Un traceur de Voies : Maurice Bellet *

Publié le par Garrigues et Sentiers

« Vous commencerez par le respect. Alors vous sera donné d'entrer dans ce chemin de l'impossible, où vous souffrirez extrêmement et où nul ne vous ravira votre joie. Telle est la porte de mon bonheur » (1).

Ouvrir ce chemin de l'impossible, « un chemin sans chemin », c'est l'objectif qui animait Maurice Bellet, ce « forçat et amoureux de l'écriture (2) », ce « frère aîné » à qui je dois, au cours de quarante ans d'amitié très forte (3), d'avoir « gardé la foi » ( si toutefois…).

Maurice Bellet, né en 1923, avait la conviction acquise après douze années de nazisme et les désastres que l’on sait, qu’une société peut s’autodétruire et devenir mortifère pour elle-même et d’autres. Aucune société n’était à l’abri d’un chaos mortel, la nôtre, autant et peut-être plus que les précédentes. Qu’est ce qui permet à une société de vivre et de ne pas sombrer dans le chaos ?

Sa formation psychanalytique (4) lui permit de mettre à jour des déformations perverses possibles des plus beaux messages du christianisme : il analysa, dans un de ses livres les plus marquants (5), comment le « Dieu vous aime » pouvait devenir un instrument de destruction du croyant.

Recevant beaucoup de prêtres en difficultés, il a été confronté à la crise du sacerdoce. Derrière cette crise, il discerna qu’il ne s'agissait pas seulement d'une crise de l'Église, mais d’une crise de la foi dans une société sécularisée (6).

Il ne voulut pas s’enfermer dans des questions purement d’Église, telles que celle des divorcés remariés ou du sacerdoce des femmes, car pour lui « le lieu du combat » était ailleurs. Il esquissa avec beaucoup de liberté  des hypothèses sur l’avenir du christianisme (7).

Toute sa vie, il lutta contre ce qui pour lui étaient des impasses :

  • Le conservatisme pour qui il ne faut rien changer : « L’Église a la Vérité ; il suffit d’obéir au Magistère ». Or quand il s’agit  du mystère de l'Homme et de Dieu, « que personne n’a jamais vu » (8), ce n’est pas une question de savoir ou d'obéissance à une tradition ou à des règles devenues mortes. Car la foi ne consiste pas à « croire  que », à des vérités définitivement arrêtées mais « croire à, en » quelqu’un, ce qui est toute autre chose.
  • L'angélisme : croire que l'on ne va à Dieu qu'avec ce qu'on a de meilleur en soi, le rationnel, le moi idéal. Or comme analyste, il sait l’importance de l’affectivité et de la sexualité, il expérimente qu’en tout homme, à commencer par lui, cet « en bas » existe qu'il faut traverser, cette violence, cette « détresse innommable » au sein de laquelle peut surgir une « lumière d'en haut ». À une femme qui le remerciait d'avoir su écouter la détresse profonde qu'elle éprouvait : « Vous m'avez apporté l'eau pour boire », je l’entendis répondre : « Mais si vous saviez comme le tuyau est rouillé », et elle répondit « Peu importe le tuyau, s'il apporte de l'eau fraîche ».
  • Le laxisme : « Il suffit d'adapter l'Évangile au monde : tout est relatif. Il faut  abandonner dans l’Évangile tout ce qui heurte notre mentalité moderne ». Cette réflexion le rendait furieux: « Ne rien lâcher de l’Evangile, mais tout pousser au maximum », démarche qu’il appliqua au sacrement de l’Eucharistie (9) et à l’économie (10), domaine dans lequel notre monde délire car le primat donnée à l’économie est une impasse. 

De même, il s’opposait à une certaine notion de la modernité qui ne veut retenir dans l’homme que l’aspect rationnel : « la raison raisonnante » en niant toute dimension de transcendance « devient sourde » à ce qu’est l’homme (11).

Derrière ces crises, de l'Église, de la foi, de la société, se trouve la question de l'Homme : Qu'est-ce que l’homme ? Comment peut-on vivre humainement aujourd'hui ? Comment vivre ensemble ? Pourquoi je me lève chaque matin ? Par ces questions, Maurice Bellet ne cessait de nous secouer, de nous réveiller, notamment dans l'association Initial qu'il a créée, avec les groupes « parcours », groupes d’écoute et de Paroles, un itinéraire de liberté, avec de solides fils conducteurs (11).

Pour lui, « La voie » est dans l'Évangile, à condition de ne pas  en  faire un domaine d'abord religieux, réservé aux seuls adhérents d'une Église, d'une secte ou d'un parti. Si l'Évangile est Évangile, il doit être source de vie pour tout l'homme, corps, cœur, esprit, et pour tous les hommes. Quand il s'agit de l'humanité profonde, il n'y a nul savoir définitif, nul expert ; chacun là où il en est, avec tout ce qu’il est, appelé à inventer sa route, son chemin sans chemin (12), l'essentiel n'étant pas dans le terme atteint mais dans le dynamisme de la marche. Car la vérité de l'homme est dans sa relation avec son proche, son prochain : c'est là qu'il peut découvrir et vivre une source infinie et insaisissable qui vient de bien plus loin que lui. Dans cette région, il ne s'agit plus de se dire chrétien ou pas, peut-être même de nommer Dieu ou de ne pas le nommer, mais de vivre par cette relation, cette indéfectible amitié avec le prochain et de rejoindre ainsi cette Agapè dont la source est le mystère du Dieu Père, révélé en plénitude dans un homme, Jésus  appelant Dieu « Abba ».

« Cette Agapè… est humble. Elle est dans cette douceur, cette divine douceur qu’auprès d'elle on peut goûter sans crainte, car il y a pas d'arrière-pensée… Si elle donne sa vie c'est parce que vivre, c’est donner, engendrer, créer, soigner, c'est faire à l'autre ce don majeur : qu’il se sente exister, humain parmi les humains, sans que de lui ou d'elle on exige rien.… Dieu est amour c'est-à-dire le Dieu, le vrai Dieu, l'Unique transcendant tout, c’est  cet amour-là. »

C'est cette AGAPÈ qui accueille Maurice Bellet, où « le chemin sans chemin » trouve son « issue », « sur l’autre rive » (13).

 

Antoine Duprez

 

P.S.  J’entends Maurice Bellet me dire : « Attention à ne pas faire de ma démarche, un savoir, un système, alors qu’elle se veut jaillissement et source...».

 

* La Voie, éd. Desclée, 2000

(1) Le lieu du combat, éd. Desclée, 1976, p. 151.

(2) Il a publié plus de soixante livres.

(3) Pendant plus de quarante ans, nous avons passé des vacances avec un groupe d’amis très chers.

(4) Foi et psychanalyse, éd. Desclée, 1973.

(5) Le Dieu pervers, éd. Desclée, 1998

(6) Ceux qui perdent la foi, éd. Desclée, 1965.

(7) Le lieu du combat, éd. Desclée, 1976.

(8) La quatrième hypothèse : sur l’avenir du christianisme, éd. Desclée, 2001.

(9) La chose la plus étrange, éd. Desclée, 1999.

(10) La seconde humanité ou l’impasse de l’économie, éd. Desclée, 1993.

(11) La critique de la raison sourde, éd. Desclée, 1992.

(12) Un chemin sans chemin, éd. Bayard, 2016.

(13) Dieu, personne ne l’a jamais vu, éd. Albin Michel, 2008.

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