précède et le dépasse. Il est réponse à un ailleurs, à un Autre dont il ignore le lieu et le temps. Il est assigné (c'est un devoir éthique) à la responsabilité vis-à-vis de cet Autre qui peut être par exemple le monde antérieur dont il descend, mais aussi le monde à venir envers lequel il est aussi responsable. Ce qui est premier, c'est la mise à nu du Sujet qui devient désir de l'Autre et non l'être de l'homme. Ce désir se creuse en lui et n'est jamais comblé car l'Autre est inatteignable, la distance qui le sépare du Sujet est radicalement infranchissable. Cet Autre me constitue, constitue tout Sujet, comme réponse responsable. 

 

 

La fraternité avec Autrui

 

Cette relation à l'Autre précède ainsi tout savoir, toute connaissance de notre être. Elle est le socle sur lequel se bâtira toute relation ultérieure. Cette relation originaire (et non symétrique)  appelle le Sujet, moi, avant qu'il ne découvre son être propre. Nous ne connaissons pas cet Autre qui nous précède, il est un trou noir sans lieu ni temps, dont nous saisissons des traces (ancêtres...). Cette relation nous sort de nous-mêmes avant de nous laisser découvrir ce que nous sommes.

 

On peut alors considérer les autres : Autrui. Il est quelqu’un comme moi, lui aussi responsable et désir de l'Autre, et je suis spectateur de cette situation. De notre relation de lui et de moi avec l'Autre découle une relation de réciprocité entre nous deux. Par sa responsabilité vis-à-vis de l'Autre, Autrui est mon semblable et en face de lui je deviens aussi sujet de droit et pas seulement de devoir. Je ne suis plus dans un face-à-face originaire non-symétrique qui m'impose des devoirs, mais dans un face-à-face d'égal à égal avec lui. L’Autre, en m’engageant à une relation d’altérité, induit ainsi la relation que je peux avoir avec Autrui. Le fondement de toute relation avec Autrui, avec les autres hommes, est ainsi fondé sur la relation originaire avec l’Autre. Cette fraternité avec Autrui est universelle, non fondée sur quelque paternité qui soit, mais réponse nécessaire à la définition de notre être marquée par l'altérité originaire.

 

On devra essayer d'éclairer les diverses manières d'être frères, et creuser la réalité de cet Autre.

 

                                                                        Marc Durand

 

E. Lévinas: Totalité et Infini. Essai sur l'extériorité (1961)         

                 Autrement qu'être ou au-delà de l'essence (1974)

P. Ricœur: La lutte pour la reconnaissance et l'économie du don, Conférence à l'UNESCO, 2002

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