De l’impasse majeure de ce qu’on appelle économie (Maurice Bellet)

Publié le par Garrigues et Sentiers

Maurice Bellet, qui vient de nous quitter, est connu pour une œuvre portant sur des problématiques philosophiques, théologiques et psychanalytiques. Il l’est moins pour ses écrits sur l’économie (1). 

 

Dans un article récent, Guy Roustang, directeur de recherche honoraire au CNRS, auteur de plusieurs ouvrages sur l’économie sociale, souligne le grand intérêt de sa réflexion sur ce sujet. Il commence par ces mots : « Un excellent ami, économiste patenté, s’était offusqué de ce que le théologien, philosophe, psychanalyste, Maurice Bellet ait marché sur ses brisées en publiant un livre « La seconde humanité » qui avait pour sous-titre « De l’impasse majeure de ce qu’on appelle l’économie ». Pourtant M. Bellet avait pris soin de parler d’un dédoublement de l’économie. D’un côté l’économie, discipline qui a sa spécificité et qui parle de la production, de la distribution des biens et de la finance, sur laquelle il ne revendiquait aucune compétence. D’un autre côté l’économie « prenant cette fonction majeure, de constituer « le fond » par rapport auquel se situe tout ce qui fait la vie humaine – et, du même coup, d’être en ultime instance ce qui régit tout ».      Ce que dénonce Maurice Bellet, c’est le triomphe de qu’il appelle « l’écorègne » qui le conduit à écrire avec humour: « On n’en est pas encore à juger les écoles d’après les revenus des anciens élèves ou la pensée d’un philosophe d’après le tirage de ses bouquins ou son audimat à la télé, mais courage, on approche ».

 

Pour Maurice Bellet, l’écorègne est rendu possible  par la confusion entre besoin, envie et désir. A la télévision, la publicité remplace la prière du soir : « le dieu qu’elle offre à servir et contempler est le Désir-envie lui-même … c’est la fuite en avant qui permet de tenir debout, c’est la boulimie d’innovation, de production, de vente, de chiffre d’affaires, de consommation qui est l’équilibre même de l’éco-règne ». Alors que les sagesses traditionnelles invitent à modérer le désir, « l’argent signifie la suppression de la limite du désir. Moyen du désir infini » (3).

 

Maurice Bellet et Guy Roustang remettent en cause les pseudo-évidences qui sont le fondement de la « science » économique. Elles ont conduit à ce que l’économie, art de vivre dans notre maison commune, se laisser coloniser par la spéculation financière. Ils nous apprennent à démystifier ce qu’on  nous présente comme une pensée scientifique « incontournable ». En cela, ils rejoignent l’économiste Bernard Maris, assassiné avec l’équipe de Charlie Hebdo en 2015, qui imaginait, dans un de ses derniers ouvrages, l’avènement, après « l’homo hierarchicus » des sociétés traditionnelles et « l’homo oeconomicus » des sociétés modernes, d’un « homo benevolens »  qu’il définit, à rebours du modèle  économique obsédé d’accumulation, sur le modèle du chercheur : « Il est un domaine où l’on ne peut exister que par la coopération, sinon l’on meurt, c’est la recherche. (…) Le chercheur, altruiste par nécessité, est le caractère, le personnage qui peut être généralisé dans une société de la connaissance. (…) Il n’y a pas que les chercheurs qui fonctionnent selon le donner-recevoir-rendre. Les milliers d’associations sont, à leur manière, des chercheurs et des développeurs libres. Toutes ces cigales créent une énorme richesse qui n’est jamais comptabilisée, contrairement à celle des fourmis » (4).

 

À rebours du propos de « l’économiste patenté » rapporté par Guy Roustang, l’économie est une chose trop sérieuse pour en faire une chasse gardée des économistes qui la protégerait ainsi du questionnement  de la philosophie, des sciences humaines, de la théologie et de l’expérience des acteurs de terrain.

 

Bernard Ginisty

 

1.- Parmi les ouvrages de Maurice BELLET (1923-2018) sur le thème de l’économie on peut citer : La seconde humanité : De l’impasse majeure de ce que nous appelons l’économie, éd. Desclée de Brouwer, 1993 ; L’Europe au-delà d’elle-même, éd. Desclée de Brouwer 1996 ; Le Sauvage indigné, éd. Desclée de Brouwer 1998 ; Invitation, plaidoyer pour la gratuité et l’abstinence, éd. Bayard 2003, L’avenir du communisme, éd. Bayard 2013.

 

2.- Guy ROUSTANG : Economie et Société : les leçons de Maurice Bellet  publié dans le blog Garrigues & Sentiers le 30 avril 2018.  Dès 1993, Guy Roustang a été un des précurseurs de la critique du fondamentalisme économiste dans l’ouvrage publié avec Bernard Perret aux éditions du Seuil : L’Economie contre la Société. Affronter la crise de l’intégration sociale et culturelle que Maurice Bellet considérait comme une des sources de sa réflexion.

 

3.- Toute la réflexion de Maurice Bellet sur la question économique me paraît être l’approfondissement de  ce que Charles Péguy dénonçait déjà au début du 20ème siècle : « Pour la première fois dans l’histoire du monde les puissances spirituelles ont été toutes ensemble refoulées, non point par des puissances matérielles, mais par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l’argent. (…) Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est maître sans limitation ni mesure. (…) Par on ne sait quelle effrayante aventure, par on ne sait quelle aberration de mécanisme, par un décalage, par un dérèglement, par un monstrueux affolement de la mécanique ce qui ne devait servir qu’à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger. (…). L’instrument est devenu la matière et l’objet et le monde ». (Charles PEGUY : Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne (1914). In Œuvres en prose complètes, Tome 3, éd. Gallimard, bibliothèque de La Pléiade, 1992, p. 1455-1457. Ce texte posthume est un des derniers écrits de Péguy avant sa mort sur le front le 5 septembre 1914).

 

4.- Bernard MARIS (1946-2015) : Plaidoyer (impossible) pour les socialistes, éd. Albin-Michel, 2012, p. 216-219.

Publié dans Réflexions en chemin

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