Mémoire et souvenir

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Dans son article Devoir de mémoire : à utiliser avec modération !, Marcel Bernos s'insurge, à juste titre, contre un certain devoir de mémoire qui nous envahit. L'anachronisme permet de juger des gens – nous serions devenus lucides, dans un monde adulte sûr de son bon droit – alors que ce sont les faits qui sont coupables. Le patron d'esclaves de la Rome antique ne peut être jugé comme le négrier moderne ! Il semble bien que ces devoirs de mémoire (colonisation, esclavage, etc.) sont pétris d'arrière-pensées : "mes ancêtres ont subi tel ou tel mal de la part de vos ancêtres, vous m'êtes donc redevables, sinon vous êtes coupables".

 

La mémoire du passé est un élément essentiel de la connaissance. Chez Platon (cela durera chez certains penseurs jusqu'à Leibniz) il s'agit de réminiscence d'une vérité éternelle, transcendante. Les Judéo-chrétiens, eux, s'appuient sur une histoire de la libération, de la liberté. Leur connaissance du monde s'appuie sur cette mémoire sans cesse retravaillée du salut libérateur. La mémoire peut être un retour en arrière, engendrant la répétition dans le temps présent. Cette mémoire est alors stagnation. Mais la mémoire, et principalement celle de la souffrance des hommes, de leurs luttes et de leurs échecs est une reprise du passé pour construire l'avenir. La mémoire est alors une catégorie de la connaissance, catégorie de la résistance au temps qui coule. Elle refuse le passéisme et la répétition, elle est une mémoire critique du temps présent, réaction à toute forme de soumission. Elle brise la force des faits établis en rappelant les souffrances passées. Elle éclaire d'une lumière particulière toutes les affirmations actuelles qui tendent à soumettre l'homme à des faits qui seraient établis et immuables.

 

Nous vivons dans un monde technologique qui impose ses contraintes comme nécessaires et incontournables. Mais si on se souvient de la souffrance des hommes, cette nécessité est mise en brèche. La technologie ne peut rester le tout de la connaissance, le récit de la souffrance des hommes est un pan de connaissance tout autant légitime qui oblige la relecture des affirmations des "techniciens". D'ailleurs dans les systèmes sociaux avancés on refuse de regarder la souffrance, surtout passée, de la prendre en compte, car elle détruit la belle assurance des discours dominateurs.

 

Nous nous attachons ici à la notion de souvenir plutôt que de mémoire. Le souvenir, à notre sens, nous implique personnellement dans une relation avec ceux dont nous gardons la mémoire, il est marque de solidarité. Les souvenirs peuvent être ceux des anciens combattants qui refont et embellissent leurs combats passés, leurs "hauts-faits", en occultant la souffrance et la peur. C'est aussi l'histoire enseignée majoritairement dans nos écoles, celle des vainqueurs, de ceux qui ont réussi, qui permet de créer les mythes fondateurs des nations. Nous nous intéressons plutôt au souvenir des petits, des exclus, des malchanceux, au souvenir des souffrances. Un tel souvenir est dangereux par la lumière crue qu'il projette sur l'actualité. C'est un souvenir provocateur qui nous pousse, nous oblige à créer un avenir nouveau. Toutes ces mémoires et commémorations dont on nous abreuve et que critiquait Marcel Bernos devraient appartenir à cette catégorie du souvenir de la souffrance passée. Non pour juger les hommes disparus. Les anachronismes sont légion et délégitiment tous ces jugements. Mais pour faire la critique des actes. Ce n'est pas parce qu'il y a des mémoriaux qu'il y a progrès – cela se saurait ! Mais la lumière que donne notre souvenir solidaire des souffrances passées éclaire le chemin que nous construisons devant nous. La Shoah (point d'orgue de discriminations – et plus – millénaires) éclaire le monde actuel, ses luttes et ses injustices, elle bouscule nombre d'idées reçues et confortables sur nos sociétés, y compris l'attitude de l'Etat d'Israël envers les Palestiniens. La cohérence du monde qui nous domine (cohérence via la technologique, la superstructure économique, le marché, le consensus pour un repli des peuples sur eux-mêmes, etc.) est mise à mal quand elle se heurte au souvenir des souffrances passées. Le souvenir, son récit, n'est pas de l'ordre de l'argumentation, c'est une histoire dangereuse qui dynamite la pensée unique dominante.

 

Pour les chrétiens, cette question du souvenir est à la base de leur foi. Memoria passionis Jesu Christi. C'est sur la mémoire du Christ mort et ressuscité que se fonde l'espérance de la libération à laquelle nous sommes appelés. Cette mémoire des souffrances du Christ est complétée par le souvenir,  qui donc engage notre solidarité, de tous ceux qui ont souffert et dont la souffrance a été assumée par le Christ. Le "Serviteur" dont parle le prophète Isaïe, est porteur de la souffrance de tous les hommes, son salut sera alors le salut de tous les hommes. L'histoire de la souffrance est intrinsèque à celle de la liberté, obtenue par la libération annoncée par Jésus-Christ. Là où ceux qui souffrent ne sont pas reconnus, la liberté se corrompt.

 

Enfin le caractère eschatologique de notre libération nous protège de tout esprit de domination. L'histoire de la souffrance est ce souvenir qui oblige à des changements radicaux, qui dynamite l'actualité qui se voudrait tranquille et répétitive, mais c'est par la Résurrection que tout est consommé. L'histoire de la libération par le Christ est une histoire eschatologique, on ne peut la dissoudre ni dans le monde actuel sans avenir, installé dans ses certitudes et son confort, ni dans les révolutions qui recréent de nouvelles dominations. Elle nous impose une limite donnée par Paul aux Corinthiens : "que nul ne se glorifie dans les hommes ; car tout est à vous... soit le monde, soit la vie, soit la mort, soit le présent, soit l'avenir. Tout est à vous, mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu" (1Cor, 3, 21-23).

 

Il n'est pas question de passer du statut de souffrants à celui de vainqueurs dans un cycle sans fin. Nous sommes appelés à transformer le monde et à construire l'avenir qui sera achevé par la Résurrection, nous ne sommes pas appelés à introduire une nouvelle domination qui, de fait, serait négation de la souffrance des hommes.

 

Marc Durand

 

 

N. B. de G & S : Sur ce sujet de la mémoire historique, lire également l'article de Robert Kaufmann, Et s'il fallait faire davantage pour réveiller une mémoire dangereusement assoupie ? et la réponse de Marcel Bernos, De la bonne manière d'entretenir la Mémoire du passé.

Publié dans Réflexions en chemin

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Robert Kaufmann 07/11/2017 01:31

ET OÙ S ' EXERCE LE LIBRE ARBITRE DE L'HOMME DANS TOUT CELA ?

Voila un long plaidoyer sur les quatre registres discernés par J M Bernos.En chacun d'eux on peut trouver beaucoup de points d'accord. Mais je ne suis pas sûr que cet ensemble, quelquefois un peu
dissonant, m'aide beaucoup à définir mon attitude entre l'occultation de la mémoire et ceux qui cherchent à exploiter celle-ci à leur profit.
Dès la première phrase, je suis surpris de voir exonérer de "juger les gens" au profit des "faits"; alors
que derrière ceux-ci, en dehors des caprices de la nature, il y a toujours des Hommes.
S'Il est vrai qu'il faut resituer les événements dans leur contexte culturel de l'époque, ce qui me parait émerger de tous temps c'est la nature de l'Homme, avec ce qu'elle comporte de meilleur et de pire. Les récits bibliques sont riches de ces crimes de guerre qui semblaient habituels à cette époque antique. Cela ne retire rien à la cruauté et les bas instincts libérés.
De même, sur le sac de Marseille par les Aragonais en 1423, on me dit que les souverains, pas assez riches pour verser une solde à leurs troupes, laissaient celles-ci se payer sur l'habitant...
J'ai dit dans un commentaire précédent ce que je pense du "devoir de mémoire".
Maryse Joissains, Maire d'Aix en Provence, lors d'une commémoration il y a quelques années aux Milles, s'approchant des collégiens alignés, devant le wagon du souvenir, soudain figés dans leurs sourires, s'entendirent dire avec force...."garder le souvenir , car la barbarie est toujours à notre
porte !! "....
C'était l'époque où certains d'entre nous, notamment ceux qui ont souffert dans leur chair en 40-45, portant leur regard sur le Proche Orient, affirmaient publiquement qu"il fallait "écraser la pieuvre dans l'oeuf"...
Voilà qui aurait évité des centaines de milliers de morts et d'immenses souffrances !
On ne nous fera pas croire que les services spéciaux des grandes puissances ne voyaient se préparer ce Khalifat qui a pris possession d'un territoire plus grand que la France, avec une capitale, une armée, des richesses pétrolières...et étendant ses tentacules sur l'ensemble du monde.
Mais il est tellement plus urgent et facile de ne rien faire ?...
Et si on avait davantage rappelé l'attentisme de nos dirigeants entre 36 et 39 ?...
De même les bonnes âmes espagnoles qui cherchent à occulter les souvenirs de la terrible et cruelle guerre civile, pourtant si proche encore, ne portent-ils pas leur part de responsabilités dans la flambée de néo-nationalisme catalan ?

Ce ne sont pas forcément les faits qui sont répétitifs; chaque événement historique porte son propre sceau. Ce qui ne change guère, c'est la nature humaine, avec ses grandeurs mais aussi ses pires instincts toujours prêts à se réveiller et qu'il est impératif de juguler.

Jésus a beaucoup employé les mots, les récits pédagogiques. Mais derrière eux il y avait toujours l'Homme...libre...qui construit son destin.

Robert Kaufmann

Jean-Michel BERNOS 08/11/2017 13:21

Je crois cher Monsieur Kaufman que vous soulevez là un débat sociologique de la plus grande importance et qui pourtant ne me semble pas pouvoir être résolu avant des décennies, voire des millénaires, pour peu que Dieu nous prête vie !
En effet individuellement (ou à l’échelle d’entités à définir) nous sommes nombreux à « savoir » ce qu’il faut faire pour endiguer les problèmes du monde. Nous sommes aussi conscients que nous devrions peut-être comme Platon l’exprimait, remettre le gouvernement aux sages plutôt qu’aux politiciens (Est-ce une simple question de pouvoir ou seulement de nécessité de ressources ?).
Nous savons donc que puisque cela n’est pas à l’ordre du jour, qu’il est pratiquement (au sens premier du mot), impossible de fédérer les avis des gouvernants pour « essayer » de régler les dits problèmes (et je ne parle pas de moyens humains et financiers).
Il y a eu, il y a et il y aura des efforts et même des résultats dans ce grand projet, mais comme vous le dîtes si bien, la nature humaine est un frein, probablement le plus gros dragon dont il faut éteindre le feu !
Heureusement, nous avons la Foi aussi en autre chose de bien plus grand que l'homme !

Jean-Michel BERNOS 06/11/2017 11:20

Merci Monsieur Durand,
Voilà qui est clair et complet. Vous avez abordé l'aspect historique, sociologique (et je dirais même tout simplement humain)... et surtout spirituel.