La Fraternité, accomplissement de l'humanité ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

Des trois principes de la devise républicaine, la Fraternité est sans doute la plus difficile à définir et à mettre en œuvre. Le Petit Robert la définit comme le « Lien existant entre les hommes considérés comme membres de la famille humaine ; sentiment profond de ce lien ». 

La Liberté peut être codifiée pour la garantir ou en limiter les abus. La loi est là pour l’encadrer. Des contre-pouvoirs existent pour en assurer la défense contre les éventuelles brimades venues d’une autorité politique : la presse, les partis d’opposition, les syndicats, la rue…

Le désir d’Égalité peut être aménagé pour éviter les trop grandes distorsions de situations sociales par une certaine redistribution des richesses. C’est la méthode officiellement suivie par notre pays. On sait qu’il y demeure pourtant beaucoup d’inégalités, parfois criantes, mais la loi ne suffit pas à l’établir dans les esprits. L’égalité entre les sexes, dont le principe n’est plus contesté sous nos latitudes, est très loin d’être passée partout dans les faits. 

Pour la Fraternité, les “marques” sont plus difficiles à établir. Un “sentiment” aussi profond – pas si naturel qu’on pourrait le souhaiter, car il suppose une part d’altruisme, un élan de générosité, de mise à distance de soi – ne peut se décréter, encore moins s’imposer. En dehors des moments d’exaltation collective : journées révolutionnaires, libération d’une occupation, voire victoire politique ou… sportive, quand le sentiment de fraternité domine-t-il les relations entre les citoyens de ce pays ? Ne renonçons pas aux banalités : quel est le degré de “fraternité” entre un P.D.G. de multinationale et ses techniciens de surface ? Quelle “fraternité” entre pays riches (où il y a des pauvres, pas forcément solidaires des pays pauvres) et pays pauvres (où il y a des riches aussi peu “solidaires” que possible des oubliés de leurs peuples) ?

À “fraternité”, on a substitué aujourd’hui, faute de mieux, le terme de “solidarité” (par exemple entre employés d’une même entreprise, les camarades d’un même syndicat, plus timidement entre les pays développés et ceux qui ne le sont pas…), mais il conserve des zones assez vagues dès que l’on en cherche les applications concrètes, hors les actions des ONG et, avec intermittences au gré des changements de majorité, une politique sociale a minima.

L’histoire de la “fraternité” dans toute son extension reste à faire. Sans doute parce que c’est une notion plus complexe qu’il n’y paraît et un idéal difficile à atteindre. A priori, le concept de fraternité s’enracine dans un sentiment de solidarité lié à une parenté consanguine. Cette origine, sous-entendue, explique la force d’une affinité semblable à celle qui peut unir les membres d’une même famille. Il faut d’abord en déterminer la portée exacte.

Sous l’Ancien Régime, les rapports entre frères et sœurs se vivent dans des conditions différentes des nôtres et selon les catégories sociales de l’époque. Les relations intra-familiales dépendent davantage de la défense globale du groupe qu’elles ne respectent les désirs des individus qui le composent. Tout est tendu vers le maintien ou l’accroissement du patrimoine, et le sort des personnes est largement déterminé par les stratégies imaginées pour obtenir ce résultat (d’où les mariages arrangés ou les mises au couvent plus ou moins forcées, n’hésitant pas à sacrifier l’avenir des filles au nécessaire établissement des garçons). Lorsque l’aîné a toute chance de rafler l’essentiel de l’héritage, même si le fait est admis dans les mentalités, les relations entre frères et sœurs ne peuvent pas ne pas être perturbées en d’inévitables rivalités. Le système est, en outre, brouillé par l’existence, à travers le pays, de régimes successoraux très différents. Ainsi, dans le midi, la volonté du père de famille reste absolue, par delà sa mort, et elle tend à favoriser un seul héritier, généralement l’aîné, mais pas obligatoirement. En Normandie, au contraire, le père décédé, ses dispositions particulières deviennent nulles face à un système dit « égalitaire », qui donne à chaque garçon une part égale, les dots des filles étant remises à la bonne volonté de leurs frères !

D’ailleurs, frères et sœurs se connaissent parfois mal. Dans les familles bourgeoises ou aristocratiques, ils grandissent, au delà de la prime enfance, dans des cadres indépendants : les garçons au collège ou dans une académie, les filles au couvent… Ils peuvent cependant devenir, une fois adultes, très proches, voire complices, ne serait-ce que face à l’autorité plus ou moins pesante de leur père (cas fréquents dans le théâtre de Molière), ou pour la défense de l’honneur familial (pensons aux frères d’Elvire poursuivant Don Juan). 1

On voit que la notion de “liens fraternels” n’était pas évidente, ni d’une signification immédiate. D’ailleurs, ça avait mal commencé avec Caïn et Abel. Elle s’applique plus souvent métaphoriquement à l’union supposée des membres d’un groupe.

L’importance de la vie “associative” sous l’Ancien Régime a favorisé le développement de relations internes très fortes. Confréries dévotes, loges maçonniques, compagnonnages professionnels, académies provinciales etc. célèbrent la “fraternité” ou “confraternité” de leurs membres. Dans le midi, en particulier, un véritable esprit de corps, vécu dans une réelle convivialité, cimente les compagnies de pénitents. Elles ont pour but à la fois le perfectionnement religieux individuel et le service d’autrui dans des actions charitables, à commencer par l’entraide entre les frères. Ils doivent visiter leurs malades, secourir ceux qui ont des difficultés, accompagner les défunts à leur sépulture, prier pour leur salut, etc. Ils ne sauraient entretenir de querelle qui ne se règle au plus tôt ; un frère refusant de se réconcilier était chassé de la compagnie 2. La solidarité ne cesse pas au sortir d’une chapelle particulière. Un frère doit-il voyager ? : “il en avertira le recteur … et lui demandera des lettres patentes, afin qu’il soit reçu des confrères qui seront dans les lieux où il se pourrait trouver” 3.

D’autres associations ont, avec d’autres fins, des caractéristiques voisines de celles des pénitents. Les loges maçonniques 4prennent une réelle importance au XVIIIsiècle grâce à la qualité de leurs membres, souvent des notables, partisans des “Lumières”. Sociétés d’hommes, elles sont également autonomes, élisant leurs responsables. Sous des règlements assez stricts, l’accent est mis sur l’amitié et l’entraide que se doivent les “frères” qui pourtant ne se connaissaient pas avant leur adhésion. Comme chez les pénitents, le secret ou l’anonymat à l’extérieur du groupe est surtout destiné à souligner leur égalité, quel que soit leur rang social. Cette fraternité, souvent vécue dans une atmosphère très chaleureuse, est sans doute une des attraits principaux de ces associations. C’est tellement vrai que l’étude du recrutement provençal des pénitents (certaines villes comptent plusieurs compagnies qui regroupent une grande partie des hommes adultes) et de celui des loges maçonniques, à la fin du XVIIIesiècle, a permis de constater qu’un certain nombre de membres participaient simultanément (ou successivement) aux deux sociétés, la recherche de la “sociabilité” prévalant apparemment sur d’autres considérations 5.

Précédemment déjà, la notion de fraternité avait pu s’étendre, au delà de la famille ou de compagnies volontairement choisies, à l’ensemble d’un peuple. Si dans l’article 2 de l’Edit de Nantes (1598, mettant fin aux Guerres de religion), Henri IV a interdit “de renouveler la mémoire des choses passées pour quelque cause et prétexte que ce soit ”, c’est pour que l’ensemble des Français puissent désormais, malgré les disparités de cultes, “vivre paisiblement ensemble comme frères, amis et concitoyens…”

Les relations affectives s’étant intensifiées à l’intérieur même de la famille durant le XVIIIesiècle, entre parents, parents et enfants, et entre les enfants, ce n’est sûrement pas un hasard si l’appel à la “fraternité” a gagné, plus largement, aussi bien la société nationale, que l’ensemble du genre humain, avec une série de termes voisins : humanité, amour universel, concorde, etc. Pour les “philosophes”, cette “humanité” doit se concrétiser dans la bienfaisance. Elle est “l’affection que nous devons aux êtres de notre espèce, comme membres de la société universelle, à qui, par conséquent, la justice veut que nous montrions de la bienveillance, et que donnions les secours que nous exigeons pour nous-mêmes  […] Aussi l’humanité … condamne ces antipathies nationales, ces haines religieuses, ces préjugés odieux qui ferment le cœur de l’homme à ses semblables ; elle condamne cette affection resserrée qui ne porte que sur les hommes connus ; elle proscrit cette affection exclusive pour les membres d’une même société, pour les citoyens d’une même nation, pour les adhérents d’une même secte” 6. Voilà la “fraternité” en passe de devenir mère de la tolérance, de l’humanitaire, du droit d’ingérence, de l’internationalisme, de la lutte antiraciste …

On sait l’importance de l’idée de fraternité pendant la Révolution 7. Mais si, très tôt, l’idéal révolutionnaire l’a employée dans les discours et l’iconographie, elle ne semble pas avoir été considérée comme une urgence. On a alors souvent proclamé : “la liberté ou la mort ” ; Babeuf renchérissait : “l’égalité ou la mort ” ; on a rarement dit : “la fraternité ou la mort.” La liberté et l’égalité pouvaient rester des revendications de droits individuels. La fraternité nécessitait par définition une ouverture à l’autre, personne ou peuple, que la patrie en danger rendait moins immédiatement souhaitable. La fraternité, qui dépendait strictement d’une liberté et d’une égalité, difficiles à conquérir (mais qui devinrent hélas impérialistes), garda un statut un peu vague et ne fut pas inscrite parmi les “Droits de l’homme” de 1789 8. Pourtant, certains l’espéraient comme un aboutissement de la Révolution, tel Mirabeau : “La liberté générale bannira du monde entier les absurdes oppressions qui accablent les hommes et fera renaître  (sic) une fraternité universelle, sans laquelle tous les avantages publics et individuels sont si douteux et si précaires.” Ce point de vue exprime celui des “Lumières”, et Robespierre proposa, pour la constitution, un article XXXIII reconnaissant : “Les hommes de tous les pays sont frères et les différents peuples doivent s’entraider selon leur pouvoir, comme les citoyens d’un même état.”

Les fondements de cette fraternité universelle étaient reconnus depuis longtemps. La loi de Dieu l’exigeait : “Tu ne haïras pas ton frère … tu aimeras ton prochain comme toi-même ” (Lv. 19,17-18). Revenant à son sens étymologique, elle prenait son origine dans un père symbolique commun : Adam, et en amont, Dieu. “Dieu a établi la fraternité des hommes en les faisant tous naître d’un seul qui, pour cela, est leur père commun et porte en lui-même l’image de la paternité de Dieu ”, écrivait Bossuet 9. Il n’a pas été contredit par le déiste Voltaire : “Enfants d’un même Dieu, vivons du moins en frères.” On retrouverait, encore, la même idée chez des penseurs “sociaux” du XIXesiècle, tel Lamennais dans le Livre du peuple (1837) : “Les hommes, nés d’un même père, auraient dû ne former qu’une seule grande famille unie par le doux lien d’un amour fraternel.” Au XIXesiècle, l’exaltation de la solidarité des citoyens d’un même peuple et des peuples entre eux s’est développée – avec des fortunes diverses et non sans ambiguïté parfois– dans les socialismes, utopiques ou non. 

Aujourd’hui, le philosophe musulman Abdennour Bidar insiste sur la nécessité d’établir la fraternité  sur le dialogue : « Comment pouvons-nous prétendre vouloir vivre ensemble si nous n’essayons pas de trouver ensemble un sacré partageable ? » 10.

Il n’est pas utile d’être croyant pour admettre la nécessité d’une transcendance pour fonder une fraternité. Auteur d’un essai sur le sujet 11, le philosophe Régis Debray expliquait dans La Croix, au lendemain des manifestations du 11 janvier 2015 : « La fraternité, c’est la reconnaissance d’une paternité symbolique. On est frères en Christ, en une valeur qui vous dépasse. Il n’y a pas de fraternité sans sacralité. Aujourd’hui, on vit dans l’illusion de l’individu qui est son propre père. Ça ne marche pas ».

En France, c’est la Seconde République, dont on sait quelle générosité naïve l’anima, qui fit définitivement entrer la fraternité dans la devise républicaine. C’est elle qui tenta sans doute le plus délibérément d’établir comme élément constitutif du contrat social : l’ “accord fraternel entre ceux qui composent la société et ceux qui sont appelés à l’honneur de la conduire : accord fraternel, permanent, indestructible, car il faut désormais que le pouvoir ne soit plus que ceci une réunion de gens de bien, élus par leurs égaux, pour guider en la réglant la marche des hommes vers la liberté” 12. Le Gouvernement provisoire alla plus loin en proclamant, le 8 avril 1848, “la fraternité internationale” : “considérant que le principe inauguré par la République triomphante est le principe de la fraternité, le Gouvernement provisoire place sous la sauvegarde des travailleurs français les travailleurs étrangers qu’emploie la France, et il confie l’honneur de la République hospitalière à la générosité du peuple ” 13.

Dans la Constitution actuelle de la République française (1958), la Fraternité figure toujours, en 2ealinéa du Préambule et dans l'article 2, mais seulement à l'état de devise. Rien ne la définit. La récente décision du conseil constitutionnel, même si elle de fonde sur elle pour censurer partiellement une loi, ne comble que partiellement cette lacune.

N’y a-t-il pas là, aujourd’hui, matière à réflexion ? Et non seulement sur le plan philosophique, voire eschatologique, mais simplement … politique.

 

                                                             Marcel Bernos

Ce texte est la reprise revue et amplifiée d’un article paru dans le n° 64 de la revue Garrigues, oct-déc 1998 : «Irremplaçable fraternité», p. 9-11.

 

1 Le théâtre classique — qu’on ne peut prendre comme une source historique au premier degré, mais qui révèle néanmoins des comportements dominants — en témoigne assez de Molière à Diderot.

2 Cf. Les Statuts des pénitents sous le titre de N.-D. du Gonfalon, Lyon, A. Besson, 1740, § 21.

3 Cf. Ibid., § 15.

4 A noter que le Dictionnaire de la franc-maçonnerie et des francs-maçons d’Alec MELLOR, Belfond, 1971-79, ne comporte pas d’article “fraternité” et ne dit de” frère” que : ”Entre eux, les francs-maçons sont dans l’usage de se donner ce nom, quel que soit leur rang social”.

5  Cf. M. AGULHON, La sociabilité méridionale … Aix, Publ. des Annales de la Fac. des Lettres Aix-en-Provence, 2 vol., 1966, t. 1, p. 344-380.

6 D’HOLBACH, Morale universelle, section II, ch. VII.

7 Cf. dans ce dossier l’article de Benoît LAMBERT, «République et fraternité».

8 Elle figure à l’article 1 de la Déclaration universelle  de 1948.

9 Politique tirée des Propres paroles de l’Ecriture sainte (1709), Liv. I, art. 1, IIIpropos : “Tous les hommes sont frères”.

10 Plaidoyer pour la fraternité, Albin Michel, 2015.

11 Le moment fraternité, Gallimard, 2009. Cf. Garrigues et sentiers, 28 09 2009, chronique de Bernard Ginisty ; et le C-R de l’ouvrage de Francine Bouichou-Orsini, ibidem,  le 13 11 2009

12 Louis BLANC, dans Le Moniteur, 20 mars 1848, n° 80, p. 645.

13 Bulletins des lois, Série X, t. 1, n° 30, p. 301.

 

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