Que voilà une belle profession de foi irrationaliste !

Publié le par Garrigues et Sentiers

Afin d'en faciliter la lecture, nous publions sous forme d'article ce long commentaire d'Armand Vulliet relatif à l'article de Christiane Guès, Vous avez dit Midrash !

G & S

 

Madame,

 

J’ai l’impression que vous parlez toute seule. Cela me semble évident dès la première phrase. Où ai-je demandé à être rassuré ? Et qu'est-ce que cette histoire d'incroyance qui nous séparerait ou non de la Vie éternelle ? Je ne vois pas de quoi vous parlez. (Je ne sais pas si vous vous en rendez compte mais, pour qu’une discussion entre nous deux sur ce qui nous séparerait ou non de la Vie éternelle puisse simplement commencer, il faudrait que j’y croie. Si j’affirmais que ce n’est pas telle ou telle chose qui nous sépare d’Osiris, je comprendrais que vous pensiez à appeler les hommes en blanc.) En fait, je me demande si ce n’est pas vous qui cherchez à vous rassurer. Et vous ne vous adressez pas à un enfant. Je sens dans votre phrase de la condescendance, sinon du mépris, comme si un adulte faisait la leçon à un bambin.

 

Le deuxième paragraphe ne fait que répéter le catéchisme. Que répondre au quatrième (« La Vie Éternelle est pour moi » etc.), sinon vous conseiller, par exemple, de lire David Hume sur l’impossibilité de passer du domaine de l’expérience à un autre ? Dans le septième (« Le Jésus de papier » etc.), les juifs apprécieront une fois de plus comme il se doit – ils l’ont déjà beaucoup fait au cours des siècles passés – le sempiternel rappel du peuple chrétien comme Verus Israel (« Il y a eu sur du parchemin tout ce qui l'annonçait sans que les auteurs de l'époque le sachent vraiment », « nous découvrons aujourd'hui […] le midrash dans tout son accomplissement. La Parole dans les évangiles ce n'est pas une “différence” d'avec celle du premier Testament mais un plus, un complément »).

 

« Pourquoi pas [sic] la loi […] n'aurait-elle pas puisé dans d'autres civilisations plus primitives […] ? » Je ne l’ai jamais nié (voir par exemple ces extraordinaires exemples cités par Thomas Römer de copiés-collés de traités assyriens que constituent des passages du Deutéronome [La Première Histoire d’Israël, Labor et Fides, 2007, p. 80-84]). En plus je ne pense pas que ce soit ce qu’entend Nadine Charbonnel par midrash (je n’ai pas souvenir qu’elle dise que les midrashs sont faits à partir de textes non hébreux, mais je peux me tromper). De toute façon, en quoi cela répond-il à la question que je pose concernant l’existence historique des personnages de l’Ancien Testament ?

 

Je trouve d’un comique involontaire, vous adressant à un incroyant, votre appel au respect des droits de l’homme dans la laïcité. Comme chacun sait, la laïcité s’est mise en place grâce à l’Église (exemple : l’encyclique Vehementer Nos). Et quel rapport entre la laïcité et l’amour du prochain ?

 

« La vie humaine se fait bien en trois étapes : vie de fœtus, vie terrestre et Vie éternelle ». Que voilà une parole de croyant ! Dans une discussion avec Marcel Conche, François Heidsieck écrivait : « le véritable ordre des pensées commence par l’affirmation de Dieu, par la foi en sa parole ». Conche répondit : « Que voilà une belle profession de foi irrationaliste ! Selon M. Heidsieck, on doit commencer par une affirmation qu’on ne fonde d’aucune manière. » (Marcel Conche, « Sur le devoir d’incroyance », in Raison présente n° 10, 2e trim. 1969, p. 118.) C’est exactement ce que vous faites.

 

Et plus loin, pour se débarrasser de cette épine importune de la question de certaines souffrances d’enfants, Heidsieck employait le même exemple que vous : « Si l’enfant […] ne sait pas tirer un sens spirituel de sa souffrance, l’important ce n’est pas seulement ce qu’il éprouve ou ce qu’il pense, ni bien entendu ce que je pense ou ce que pense Leibniz de sa douleur. L’important, c’est ce qu’il est. De ce point de vue, on ne peut légitimement isoler l’instant ou la durée de la souffrance du tout de la vie, c’est-à-dire de la vie immortelle, tant présente que future. C’est pourquoi on peut espérer plus qu’une compensation, un bonheur d’un ordre infiniment plus élevé pour eux dans le ciel. C’est en somme le pari de Pascal : les plaisirs, les souffrances du monde ne sont rien au prix de la béatitude que Dieu donne au-delà de la mort. » (Marcel Conche, « Sur le devoir d’incroyance », in Raison présente n° 10, 2e trim. 1969, p. 119.)

 

À cet « argument », que je trouve d’une obscénité révulsante, Conche répondit, admirablement comme d’habitude : « L’enfant qui souffre, dit mon interlocuteur, peut bien ne pas donner de sens à sa souffrance. L’important, “ce n’est pas seulement ce qu’il éprouve… c’est ce qu’il est”, et il faut le prendre comme ayant une vie éternelle et comme devant connaître un bonheur auprès duquel ses peines d’ici-bas ne sont rien. L’argument est par trop commode, car il est bien vrai que nos malheurs ne durent qu’autant que nous, dont la durée est peu de chose dans le temps infini (ou l’éternité). Qu’est-ce que deux ans de camp de concentration par rapport à l’éternité ? On a bien tort décidément de faire tant d’histoires ! Celui qui a passé deux ans à Dachau devrait considérer le rapport 2/∞. Sa souffrance, il doit le reconnaître, a été quasi nulle. A-t-il même souffert ? Mathématiquement non. On le voit : M. Heidsieck oublie que la souffrance n’a de sens que par un sujet, lequel ne se sait pas éternel, mais s’éprouve comme tout entier présent et vivant tout entier la minute présente, de sorte qu’il n’a pas d’autre vie que celle qu’il vit chaque fois dans le présent. On ne vit qu’au présent, et on ne vit pas en même temps plusieurs ou une infinité de vies présentes, mais une seule. Les bonheurs que nous ne vivons pas peuvent servir, dans le souvenir ou l’espérance, à supporter le malheur que nous vivons : songeons, par exemple, à la réminiscence épicurienne (seulement on ne peut pas demander à un enfant d’être Epicurien !). Mais les bonheurs que non seulement nous ne vivons pas mais dont nous n’avons ni souvenir ni espérance ne peuvent servir à supporter le malheur présent, et, précisément pour cette raison, ne peuvent, de quelque façon que ce soit, le compenser. Car tous les bonheurs du monde ne font pas que ce qui a été vécu ne l’ait pas été. Il faudrait ajouter que les souffrances dont il s’agit laissent des marques ineffaçables. Les enfants qui ont survécu au camp n’ont pu, en général, connaître l’ordinaire bonheur humain. Quant aux autres, s’ils sont heureux dans le “ciel” de M. Heidsieck, il faut croire qu’ils y ont perdu la mémoire. » (Marcel Conche, « Sur le devoir d’incroyance », in Raison présente n° 10, 2e trim. 1969, p. 123-124.)

 

Enfin, je répète que je ne vois guère de doute chez les croyants contrairement à ce qu’ils prétendent (voir par exemple mon article Les croyants eux-mêmes ne croient en rien, en réponse à Marc Durand). Votre « La vie humaine se fait bien [c’est moi qui souligne] en trois étapes : vie de fœtus, vie terrestre et Vie éternelle » ne me semble guère respirer l’incertitude. Vous affirmez sans état d’âme une croyance comme un fait. Et je me suis constamment demandé si, dans toutes les réponses qu’a suscitées mon article, on s’adressait à moi ou à René Guyon. À quoi cela rime-t-il de me dire à moi que Jésus a effectivement existé puisque je m’en moque ? À quoi cela rime-t-il de me dire à moi que les écritures chrétiennes sont « le midrash dans tout son accomplissement » puisque, midrash accompli ou pas, je me moque du midrash ? Dieu ne me concerne en rien. Je n’y crois pas et n’y pense jamais. Seuls les humains me concernent (et donc leurs croyances). Et je n’ai pas besoin d’être persuadé de l’existence des humains.

 

Armand Vulliet

Publié dans Réflexions en chemin

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article