Cinq ans de pontificat de François : le bilan d'une religieuse américaine

Publié le par Garrigues et Sentiers

Alors que le pape François entame la sixième année de son pontificat, peut-on tirer un premier bilan ? La religieuse bénédictine Joan Chittister s’y essaie ici.

 

Il y a eu une époque dans ma vie où je voulais que les choses se fassent et que ce soit maintenant. Je veux toujours que les choses soient faites maintenant, mais au long des années, j’ai découvert que, du moins en ce qui concerne l’Église, je cherchais l’action aux mauvais endroits. Comme le dit Sean Freyne, théologien irlandais et spécialiste des Écritures, « c’est une erreur de penser qu’un pape a le pouvoir de faire n’importe quoi ». Traduction : Le droit de régner en tant qu’autocrate, de prendre des mesures unilatérales à propos de presque n’importe quoi, ne vient pas avec la mitre et la crosse. Pas plus d’ailleurs, qu’avec les capes et les croix des évêques.

Les papes et les évêques, j’en suis venue à le réaliser, sont ceux qui maintiennent la tradition de l’Église. Quand ils changent, c’est généralement avec un œil sur le passé – le point où se trouve le territoire canonique sûr. Nous seuls sommes les vraies sources de changement dans l’Église.

C’est le laïc moyen, qui vit la foi dans l’air du temps, qui façonne l’avenir. C’est le professeur visionnaire, le critique aimant, le prophète qui dit la vérité, qui font passer l’Église d’un âge à l’autre. Ce sont ceux qui ont dû négocier la nouvelle économie et qui en sont venus à voir par exemple qu’un juste intérêt accordé aux investissements relève de la vertu de prudence plutôt que du péché d’usure. Ce sont ceux qui ont été enfermés dans des relations oppressives qui ont réalisé que le divorce pouvait être une meilleure décision d’amour qu’une situation familiale destructrice.

Et pourtant, la manière dont les papes et les évêques changent, l’oreille ouverte qu’ils tendent au monde, le cœur qu’ils montrent, et l’amour et le leadership qu’ils modèlent peuvent faire toute la différence dans le ton et l’efficacité de l’Église.

Il y a cinq ans, par exemple, nous sommes passés d’un style d’Église à un autre. Cela s’est passé tranquillement, mais ce qui est tombé au milieu des fidèles, c’est une sorte de livre de la Révélation. Finies les images de papes agitant les doigts, les histoires d’enquêtes théologiques, les réprimandes publiques et les excommunications de personnes qui osaient remettre en question la valeur actuelle de méthodes anciennes.

Lorsque Jorge Bergoglio, nouvellement élu pape François, apparut sur le balcon de la basilique Saint-Pierre à Rome, il s’inclina devant le peuple et demanda une bénédiction ; les fidèles ont rugi leur approbation d’un homme qui connaissait son propre besoin d’aide et de direction.

Quand il a dit aux évêques aristocratiques d’«être des bergers à l’odeur de mouton» – d’aller parmi les gens, de les toucher, de les servir, de partager leur vie – les palais épiscopaux et les hautes barrières perdaient la faveur ecclésiale. Ce que les gens voulaient, c’étaient des évêques qui sortent de leurs chancelleries, marchent avec eux et comprennent la difficulté du chemin.

Quand François a dit aux prêtres de faire face à l’avortement dans la confession, où toutes les luttes de l’humanité trouvent réconfort et pardon, plutôt que de le traiter comme le péché impardonnable, l’Église a grandi dans la compréhension. Quand il a dit : « Qui suis-je pour juger » de la qualité spirituelle de la communauté gay, l’Église est redevenue une Église. La fluidité de la nature humaine et le grand besoin de miséricorde et de force qui accompagnent les décisions les plus douloureuses de la vie sont devenus évidents.

En s’appuyant sur les fondations posées par le pape Jean-Paul II et le pape Benoît XVI, François a ouvert les cœurs et les portes à Cuba, indépendamment de la politique, et avec l’administration Obama a assoupli l’isolement cubain du monde moderne. François a attiré l’attention du monde sur les migrants fuyant la guerre et les situations économiques oppressives ; il s’est prononcé contre le massacre en Asie du Sud-Est et en Afrique centrale. Il a déclaré un non définitif aux armes nucléaires et a encouragé à repenser la soi-disant guerre juste.

Clairement, François est une invitation à changer notre position dans le monde. Nous avons un nouveau modèle de ce à quoi l’Église devrait ressembler pour les autres ainsi que ce que nous pouvons espérer dans nos propres vies. Nous commençons à voir l’Église comme un signe de l’amour de Dieu plutôt que comme le spectre de la colère de Dieu.

Et pourtant, en même temps, certaines choses qui doivent clairement changer n’ont pas changé au cours des cinq dernières années. Au lieu de cela, il y a de la fumée sans feu, des commissions promises, mais non créées, des questions qu’on a le droit de poser, oui, mais des réponses encore rares.

Pour le monde moderne, la reconnaissance même d’un problème est le début de sa solution. Il y a une promesse et des possibilités à gogo. Mais, dans de trop nombreux cas, si rien ne se passe, de plus en plus de gens, déçus, s’éloignent d’un navire à la dérive.

Et ainsi les couples mariés qui ont vécu des abus, à travers des mariages plus toxiques que la vie, attendent la compréhension que même s’ils se remarient, ils méritent le droit d’avoir le soutien spirituel offert par l’Église lorsqu’ils tentent de faire des mariages plus aimants. Ils attendent, mais la déclaration d’inclusion dans l’Église ne vient pas.

Une commission sur la restauration du diaconat féminin est formée, mais l’Église elle-même n’est pas inclue dans la discussion, aucun rapport public n’est jamais donné, et une partie très importante et constitutive de l’histoire catholique romaine redevient silencieuse.

Le Léviathan de la maltraitance des enfants, le problème le plus criant auquel l’Église est confrontée, continue de dresser la tête. Il s’étend à travers le monde et même jusqu’à la propre maison du pape. Tant que même les évêques et les cardinaux n’auront pas été suspendus jusqu’à ce que les accusations soient résolues, la souillure sur l’intégrité elle-même du Vatican continuera de saper la sincérité des efforts déployés par l’Église pour dissiper le venin. Entre temps, une commission sur les abus a elle-même été formée, autorisée à disparaitre, puis maintenant formée à nouveau nous dit-on, mais tout cela avec peu ou pas d’indice de réponse palpable au problème lui-même.

L’appel aux femmes dans des postes officiels aux échelons supérieurs de l’Église est promis – mais ignoré. Cela signifie, bien sûr, que le rôle des femmes n’a pas encore changé – malgré leur préparation à l’éducation, les états de service de leur vie, et encore moins la qualité de disciple que leur confère le baptême. L’effet est clair : les femmes n’ont rien à voir avec les commissions théologiques où sont prises les décisions qui affectent la vie spirituelle de la moitié d’Église qu’elles sont. Mais François dit qu’il n’y a rien de plus à dire sur les femmes parce que ses prédécesseurs ont parlé.

La question est pourquoi cette papauté semble avoir calé. Que des situations de ce genre découlent du manque d’engagement de François à leur égard ou de l’interminable résistance de la Curie à la direction du pape, c’est l’interprétation de chacun. Mais elles marquent cette papauté. Elles créent la méfiance à long terme.

De mon point de vue, cette papauté a rendu la pensée à nouveau possible. Elle a embrassé l’idée que le changement fait partie du processus de vie. Mais elle n’a pas donné de direction importante à certains problèmes majeurs. Dans des cas comme ceux-là, la promesse de l’action et l’absence de résultats, comme le disent les Français, «ne font que flatter pour tromper». Ils donnent un faux espoir. En fin de compte, l’absence d’action est encore plus décevante qu’elle ne l’aurait été si des promesses creuses n’avaient jamais été faites.

Saint Paul a mis en garde l’Église il y a des siècles à propos de cette direction peu claire. Il écrit dans 1 Corinthiens 14: 8, « Si la trompette n’émet qu’un son confus, qui se préparera au combat ? »

C’est un avertissement à une papauté pleine d’espoir et profondément respectée. Comme le dit le Talmud, « ceux qui ne risquent rien, risquent beaucoup plus ».

Joan Chittister

Source : https://www.ncronline.org/news/opinion/where-i-stand/francis-invites-change-we-are-change

Publié dans Signes des temps

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Lévy 06/04/2018 16:56

Une institution figée dans ce qui lui a conféré pouvoir et autorité, dans ce qui en fait précisément une institution, peut-elle "bouger" sans se défaire ? A une durée immensément longue de blocage, à un enfermement interminablement sans recours dans des certitudes que le temps présent a invalidé, existe- t-il une porte de sortie ?
Et en formulant ces deux questions, comment ne pas ne pas penser à une certaine perestroïka, à sa faillite et à l'effondrement qui s'en est suivi ? Et ce n'est là qu'un exemple parmi un si grand nombre que comporte l'histoire des œuvres humaines, des régimes et des puissances.
Le pire étant qu'il n'est jamais acquis que le constat de décès d'un monde déjà mort sans le savoir ou l'entrevoir, ouvre sur une renaissance.