« Un enfant nous est né, un fils nous est donné » : qui est visé dans ce verset d’Isaïe ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

Les chrétiens « savent » exactement à qui Isaïe fait référence dans ce verset 9,6 surtout quand ils se préparent à fêter Noël. Toutefois il est important de signaler que deux groupes de lecteurs de ce texte contestent cette lecture chrétienne apparemment évidente : 
  • Nos frères et sœurs juifs lisent le même texte mais n’y voient aucune référence à Jésus. 
  • Des exégètes universitaires et des interprètes scientifiques de la Bible se demandent s’il est cohérent et raisonnable d’affirmer qu’Isaïe, qui écrivait dans la seconde moitié du VIIIe siècle avant JC, parlait effectivement de Jésus de Nazareth.
En outre, peut-on penser qu’Isaïe faisait référence à un petit enfant né à son époque en parlant de « Dieu puissant » ? 
 

Bien entendu, toute réponse à cette question doit tenter d’identifier l’enfant du livre d’Isaïe, qui, selon le verset, est déjà né à l’époque de l’auteur. Certains chrétiens pourraient encore affirmer qu’il s’agit de Jésus de Nazareth. Après tout, diraient-ils, Isaïe est un prophète et il sait ce qui adviendra. Néanmoins un prophète n’est pas une diseuse de bonne aventure sortie d’un conte de fée qui prédit le futur, mais plutôt une personne envoyée par Dieu pour apporter un message d’avertissement ou de consolation à ses contemporains. 

 

Ce message s’adresse à un peuple précis à une époque précise. L’enfant dans Isaïe 9,6 « nous est né » et Isaïe fait sûrement référence à un enfant identifiable puisqu’il écrit pour les habitants de Jérusalem et du Royaume de Juda à l’époque du roi Achaz, une époque de grand malheur pour les Royaumes d’Israël et de Juda. En tant que chrétiens lecteurs de la Bible, nous devons comprendre que l’idée simpliste selon laquelle la prophétie du Premier Testament parle directement de Jésus pose problème à plusieurs niveaux. 

 

Isaïe est envoyé auprès de son peuple au VIIIe siècle avant JC, alors que le roi et le peuple sont pris de panique, confrontés à un monde terriblement menaçant. Il serait sadique de la part de Dieu de leur faire un clin d’œil en leur disant : « Ne vous inquiétez pas, tenez bon, encore 700 ans et Je vous enverrai Jésus ! »

 

Alors à quoi renvoie Isaïe quand il transmet un message concernant un enfant qui vient de naître et qui semble s’appeler « Dieu puissant » ? Il fait sûrement référence à un événement survenu à son époque et celle de ses auditeurs, qui les réconfortera et leur révélera Dieu. Cet enfant, comme celui d’une jeune femme au verset 7,14, proclame que « Dieu est avec nous » dans nos tourments et qu’Il finira par vaincre. C’est ce qu’on appelle la Shekhina, la Présence divine au milieu des hommes dans ce monde, qui intervient de manière non spectaculaire et en dehors de tout phénomène extraordinaire ou miraculeux. 

 

De nombreux juifs et exégètes universitaires ont suggéré que l’enfant en question est l’héritier du trône à l’époque d’Isaïe : Ezéchias, le fils d’Achaz, dont on se souviendra comme l’un des rares rois qui « agissent correctement aux yeux du Seigneur, tout comme David, son père ». (2 Rois 18,3)  Dans ce cas il est bien sûr frappant et tout à fait inhabituel de qualifier un enfant humain de « Dieu puissant » ! Rachi, le grand commentateur juif du Moyen Âge, avance que les trois titres divins « merveilleux conseiller, Dieu puissant, Père éternel » ne renvoient pas à l’enfant mais à Celui qui le nomme : « Car un enfant est né, un fils nous est donné. La domination repose sur son épaule Et le Merveilleux Conseiller, Dieu puissant, Père éternel l’appelle Prince de la Paix ». 

 

D’autres exégètes ont affirmé que dans la construction hébraïque le mot traduit par « Dieu » qualifie en fait le terme traduit par « puissant ». Selon eux, il faudrait traduire cette expression par « grand héros ». Le mot hébreu « El » (traduit par « Dieu ») signifierait simplement une grandeur divine, et le terme hébreu « guibor » (traduit par « puissant ») renverrait au substantif « colosse » ou « héros». Cette expression cadrerait alors avec la série de descriptions : Merveille-de-conseil, Grand Héros, Père-toujours, Prince de la Paix. 

 

Le terme « Dieu puissant » pose également problème dans l’ancienne traduction grecque du livre d’Isaïe. La traduction, plutôt maladroite, cherche à évacuer la possibilité problématique du texte hébreu qui identifie un enfant humain à un dieu. Le grec ne s’appuie pas sur le mot « El » (theos en grec) mais plutôt sur le terme angelos (messager). Les traductions du texte grec ont tendance à associer le mot « messager » avec le mot qui précède, « admirable conseiller », ce qui donne comme traduction « un messager porteur d’un admirable conseil ». Il se pourrait donc que le texte grec préserve une ancienne signification de l’hébreu. 

 

Cela signifie-t-il qu’il faudrait « corriger» la traduction moderne de notre Ancien Testament ? Pendant des siècles les chrétiens ont compris ce texte et bien d’autres du livre d’Isaïe en référence à Jésus Christ. Il nous faut admettre que la façon dont nous comprenons ce texte peut ne pas correspondre avec ce que l’auteur a voulu dire, qui est sans doute plus proche de la lecture qu’en font nos frères et sœurs juifs. 

 

A travers les siècles, deux communautés ont lu la Bible côte à côte. Ces lectures se sont affrontées et, trop souvent, nous avons lu la Bible les uns contre les autres... En fait, les Pères de l’Eglise cherchaient à voir le Christ partout dans les Ecritures. La nouvelle relation qui s’instaure aujourd’hui entre chrétiens et juifs nous oblige à élargir notre compréhension des textes bibliques qui nous semblaient jusqu’à présent parfaitement clairs.

 

Traditionnellement, les chrétiens supposaient que la lecture juive de l’Ancien Testament était aveugle (d’où la statue de la Synagogue des cathédrales gothiques représentée avec les yeux bandés !) parce qu’elle ne percevait pas la figure du Christ qui, selon eux, était préfigurée et annoncée dans les Ecritures. Le fondement de cette critique se trouve dans les écrits de Paul (2 Co 3,14). Ce passage a malheureusement contribué au mépris qui caractérise trop souvent le discours chrétien à l’égard des juifs et du Judaïsme. 

 

Aujourd’hui, on encourage les chrétiens non seulement à respecter la lecture juive des Ecritures, mais aussi à en faire leur propre nourriture. D’autre part, les chrétiens admettent désormais qu’ils ne voient pas le Christ dans le Premier Testament parce qu’il y est objectivement présent, mais parce qu’ils lisent le Premier Testament à la lumière du Second. Comme le dit le texte de la Commission biblique pontificale de 2001, « il s’agit d’une perception rétrospective, dont le point de départ ne se situe pas dans les textes comme tels, mais dans les événements du Second Testament ». 

 

Ce changement de perspective nous apprend que la lecture juive des Écritures ne traduit pas un aveuglement, mais plutôt une compréhension authentique de ces Écritures, à laquelle nous sommes invités à venir boire pour retrouver notre source : « Les chrétiens peuvent et doivent admettre que la lecture juive de la Bible est une lecture possible qui se trouve en continuité avec les Saintes Ecritures juives de l’époque du second Temple, une lecture analogue à la lecture chrétienne, laquelle s’est développée parallèlement. Chacune de ces deux lectures est solidaire de la vision de foi respective dont elle est un produit et une expression. Elles sont par conséquent irréductibles l’une à l’autre ». (Le Peuple juif et les Saintes Ecritures dans la Bible chrétienne,Commission biblique pontificale, 2002).

 

Ainsi, le verset d’Isaïe renvoie sans aucun doute à un enfant de son époque qui serait également « un signe » (אוֹת Is 7,11)de la Présence de Dieu (Shekhina) et de son intervention (« Dieu avec nous, Emmanuel ») dans une situation où Dieu pouvait sembler absent ou distant, comme Il l’avait promis à Yehoshoua : « Comme j’ai été avec Moché, Je serai avec toi »(הָיִיתִי עִם-מֹשֶׁה, אֶהְיֶה עִמָּךְ  Josué 3,7). 

Ainsi, ce que voient nos frères juifs pourrait nous éclairer sur certains aspects de ce que ce texte a à nous dire et que nous ne percevons pas car nous nous concentrons exclusivement sur Jésus. 

 

« Après des siècles de positions antagonistes, le dialogue juif-catholique s’est donné pour tâche de faire dialoguer ces deux façons de lire des Écritures, afin de mettre en évidence leur riche complémentarité, et nous aider mutuellement à approfondir les richesses de la Parole » (Pape François, encyclique Evangelii gaudium

 

Que ce Noël soit pour nous l’occasion de sortir de nos certitudes et de nos sécurités en creusant ces différentes compréhensions des expressions « Dieu puissant » et « Dieu avec nous ». Cherchons à toujours mieux approfondir notre relation avec nos frères juifs, et grandissons ensemble pour apporter la lumière de la Torah d’Israël dans ce monde, plutôt que l’obscurité des divisions et des incompréhensions. L’Emmanuel n’attend certainement pas autre chose de nous.

 

Publié le 11 décembre 2017 par le groupe «Jérusalem ensemble»

Contribution rédigée à partir d'un chapitre du livre du Père D. Neuhaus,

 Je vous écris de la Terre Sainte, Paris, éd. Bayard, 2017.

 
 

Publié dans Signes des temps

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paul 19/07/2020 09:00

Merci pour ce bel article lumineux et plein d'intelligence et montre l'importance vitale d'un dialogue fraternel entre juifs et chrétiens sur l'interprétation des écritures.

Berean 06/04/2020 14:03

A pleurer vos commentaires