Les croyants eux-mêmes ne croient en rien

Publié le par Garrigues et Sentiers

En réponse au commentaire qu’a fait Marc Durand de son précédent article Qui veut la vie éternelle n’aime pas la vie, Armand Vulliet nous a adressé ce commentaire que nous publions sous forme d’article afin d’en faciliter la lecture.                                

G & S

 

J’ai conclu par « Qui veut la vie éternelle n’aime pas la vie » en ayant en tête le film d’animation de Goro Miyazaki Les Contes de Terremer, qui dit bien plus que mes mots. Je vous invite donc à voir ce film, si ce n’est déjà fait, pour comprendre dans le détail ce que j’ai voulu dire.

 

Je ne comprends pas où vous voulez en venir avec vos considérations sur les relations des hommes entre eux. Lorsque vous écrivez que « là, nous ne sommes pas dans l’illusion », à qui vous adressez-vous ? À l’incroyant que je suis ? Mais où ai-je bien pu dire que les hommes n’avaient pas de relations entre eux, ou que là, on était dans l’illusion ? Est-ce à moi qu’il faut rappeler que les hommes ont affaire à des hommes ? Évidemment ! Comme il n’existe pour moi que la nature et l’homme, ils n’ont bien entendu affaire qu’à cette nature, dont les hommes font partie. Voulez-vous me convaincre qu’il existe des communautés religieuses dans le monde ? Je suis au courant, merci.

 

En écrivant « Les croyants eux-mêmes ne croient en rien », vu la phrase qui précède, je pensais que le lecteur comprendrait bien que je n’affirmais rien mais que je ne faisais qu’exprimer une conviction (« Je suis persuadé que… »). Comment pourrais-je parler à la place de quelqu’un d’autre ?

 

Je n’ai pas parlé du doute en général, mais du doute des croyants. Et précisément je doute de ce doute. Comme le croyant dit qu’il croit, il dit qu’il doute. (C’est obligatoire aujourd’hui après Vatican II, comme la récitation du mantra que l’athéisme purifie la foi des illusions parasites – et je soupçonne dans ces affirmations un moyen facile et sans risque de s’auto-glorifier et de se donner un brevet d’esprit ouvert). Je ne vois guère dans vos propos d’exemples de ce doute.

 

Quand vous dites que votre vie est informée par l’appel de Jésus à la liberté et à l’amour, je suis désolé de vous « informer » que vous ne faites qu’affirmer votre croyance et que je n’ai personnellement vu nulle part dans le Nouveau Testament cet appel à la liberté et à l’amour (à moins que nous ne donnions à ces mots des sens différents). J’attends depuis toujours d’un chrétien qu’il me montre un seul exemple de l’amour en acte de Jésus pour ses ennemis (ainsi je ne suis pas sûr que les juifs aient particulièrement ressenti cet amour). Je ne vois pas dans l’égorgement des ennemis (Lc 19, 27) une preuve évidente d’amour. Et je n’éprouve guère dans la destination de la quasi-totalité de l’humanité à des peines éternelles de quoi rendre grâces à un amour infini.

 

Quand vous dites que vous ne savez rien sur Dieu, sauf ce qu’il vous en dit, êtes-vous conscient que votre phrase s’auto-détruit au fur et à mesure qu’on la lit ? Pour quelqu’un qui ne sait rien, je trouve que vous êtes très bien informé. Vous savez que Dieu existe et qu’il a parlé (et que je sache il a parlé beaucoup). J’ai fait à sa sortie un compte rendu d’Anarchie et christianisme de Jacques Ellul (Atelier de création libertaire, 1988). Comme Ellul écrivait que « Dieu est effectivement inconnaissable. Il est au-delà de tout ce que je puis comprendre ou être. Il est vraiment le Tout Autre dont je ne puis rien dire » (Ce que je crois, Grasset, 1987, p. 230) et qu’« On revient alors à cette vérité simple, essentiellement biblique, que Dieu ne sert à rien » (Anarchie…, p. 41), j’ai demandé une Bible remplie de pages blanches.

 

Dans la revue Golias n° 47, Jean Cardonnel assène tranquillement (p. 62) qu’ « écouter Israël » c’est affirmer de Dieu qu’il n’est « pas le Dieu qui a fait le ciel et la terre », mais celui qui a « banni [Israël] de la maison de servitude » et George Lethé énonce posément (p. 97) que « la Bible est écrite pour l’homme et ne nous parle que de l’homme, elle n’a rien à nous apprendre sur Dieu ». Dans une lettre au directeur de la revue, Christian Terras, à laquelle il ne fut jamais répondu, je commentais : « Si Dieu n’a pas fait le ciel et la terre, si la Bible ne nous parle que de l’homme, c’est bien évidemment parce que Dieu n’existe pas. Ces banalités de base en jettent lorsqu’elles sont proférées par des doctes. Rien de plus élémentaire pour un croyant jouant à l’iconoclaste que de truffer sa “réflexion” de truismes de ce genre. » Les athées sont toujours ravis d’entendre que la Bible ne nous parle que des hommes. Ils n’y auraient jamais pensé tout seuls.

 

Pourquoi pensé-je que le croyant lui-même ne croit en rien ? Un monsieur relativement connu écrivait : « Les uns font accroire au monde qu’ils croyent ce qu’ils ne croyent pas. Les autres, en plus grand nombre, se le font accroire à eux-mesmes, ne sçachants pas penetrer que c’est que croire. » (Michel de Montaigne, Les Essais, II, XII [PUF, 2004, p. 442].) Un monsieur moins connu fait cette curieuse analyse : « On se représente ordinairement la croyance comme un acte de foi se caractérisant par l’adhésion d’un certain je à un certain quelque chose ; en sorte que le mystère de la croyance se résumerait à une sorte de « touche » mettant en contact indécollable un certain sujet et un certain objet. D’où des entreprises de dissuasion, vouées à l’échec, qui s’en prennent à ces deux pôles de la croyance et non à leur mode d’attachement, critiquant l’objet (ce à quoi tu crois n’est que fantasmes et carton-pâte) ou le sujet (tu n’es plus toi-même, tu méprisais hier l’idole que tu adores aujourd’hui). Or l’analyse de la croyance semble beaucoup plus féconde si l’on fait abstraction des deux termes du jugement de croyance (je crois en ceci) pour concentrer son attention sur la copule qui les relie (je crois en ceci) ; la croyance n’apparaît plus alors comme une mise en rapport de deux termes imprécis, mais plutôt comme le fait même de la mise en rapport, comme un mode d’attachement qui relie un sujet incertain à un objet indéterminé (quelqu’un – et peu importe qui – croit en quelque chose – et peu importe quoi). Un tel mode d’attachement, qui caractérise la croyance, gagne à être considéré en lui-même, indépendamment des termes qu’il relie : et ce, non seulement parce que l’opération de la croyance reste la même, mutatis mutandis, quels que soient les sujets et les objets qu’elle met en rapport, mais encore et surtout pour cette raison décisive que l’indétermination des deux pôles est en l’occurrence non accidentelle mais essentielle, que l’opération de la croyance implique nécessairement un flou portant aussi bien sur celui qui croit que sur ce qui est cru, et qu’en conséquence on ne saurait concevoir de croyance à partir du moment où seraient déterminés son sujet et son objet. En sorte qu’il ne serait pas suffisant de dire que, dans la croyance, le lien qui relie le sujet à l’objet est plus important que les termes qu’il relie ; encore faut-il ajouter que ces termes sont nécessairement évanouissants, et qu’il importe avant tout qu’ils le soient, la force de la croyance étant proportionnelle à la faiblesse des termes qu’elle unit de son sceau. Double paradoxe de la croyance : de n’être qu’à la condition qu’il n’y ait rien de cru, et personne qui croie. » (Clément Rosset, Le Principe de cruauté, Les Éditions de Minuit, 1988, p. 83-84.)

 

Je trouve que cette grille d’analyse s’applique fort bien à vos propos. Je ne prendrai qu’un exemple : « Ce que les chrétiens disent de Dieu est probablement très approximatif, et croyant, je suis persuadé que j’en rirai dans l’autre monde. » Et j’appliquerai aussi à cette phrase une toute autre analyse, « une méthode qu’il convient d’employer constamment et qui consiste à substituer le concret à l’abstrait (à remplacer les mots abstraits par leurs significations concrètes). Cette méthode est indispensable pour élucider le sens réel du discours. J’ajoute que si celui qui parle n’opère pas cette substitution méthodique des cas concrets (et notamment des cas extrêmes) aux notions abstraites (substitution par laquelle il vérifie au fur et à mesure la validité de sa propre pensée) il n’a qu’une compréhension superficielle du sens de ce qu’il dit (et pourtant il le dit !). » (Marcel Conche, « Athéisme et rationalisme », in Raison présente n° 9, 1er trim. 1969, p. 109.)

 

Comme vous dites douter, je suppose qu’Auschwitz fait partie des questions qui peuvent susciter chez vous un doute sur l’existence d’un Dieu d’amour. Comme vous dites aussi que vous en rirez dans l’autre monde, je comprends que vous vous fendrez alors la gueule sur ces doutes qui ont pu vous assaillir dans cette vie tellement la réponse était simple. J’avoue humblement que moi ça ne me fait pas rire du tout. Comme je ne veux pas m’étendre outre mesure, je conclurai par une autre citation : « Mais que dire du fidèle qui, tandis que les petits enfants flambent comme des torches, chante la gloire de Dieu ? D’une part l’enfant souffrant dans l’abandon sa douleur inhumaine, plein d’une humilité infinie, n’étant plus qu’une plainte infinie, d’autre part la prière ardente, l’accès de ferveur, la foi exaltée, les chants d’enthousiasme : “ô Toi au-dessus de Tout !”, “Dieu est joie ! Dieu est amour !”. Ensemble, dans un même monde, l’horreur extrême et l’action de grâces. Le fidèle ne voit-il pas que celle-ci est acceptation de l’autre (même s’il s’agit d’une acceptation “en Dieu”) ? Et s’il en a conscience, comment n’est-il pas sensible à la faute morale ? On n’oserait pas parler du “Dieu d’amour et de miséricorde” devant l’enfant torturé ? En ce cas il faut n’en parler jamais car il nous appartient de compenser l’effet de l’éloignement dans le temps et l’espace en laissant les enfants accablés de maux hanter notre imagination comme s’ils étaient là. » (Marcel Conche, « Christianisme et mal absolu », in Raison présente n° 7, 3e trim. 1968, p. 85.)

 

Dernières remarques : si Jésus n’a pas existé, Dieu existe-t-il, pour un chrétien ? et une vie humaine hors du temps, c’est une vie de poisson hors de l’eau.

 

Armand Vulliet

Publié dans Réflexions en chemin

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Robert Kaufmann 30/12/2017 09:37

Monsieur Vuillet,

Peut-être devriez-vous vous relire pour apprécier la sécheresse, l'arrogance, le mépris, avec lesquels vous interpellez Christiane Guès et Marc Durand.
Surgissement d'un interlocuteur qui se dit incroyant en Dieu sur un site de culture chrétienne (pourquoi pas ?) et qui, manifestement, s'engage à faire la leçon aux judéo-chrétiens, sur un terrain qu'il connaît mal. Leur dire ce qu'ils doivent penser et même prétendre leur apprendre ce qu'ils pensent dans leur inconscient...
Cela peut prêter à sourire.
D'ailleurs, à quoi bon ouvrir un débat sur la théologie judéo-chrétienne avant d'avoir répondu à la question initiale : Le Monde, la Terre, la Vie, sont-ils dus à une intelligence créatrice ou au "Hasard et la Nécessité" ?
Dans le second cas, on peut clore le débat puisque tout le reste n'est que fictions et fantasmes.
Le fait que Copernic, Kepler, Galilée, Boyle, Ray, Newton, Pasteur, Kelvin... et tant d'autres étaient croyants en Dieu ne semble pas vous troubler. Ce n'est certes pas pour vous amener à renoncer à votre libre arbitre mais cela pourrait du moins vous donner à réfléchir et introduire un doute dans votre esprit, seul rempart entre les convictions fortes et le fanatisme. Car, s'il y a du fanatisme religieux, il a également du fanatisme dans la religion athéiste.
Les questions de doctrines et traditions religieuses viennent après qu'on ait pris en compte la question initiale.

Au fur et à mesure que les sciences progressent, nous prenons conscience de l'infinie complexité croissante de la vie humaine.
Au départ, les créneaux extrêmement étroits pour que, sur notre petit rocher, au sein de l'univers infini, les conditions de surgissement de la vie soient réunies. Le passage progressif de la bactérie à l'animal humain par séquences d'évolution progressives (à travers les jours bibliques, qui ne sont pas des jours solaires...) Les divers palpeurs qui régulent notre rythme cardiaque, la température du corps, notre glycémie, le filtrage des déchets... mais surtout nos milliards de neurones et leurs très complexes liaisons qui ne nous ont pas encore livré tous leurs secrets.
La bactérie initiale s'est muée en Mozart, Eiffel, Einstein...
Ne dit-on pas que "l'Homme est à l'image de Dieu" du fait de son pouvoir créateur ?
Vous savez ce que disait Pasteur des croyants et non-croyants ?...
Einstein, de son côté, toujours prudent dans ses réponses sur l'identité de Dieu, rejetait fermement la thèse du Hasard qu'il jugeait absurde.
Alexis Carrel, autre Prix Nobel de Médecine, nous a conté dans un petit ouvrage l'événement de sa vie à l'origine de sa reconversion.
"Dieu ne joue pas aux dés" (Einstein)

Mais puisque vous m'interpellez sur l'Ancien Testament, sachez que j'ai été durant plus de 7 ans président de l'Amitié Judéo Chrétienne Marseille-Provence et qu'à ce titre j'ai rencontré beaucoup de Rabbins et d'Historiens juifs de renom. Quand je parle des Juifs contemporains de Jésus, je parle de ceux, non "Chrétiens", qui ont écrit l'histoire de l'époque au plus près des faits évoqués et toujours inscrite dans le Judaïsme d'aujourd'hui, enrichi des textes talmudiques;
Et je répète que je n'ai jamais entendu un Juif croyant mettre en doute l'existence et la vie publique de Jésus (les rares Juifs athées ne sont pas considérés comme Juifs dans leur communauté).

La nuance entre "Tu ne tueras point" et "Tu ne commettras pas de meurtre" vous échappe ? N'avez-vous jamais fait de rapprochement entre la Déclaration des "Droits de l'Homme" après de longs siècles de religion et traditions chrétiennes ? Allez donc en Orient et Extrême Orient parler des Droits de l'Homme et du Citoyen auprès de gens qui ont évolué dans d'autres cultures et vous rencontrerez des regards surpris et sceptiques.
Même en Israël aujourd'hui, si la peine de mort n'a plus été appliquée depuis l'exécution d' Eichmann, elle figure toujours dans la Législation.

Vous me parlez des 3000 tués qui suivent le Décalogue proposé à travers Moïse. On ne peut à la fois nier les aspects historiques des Testaments et se servir de façon fondamentaliste de certains d'entre eux pour illustrer ses thèses. En outre, vous devriez savoir que la plupart des textes bibliques sont des récits symboliques et des paraboles dont le sens reste éternel et non plaqué sur l'actualité immédiate. Combien de fois lit-on dans l'Ancien Testament "la colère de Dieu" de voir son peuple transgresser ses commandements ?

"Le Judaïsme aujourd'hui affirme qu'il y a une vie future"... Où êtes-vous aller chercher cela ? Ne confondez-vous pas avec l'église catholique ?

Auschwitz......."Où était Dieu à Auschwitz ?"... Vieille querelle sans aucun sens entre croyants et non-croyants Hypocrisie des non-croyants puisque Dieu n'existe pas. Pour les croyants, ils se souviennent du cadeau de Dieu à l'animal humain : la liberté... le LIBRE ARBITRE... la capacité à maîtriser ses instincts primaires... Il a confié à l’Homme la gestion du Monde; il est donc seul responsable de ses actes... Si Dieu était à Auschwitz, il était DANS les martyres de l'idéologie athée des Nazis.
La magnifique résilience du peuple juif au long des millénaires...

Nous, judéo-Chrétiens, sommes appelés à respecter les différences... les autres religions y compris la religion athée. À aimer (vouloir du bien) les Autres si c'est possible.
Nous attendons la réciproque.

Robert Kaufmann

Vulliet 07/07/2019 18:15

Mr Kaufmann tient plus que tout à la notion de libre-arbitre. «Pour les croyants, ils se souviennent du cadeau de Dieu à l’animal humain: la liberté… le LIBRE ARBITRE… la capacité à maîtriser ses instincts primaires…Il a confié à l’Homme la gestion du Monde; il est donc seul responsable de ses actes…» Je rajoute deux réponses à la réponse de Marcel Conche que j’ai déjà donnée (une autre de Conche et une qui part d’une prémisse entièrement différente). La question du libre arbitre est fondamentale. Jean Rostand écrivait (dans Carnets d’un biologiste je crois): «Si les partisans de la liberté humaine se faisaient une idée convenable de ce que, de toute manière, il faut concéder au déterminisme, on se demande s’ils batailleraient si fort pour sauver ce qui reste» et «Condamner le coupable, cela est nécessaire. Mais cela est odieux, puisqu’il était déterminé. Pas de solution humaine là où les données du problème sont inhumaines».[1]

Première réponse. François Heidsieck objecta à Marcel Conche à propos de la non-intervention de Dieu lors de l’extermination des Juifs: «un Dieu qui arrêterait, en flic bien doué, le bras du criminel, n’aurait pas affaire à des hommes libres, dont l’action suppose la maîtrise sur la nature» («Sur le devoir d’incroyance , in Raison présente n°10, p.118). Conche répondit: «lorsque M. Heidsieck, nous dit que Dieu ne saurait arrêter le bras du meurtrier, il semble oublier que Dieu a, selon la Bible, arrêté le bras d’Abraham. À Treblinka, le S.S. Zepf s’était spécialisé dans l’assassinat des petits. Par exemple, il saisissait un enfant, “le brandissait comme une massue et lui fracassait la tête contre le sol”. On peut penser ici qu’un Dieu bon se fût donné la peine de faire quelque chose. Quelle erreur! C’eût été faire fi de la liberté du S.S. — comme si la merveilleuse liberté du S.S. était un bien beaucoup plus précieux que la vie (et la liberté) de ses victimes! Soyons sérieux. Arrêter le bras du criminel n’est pas l’empêcher d’être libre, mais l’empêcher de faire le mal (c’est préserver la vie et la liberté des autres, et c’est l’aider à préserver sa propre liberté de la corruption du mal). Si aucune force surnaturelle n’a arrêté le bras du S.S. Zepf, c’est tout simplement qu’il n’y a pas de force surnaturelle, mais seulement la nature et l’homme.» (Ibid, p.122.)

Deuxième réponse. « Nous n’avons maintenant plus aucune indulgence pour la notion de “libre arbitre” ; nous ne savons que trop ce que c’est — le plus suspect des tours de passe-passe des théologiens, aux fins de rendre l’humanité responsable au sens où ils l’entendent, c’est-à-dire de la RENDRE PLUS DÉPENDANTE DES THÉOLOGIENS… [...] Chaque fois que l’on cherche à “établir les responsabilités”, c’est habituellement l’instinct de VOULOIR JUGER ET PUNIR qui est à l’œuvre. […] La théorie de la volonté a été essentiellement inventée à des fins de châtiment, c’est-à-dire par “DÉSIR DE TROUVER COUPABLE”. Toute l’ancienne psychologie, la psychologie de la volonté, est née de ce que ses auteurs, les prêtres qui étaient à la tête des anciennes communautés, voulaient se donner un DROIT d’infliger des punitions, ou donner à Dieu un tel droit… Si l’on a conçu les hommes “libres”, c’est à seule fin qu’ils puissent être jugés et condamnés, afin qu’ils puissent devenir COUPABLES : par conséquent, il FALLAIT ABSOLUMENT que chaque action fût conçue comme voulue, que l’origine de toute action fut conçue comme résidant dans la conscience (ce qui revenait à faire de l’imposture la plus RADICALE IN PSYCHOLOGICIS le principe même de la psychologie…).» (Nietzche, Crépuscule des idoles, Folio, 1988, p. 44-45.) Je considère le chapitre («Les quatre grandes erreurs») d’où est tiré cet extrait («L’erreur du libre arbitre») comme le texte le plus vertigineux de Nietzsche, celui qui donne le plus à penser.

Je signale aussi à ceux que le sujet intéresserait le livre de Catherine Baker Pourquoi faudrait-il punir? (Tahin Party, 2004). On trouve ce texte en ligne: http://tahin-party.org/textes/baker.pdf C’est la reprise étoffée d’une conférence de 1985 intitulée «L’abolition de la prison signifie-t-elle l’abolition de la justice, du droit et de toute société?».

Armand Vulliet

[1] Dans une lettre à Daniel Goldhagen, à laquelle il ne répondit jamais, où j’éreintais son livre Le Devoir de morale. Le rôle de l’Église catholique dans l’Holocauste et son devoir non rempli de repentance (2003), j’écrivais: «Je laisse le jugement aux croyants. Je ne crois pas au libre arbitre. Je considère que cette notion, uniquement religieuse, ne sert qu’à justifier la notion de culpabilité et la punition qui s’ensuit, c’est-à-dire, surtout, d’alibi vertueux pour faire subir impunément, en toute bonne conscience, avec l’aval de la société, des souffrances au prétendu coupable.»

Vulliet 12/06/2019 18:30

Monsieur Kaufmann,
Vous lirez si vous voulez cette réponse d’un intrus athée au cœur sec, arrogant, méprisant, donneur de leçons, ignare, fanatique, hypocrite et irrespectueux.
Je ne savais pas qu’il fallait avoir déjà répondu à la question de l’origine du monde pour parler de théologie. Je croyais que personne ne l’avait jamais résolue. Et je pensais naïvement que la question primordiale pour un chrétien était la question morale – par exemple celle de la compatibilité de l’existence d’un Dieu d’amour avec certaines souffrances que spontanément l’humain considère comme injustes, en bref ce qu’on appelle la question du mal. Vous me pardonnerez donc de ne pas entrer dans un débat sur la science et la croyance ou l’incroyance des savants.
Comme vous devez avoir de nombreuses relations dans la communauté juive, demandez-leur ce que cette communauté a pensé quand Mr Claude Lanzmann a publié de moi dans Les Temps modernes (n°561, avril 1993) une intervention sur l’affaire du carmel d’Auschwitz.
Je ne sais toujours rien de ces historiens juifs contemporains de Jésus puisque vous ne donnez pas de noms, de dates et de références.
«Sur le "Jésus historique", sur sa personnalité, sur sa doctrine et sur l'histoire de sa vie, et en particulier sur son procès et sa mort, nous n'avons pas d'informations concrè¬tes. [...] Personnellement, je suis proche de l'avis des cher¬cheurs selon lesquels Jésus n'a pas existé du tout, c'est-à-dire qu'il n'y a pas eu d'homme qui, a posteriori, soit devenu Dieu dans la foi de ses disciples et de ses partisans ; dès le début, il ne s'agissait que d'une créature mythologique païenne. [...] Je prétends, pour ma part, que le christianisme est le fruit non du judaïsme, mais de l'hellé¬nisme. Le christianisme serait né dans le monde hellénistique même si le judaïsme n'avait pas existé.» (Yechayahou Leibowitz, La Mauvaise Conscience d’Israël, Le Monde-Édions, 1994: http://www.defeatist-diary.com/index.asp?p=lang_new10268) Leibowitz était-il un Juif athée?
Comme vous me conseillez de ne pas parler de ce que je ne connais pas, je ne me prononcerai pas sur l’impossibilité de la notion de droits de l’homme et du citoyen en Orient et en Extrême Orient, notion qui, selon vous, n’a pu apparaître que dans des pays de culture chrétienne. Je me contenterai de relire, sur la Chine par exemple, François Billeter et Jean Lévi, qui me semblent s'inscrire en faux, et je vais certainement me replonger dans les livres que j’avais lus à la fin des années 60, au début de mes études en anglais, sur les tribus des «Indiens» d’Amérique du Nord, qui ont bénéficié ô combien des droits de l’homme chrétiens, et qui, elles aussi, me paraissaient, sinon connaître cette notion, en tout cas la vivre autant qu’en Occident à l’époque.
Que le massacre de 3000 juifs soit historique ou pas est hors sujet. Je me contente de dire que la Bible dit que 3000 juifs sont tués, que ce massacre est en contradiction avec le commandement, et je ne vois pas en quoi cette lecture serait fondamentaliste. Est-ce que ce que dit le texte ou non ? S’il ne faut pas comprendre ce passage au sens littéral, pouvez-vous me préciser quel en est le sens symbolique ou «parabolique» et éternel et non lié à l’actualité immédiate? Et où voulez-vous en venir avec votre dernière phrase ? Dieu est-il entré dans une colère folle contre les tueurs?
«L’évolution due aux transformations intervenues depuis l’Émancipation et le mouvement des Lumières a fait perdre beaucoup de sa pertinence à la question de la vie éternelle au sein de la théologie juive. Le judaïsme orthodoxe maintient les deux croyances rabbiniques en la Résurrection comme partie intégrante du processus de Rédemption messianique et en une forme d’immortalité de l’âme après la mort. L’affirmation de la croyance en la Résurrection s’exprime dans la liturgie, notamment au cours de l’office du matin, où le Chemoneh esreh proclame l’assurance de voir réunis le corps et l’âme dans le monde à venir dans le monde à venir, et elle est également l’un des thèmes centraux de la seconde bénédiction de la Amidah. La croyance en la survie de l’âme après la mort s’énonce également dans la récitation des nombreuses prières de commémoration récitées en mémoire des défunts, ainsi que dans le Qaddich des endeuillés. Si les philosophes médiévaux transmirent à l’époque moderne la conception d’une immortalité individuelle, le judaïsme réformé a renoncé à toutes les croyances littérales en une future résurrection des morts. La théologie réformée ne s’intéresse qu’à la croyance en une vie spirituelle après la mort et a donc modifié en conséquence tous les passages liturgiques s’y référant. Dans le judaïsme contemporain, la tendance générale consiste à souligner l’engagement en ce monde-ci., ba-olam ha-zeh, et les spéculations sur la vie éternelle demeurent marginales.» (Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Bouquins, 1996, p. 1049.) Les juifs orthodoxes ne sont-ils pas des Juifs croyants?
Comme je ne veux pas ranimer «une vieille querelle sans aucun sens entre croyants et incroyants», je vais jeter au feu les livres de Primo Levi et Jean Améry et détruire Shoah de Claude Lanzmann que je possède en DVD.
À propos de l’hypocrisie des non-croyants puisque Dieu n’existe pas : «[…] l’athée est illogique. Il s’en prend à Dieu comme si Dieu existait. Argument surprenant. On ne peut nous reprocher de prêter à Dieu l’existence puisque c’est là l’hypothèse. Pour réfuter une hypothèse, ne faut-il pas l’envisager? »[1] «Il y a illogisme[…] (encore cet argument déjà vu!), à s’en prendre à Dieu si Dieu n’existe pas. Oui, si l’on pose D’AVANCE que Dieu n’est pas. Mais je pars de l’existence de Dieu considérée comme une HYPOTHÈSE que je mets à l’épreuve. Je dis : SI Dieu est, tout a, en dernière analyse, sa raison d’être, sa justification, même le mal; or il y a des maux non susceptibles de justification (notion de mal absolu) ; donc Dieu n’est pas. Il n’y a là aucun illogisme, dès lors que la négation de Dieu n’est pas postulée, mais conclue.»[2]
À propos de la liberté : «[…] la thèse même selon laquelle la liberté enveloppe la possibilité du mal est on ne peut plus contestable. La liberté que le chrétien accorde à Dieu n’implique d’aucune façon la possibilité du mal : donc ce qui implique la possibilité du mal, ce n’est pas la liberté COMME TELLE. Est-ce la liberté FINIE (humaine)? Mais la liberté et la capacité de mal sont évidemment EN RELATION INVERSE. Non seulement il y a des degrés de liberté, mais devenir plus libre, c’est devenir MOINS CAPABLE de mal. À la limite, le sage (Socrate si l’on veut) a perdu jusqu’à la CAPACITÉ de mal faire. D’où vient cela? C’est que l’homme, étant un être raisonnable, peut faire un usage RAISONNABLE de sa liberté. Une telle liberté raisonnable est la vraie liberté, et pourtant elle n’est plus capable de mal. Dire que la liberté ne va pas sans le mal, c’est ne pas tenir compte d’un élément essentiel : la raison (la liberté est supposée nécessairement irrationnelle).»[3]
À propos du respect des différences : «On nous a rappelé au “respect des convictions d’autrui”. Mais les convictions, comme telles, n’ont peut-être pas à être “respectées”, car le respect ne s’adresse qu’aux personnes. “Je respecte votre conviction” signifie : “je vous respecte, VOUS, dans (ou malgré) votre conviction”. Toutefois il y aurait peut-être quelque abstraction à séparer une personne de sa conviction lorsqu’elle-même ne s’en sépare pas ou ne s’en juge pas séparable. Ce serait méconnaître la profondeur, l’absoluïté, le caractère de non-retour de l’engagement. La foi pourrait bien être d’un autre ordre que n’importe quelle autre conviction humaine, comme ayant le caractère essentiel de NON-RETOUR. Les convictions humaines sont ordinairement susceptibles de retour, en tant qu’elles répercutent les changements qui se font dans le monde. Mais la foi véritable est essentiellement indifférente à n’importe quel changement dans les choses humaines. Celui qui perd la foi, jusqu’au moment où il l’a perdue, s’était engagé dans la foi sans esprit de retour. Les questions mêmes et les doutes présupposaient la foi. Si l’on nous dit qu’il y a un monde de la foi, dans lequel nous ne pouvons pas plus pénétrer que le non amoureux dans le monde de l’amour, nous voulons bien l’admettre. Mais ce monde ne saurait VALOIR pour nous. Nous le “reconnaissons”, nous le respectons, en tant qu’il est vécu, assumé par des personnes qui s’y engagent avec un esprit de non-retour et ne peuvent le dissocier d’elles-mêmes, de ce qu’elles ont de plus propre et de plus profond, mais il glisse à côté de nous, de notre monde à nous, sans que nous puissions le pénétrer, ni véritablement le rencontrer et le comprendre. Nous nous en tenons à ce qui tombe sous le sens, que n’importe qui peut voir ; et nous nous bornons à constater que le monde de la foi, POUR NOTRE RAISON HUMAINE, qui est tout ce que NOUS avons, est complètement étranger et inassimilable, irraisonnable et dénué de fondement.»[4]

Armand Vulliet

[1] Marcel Conche, « Christianisme et mal absolu », in Raison présente n° 7, 3e trim. 1968, p. 88.
[2] Marcel Conche, « Sur le devoir d’incroyance », in Raison présente n° 10, 2er trim. 1969, p. 121.
[3] Marcel Conche, « Sur le devoir d’incroyance », in Raison présente n° 10, 2e trim. 1969, p. 122-123.
[4] Marcel Conche, « La souffrance des enfants comme mal absolu (II) », in Orientation philosophique, Éditions de Mégare, 1974, p. 43.

Vulliet 12/06/2019 17:58

Pourquoi votre réponse figure-t-elle dans une réponse à mon article «Les croyants eux-mêmes ne croient en rien», où je ne parle pas de vous, alors qu’en fait vous répondez à ma réponse du 28/12/2017 à votre réponse du 19/12/2017 à l’article de Christiane Guès «Vous avez dit midrash?»?

En 1999, après la sortie de son livre L’Athéisme en collection «Que sais-je» (1998), j’ai écrit à Jean Vernette et je lui citais de longs passages de Clément Rosset. Vernette m’a remercié de lui avoir fait connaître cet auteur pour ses remarques «stimulantes». Il ne m’a pas accusé de prétendre lui apprendre ce qu’il pensait dans son inconscient (pas plus qu’à Dieu je ne crois à l’inconscient freudien : je considère la psychanalyse comme un enfantillage). Ce que croit Mr Marc Durand, lui seul le sait. Et il a l’air, consciemment, de ne pas savoir ce qu’il croit, c’est lui-même qui le dit. Il dit être persuadé qu’il rira dans l’autre monde de ce qu’il croit aujourd’hui sur Dieu. Autrement dit il croit… sans croire… tout en croyant… René Guyon me semble d’ailleurs dans le même cas. Si Jésus n’a pas existé, il trouve cela… «dommage!». Marc Durand «préfère» que Jésus ait existé, son inexistence le «décevrait». Je n’ai pas le sentiment que ce soit l’expression d’hommes profondément perturbés.

Lorsque je cite Clément Rosset dans le cas qui nous occupe, je dis moi-même que ce monsieur fait une analyse «curieuse». Je teste son hypothèse sur cette phrase de Marc Durand. Et je trouve qu’en l’occurrence elle marche fort bien. C’est tout. Je ne dis pas partager l’interprétation de Rosset. Comme Vernette, je trouve ses remarques «stimulantes».

Tycho Brahé, Kepler, Galilée… croyaient en Dieu. Ils croyaient aussi à l’astrologie. Si vous n’y croyez pas, cela vous «trouble»-t-il ? Sinon, en employant votre argument, un astrologue pourrait vous traiter de fanatique.

Sur Einstein, voir «Einstein, Dieu et la religiosité cosmique» :
http://www.willeime.com/Einstein-dieu.htm

Sur « l’événement » qui a converti Alexis Carrel –un «miracle» à Lourdes–, voir Henri Broch, Au cœur de l’extraordinaire, 1991, p. 290-292. Sur le «miracle» de Lourdes considéré par l’Église comme le plus extraordinaire, voir Adrien Delcour, Un grand «miracle de Lourdes»: la guérison de Pierre de Rudder ou que vaut le témoignage?, à compte d’auteur, 1987 (on ne trouve malheureusement sur le Net que la première partie de cet ouvrage [la deuxième, selon moi la plus intéressante, est une correspondance de l’auteur avec le bureau médical de Lourdes]:
https://ia802308.us.archive.org/18/items/UnGrandMiracleDeLourdesLaGuerisonDePierreDeRudderQueVautLeTemoignage/Un%20grand%20miracle%20de%20Lourdes%20-%20la%20guérison%20de%20Pierre%20de%20Rudder%20-%20Que%20vaut%20le%20témoignage.pdf).
Sur les miracles de Lourdes en général, voir Thérèse et Guy Valot, Lourdes et l’illusion, 1957 (thèse de médecine soutenue en 1955, qui analyse tous les «miracles» depuis les origines).

Je ne connais qu’un écrit juif datant de l’époque de Jésus (si j’en crois la datation proposée par André Caquot et Marc Philonenko : «entre 7 et 30 de notre ère»): le Testament de Moïse (Gallimard, 1987: notice p.LXXXV-LXXXVIII; texte p.999-1016). Ce n’est pas un livre d’histoire et il ne parle pas de Jésus.

Je connais beaucoup de Juifs athées. Comment savez-vous qu’ils sont peu nombreux ?

À propos de «religion athée» ou «religion athéiste», pourriez-vous m’indiquer des cérémonies et des rites athées? Je connais des cérémonies et des rites dans la franc-maçonnerie, je connais de nombreux francs-maçons athées, mais je ne sache pas que la maçonnerie se définisse comme athée. Pourriez-vous m’indiquer surtout un culte athée?

Armand Vulliet