Et les vieux, bordel ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

Non, je ne vais pas parler de l’augmentation de la CSG pour les retraités, ni, à l’inverse, de leur situation prétendument « privilégiée ». Que l’on possède plus de biens après une vie de travail ne me semble pas scandaleux ; qu’on demande plus à ceux qui ont plus ne l’est pas davantage, à condition, bien sûr, de ne « taper » que sur ceux qui ont effectivement le plus de revenus. Taxer des gens qui ne gagnent que 1200 € par mois (1) est plus qu’un crime, c’est une erreur.

 

Je ne parlerai même pas des EHPADs, certains sont des havres plus ou moins confortables, d’autres des dortoirs (mouroirs ?) indignes, et pas davantage de la solitude angoissante de certaines personnes « de grand âge » ou handicapées… Ce sont des problèmes institutionnels, voire politiques.

 

Il y a plus « originel », plus fondamental, et plus grave : la manière dont on voit les vieux. Et d’abord, portons notre attention sur la manière biaisée dont on les nomme : « Personnes âgées », est un simple constat, voire un truisme. Ce n’est, en tous cas, pas un scoop : au bout d’un certain nombre de décennies, on ne peut plus dire qu’elles sont jeunes, même pour faire plaisir aux dames. La vision qu’en avaient les temps passés était cruelle. Dans son Dictionnaire universel (1690 !), Antoine Furetière dit qu’à 30 ans, une femme n’est plus jeune. Le Dictionnaire de l’Académie française (9e édition, 1992-2010) donne de « vieux », entre autres, deux approches : 1° « Relativement à la durée moyenne de la vie humaine ; s'oppose à jeune », ce qui est bien imprécis étant donné que, dans ce même dictionnaire, le « Jeune » est défini comme celui « qui est dans la première période de la vie ». 2° « D'un âge avancé,… ». Pas très net non plus ! Pudiquement, l’Académie ne précise pas « avancé vers quoi ? ».

 

De même qu’on a édulcoré les termes définissant les aveugles en « non-voyants », les sourds en « mal-entendants », on a voulu voiler le drame que peut être une vieillesse mal vécue, mal acceptée. Alors on a droit à « anciens », beau titre qui devrait laisser pressentir le respect, une attention aux paroles de celui qui a de l’expérience, mais nous ne sommes pas au pays des griots. On pratique aussi, dans une sorte de pseudo-respect, le terme impropre d’« aînés » (par rapport à qui ?) : mon petit-fils de 14 ans est l’aîné de son cousin qui en a 6 !

 

Le pire c’est « sénior » (nouvelle orthographe). L’histoire de ce mot renvoie aux âges auxquels les citoyens romains pouvaient être appelés à servir dans l’armée. Or le mot seniores désignait les soldats de 46 à 60 ans, c’est à dire après la désignation des séniors chez les sportifs (de 20 à 40 ans), et avant notre « 3e âge » (à partir de 60 ans et plus). Au fond, les seuls qui entreraient dans cette catégorie seraient dans le monde du travail des gens de 45 à 50 ans et plus, qu’on s’efforce, avec plus ou moins de décence, à pousser vers la sortie. N’en serait-il pas de même pour les pauvres « personnes âgées » ?

 

Une fois la lexicographie survolée et hormis les vitales questions matérielles ou de santé, de quoi souffrent les vieux dans notre société toujours plus insolemment « djeune », toujours plus pressée, toujours plus avide de « performance » ? Eh bien, globalement, de cette urgence permanente et de plus en plus souvent imposée, et de son environnement informatisé.

 

Un exemple en ce moment propice à la chose : les déclarations d’impôts ne peuvent plus se faire, pour la plupart des gens, que par internet. Supplice pour beaucoup. Souvenons-nous des angoisses de William Blake dans le film de Ken Loach (2016). Voilà un homme encore ingambe, pas déclinant, prêt à travailler, mais que les médecins veulent voir se reposer pour ménager son cœur. Il est perdu entre recherche d’emploi et accession à des secours pour le chômeur qu’il est de fait. Il expérimente un monde où tout se joue sans trop d’intervention humaine. Quand il s’en présente une, une employée compatissante, elle se fait reprendre pour écart au « règlement ». Dans ce monde glacé, il faut remplir des documents incompréhensibles ou demandant des renseignements dont l’intéressé ne dispose pas. Pire, il doit passer par l’ordinateur auquel il ne comprend rien, à charge d’appuyer sur le bon bouton au bon moment, programme  bloqué, parfois, en fin d’un parcours chaotique, parce que le « temps imparti » à une manœuvre est dépassé. Voilà une source de malaise réel pour bien des vieux et qui ne semble troubler personne en dehors d’eux.

 

Un autre exemple de la vie courante : l’emploi par l’industrie et le commerce, dans leurs prospectus (y compris médicaux, ce qui n’est pas sans danger pour l’usager) de polices de caractères si petites qu’il faut une loupe pour les lire. Nul ne s’en préoccupe. Des sociétés d’ophtalmologistes contactées ne répondent pas, des associations de mal-voyants partagent l’indignation, mais confessent leur impuissance.

Un dernier exemple, enfin, mais on pourrait multiplier ces petites ignorances des difficultés quotidiennes rencontrées par des « vieux », et qui leur compliquent une vie déjà moins drôle. Il semblerait qu’il y ait une certaine tendance, dans les milieux d’affaires ou le commerce, à favoriser, et peut-être bientôt à exiger, des modes de paiements « dématérialisés ». Bien des vieux s’y perdent. On voit bien, déjà, la petite dame qui, au marché, tend son porte-monnaie au marchand parce qu’« elle ne voit pas bien » ou parce qu’elle a quelque difficulté à compter les pièces. Et puis, payer en liquide permet de mieux réaliser combien on paye. Une carte bleue, ou a fortiori un smartphone, prolonge un geste totalement impersonnel et ne comporte aucune mise en garde contre une dépense excessive.

 

Jeunes « décideurs » politiques ou des affaires, pensez aux vieux, vous le serez aussi un jour, si Dieu vous prête vie

 

                                          Marc Delîle

 

(1) Je mets au défi les députés ayant voté cette disposition de vivre avec une telle somme.

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REYNAUD Jean-Pierre 08/05/2018 16:23

Le terme de "mal-voyant" ne désigne pas un aveugle, lequel peut être désigné par "non-voyant". Un "mal-voyant" est un "amblyope", c'est à dire quelqu'un(e) a des "restes" de vision, pouvant distinguer des couleurs, se diriger vers une clarté, lire en "gros caractères". La différence est énorme. Demandez aux "intéressés"...!