Liberté dans l'Église

Publié le

Une religion est une institution qui relie des croyants. Elle n'est donc pas légitime quand elle prétend imposer quoi que ce soit aux personnes qui ne sont pas ses membres. Elle peut discuter, débattre, échanger sur tous les sujets qui l'intéressent et concernent l'ensemble de la société, comme tout groupe de pensée ou d'action : cela ne lui confère aucun droit d'imposer. Il y a donc toute liberté d'adhérer ou pas à une religion, de la pratiquer ou pas, d'en sortir si on le veut.

 

Dans ce domaine, la religion catholique (et chrétienne si l'on remonte avant la Réforme ou  le schisme orthodoxe) n'a pas été exemplaire ! Avec l’avènement de Constantin et surtout de Théodose s'est instauré le mélange de la religion et de la société civile, la première dominant la seconde pendant des siècles, les dirigeants des divers pays ne se sont jamais totalement affranchis de cette tutelle jusqu'à la Révolution française. Jusqu'au dix-neuvième siècle la liberté de croire a été bafouée par l'Église. Autres temps, autres mœurs... On peut ainsi expliquer, mais expliquer n'est pas approuver, ni absoudre. Lorsque le pape excommunie l'empereur Henri IV  (ce qui peut être légitime, il exclut un individu qui s'est mis, par ses actes, hors de la religion), il délie ses sujets de toute obligation envers lui. Henri doit bien se rendre à Canossa pour ne pas perdre son pouvoir. Il s'agit tout simplement d'une atteinte fondamentale à la liberté ainsi qu'à l'instrumentalisation du peuple pour obliger l'empereur: qu'en est-il de la liberté des croyants?

 

Ceci est un exemple, on peut le répéter pas mal de fois. L'Inquisition ne se contentait pas de procès internes à l'Église qui devaient mener à une exclusion, elle remettait les condamnés "au bras séculier", et on sait ce que cela signifiait. On peut toujours dire qu'elle ne condamnait pas toujours, que ses jugements étaient assez souvent équilibrés, c'est dans son essence même que le mal était entré, bafouant la liberté des chrétiens. Ajoutons les condamnations célèbres : Jan Hus, Giordano Bruno qui ont payé de leur vie, Copernic attendant ses derniers jours pour oser publier, Galilée devant se rétracter... jusqu'à Jeanne d'Arc – n'oublions pas qu'elle a subi un procès religieux instruit par un évêque et le représentant de l'Inquisiteur – brûlée parce que revenant sur l'abjuration extorquée.

 

Il a fallu attendre le 19e siècle pour que l'Église perde le pouvoir d'attenter ainsi à la liberté des non-croyants et qu'elle fasse alors le travail de réflexion qui la mènera, au bout de deux siècles environ..., au concept de liberté religieuse ! Ce qui ne l'empêche toujours pas de peser par tous les moyens sur la société civile pour imposer ses vues. Derniers avatars chez nous, l'appui direct de la hiérarchie aux opposants au mariage pour tous, à la PMA, à la GPA. Encore une fois, elle est dans son rôle lorsqu'elle discute, débat, pas quand elle prétend imposer. Encore en France ses interventions sont relativement limitées, allons en Pologne, Slovaquie, Roumanie (là ce sont les orthodoxes qui pèsent), pays où l'Église a repris ses positions de pouvoir... et de richesses, le respect de la liberté religieuse, c'est-à-dire de la liberté des non-croyants  de ne pas se soumettre aux lois de l'Église, est bien souvent bafoué.

 

Cependant il est juste de dire aussi que l'Église a fait de grands pas dans le bon sens, qu'elle respecte de plus en plus la liberté des sociétés, que les pays d'Europe Centrale sont un avatar qui permet justement de voir les progrès ailleurs. On peut espérer qu'elle progressera sur cette voie, mais ce sont les "Églises évangéliques" qui semblent prendre le relais, et vu leur développement on peut encore être inquiets pour l'avenir.

 

Reste la question, autrement difficile, de la liberté des croyants. Le croyant, membre de l'Église catholique aujourd'hui, voit-il sa liberté respectée? Qu'en est-il de la liberté à l'intérieur de l'Église? c'est-à-dire de la liberté du croyant qui désire rester membre de l'Église ? Quelle est la légitimité du pouvoir de l'Église institutionnelle à l'égard de ses membres 

 

Jésus-Christ a appelé les hommes à la foi en lui, pas à une religion. Il a même donné l'exemple de quelqu'un qui n'a eu de cesse de lutter contre les dirigeants de sa propre religion. Par là il semble qu'il a ouvert le droit à la critique, pour le moins ! À partir du moment où des hommes ont une foi partagée, il est naturel qu'ils se regroupent, s'organisent, afin de célébrer cette foi, l'approfondir, la transmettre, voire la proclamer ("Allez à travers le monde proclamer la venue du Royaume de Dieu"). Ceci n'est pas en cause, et cela implique l'organisation de responsables, d'un certain ordre, etc. Seulement il ne faut pas oublier que cette organisation n'est pas la foi, elle est une institution humaine toujours critiquable, amendable, réformable, voire à détruire s'il le faut ! "Hors de l'Église, point de salut" : la foi n'est pas seulement une affaire individuelle, Jésus-Christ a appelé les hommes à constituer l'Église "contre laquelle les portes de l'Enfer n'auront pas de prise".

 

Mais qu'est-ce que cette Église? On touche là à la question du temps et de l'éternité1. L'Église a deux faces : une temporelle, institution comme nous la connaissons, la voyons, et une face qui est la communauté des hommes sauvée par le Christ, qui est dans l'éternité. Par définition, hors de cette Église, invisible, pas de salut, elle est le monde sauvé. La légitimité de l'Église visible s'appuie sur la réalité de l'Église éternelle. Et si l'on en croit Jésus-Christ, il a appelé tous les hommes à le suivre dans la plus totale liberté. Cette liberté là ne peut être muselée légitimement par l'Église visible, quelles que soient les arguties.

        

En fait, par nature, l'Église terrestre trahit constamment sa mission. Elle participe à ce qu'on appelle le monde pécheur, c'est-à-dire séparé irrémédiablement de Dieu (on retrouve là le péché originel de saint Augustin), elle doit constamment se réformer alors qu'elle a tendance à monopoliser la Parole de Dieu, à prétendre la posséder et à l'imposer. Le plus grand péché n'est-il pas de se mettre à la place de Dieu (même en se disant son vicaire)?

        

Pour les chrétiens qui ont été catéchisés avant le Concile (et peut-être les autres!) combien de commandements, d'injonctions, d'interdits les ont abreuvés ? Quelle injustice n'ont-ils pas subie ? On a parlé à juste titre de la "névrose chrétienne", l'institution Église est responsable de combien de névroses ? de souffrances ? L'absence de liberté dans l'Église n'est pas qu'une question théorique, elle a eu de graves conséquences, elle a été l'occasion d'injustices graves qui ont atteint l'ensemble des chrétiens. La morale sexuelle est un exemple criant qui a été souvent dénoncé, mais il y a bien d'autres domaines que l'on pourrait évoquer.

 

Cela signifie-t-il qu'il n'y a plus de règles possibles? non pas ! Nous sommes dans l'Histoire, nous sommes de la terre, avec toutes les contingences que l'on sait, avec les lourdeurs. Nous ne sommes pas des anges, il nous faut passer par les lourdeurs qui nous caractérisent, et parmi elles des règles d'organisation ou autres. Il y a aussi les articles de foi : il nous faut un accord minimal sur les conséquences de notre foi dans le Christ. Mais avec une liberté entière, qui peut nous mener à quitter notre Église, terrestre, si cette liberté s'oppose trop frontalement aux autres. La hiérarchie a toute légitimité pour dire ce qu'elle pense juste (tout en sachant qu'elle ne possède pas la Vérité), dans les cas extrêmes la communauté peut exclure du groupe (tout regroupement impose des frontières), mais si les choses fonctionnent correctement, c'est celui qui ne peut plus accepter certaines contraintes ou affirmations qui se retire.

        

Il semble que l'Église s'appuie sur l'idée que "le Royaume de Dieu est parmi nous" pour légiférer, elle s'estime dépositaire de la Parole et responsable du Royaume. Elle se permet alors de rentrer dans l'intimité des hommes pour débusquer (il y a toujours de quoi débusquer) ce qui ne serait pas conforme au Royaume2. Le pardon des péchés est devenu une enquête du plus mauvais aloi, oubliant que le péché est chose bien plus grave que nos pauvres turpitudes !

 

La Parole de Dieu est libre, personne ne la possède, les hommes ne peuvent que témoigner de ce qu'ils en comprennent. Quant-au Royaume, il est au milieu de nous, mais pas de ce monde ! Dès qu'il est question de Foi, nous nous trouvons dans cet instant, indéfinissable, à la limite du temps et de l'éternité, de notre Histoire et de l'eschatologie, cet instant suspendu entre la mort du Christ et sa résurrection, mort dans l'Histoire, résurrection dans l'éternité. Nous construisons le Royaume à travers toute notre vie, nos actions, nos engagements, etc., mais il est de l'ordre de l'éternité. Il y a une seule Loi sur terre, celle de l'amour, seul commandement du Christ. Saint Augustin l'a très bien résumé (mais l'a-t-il tellement appliqué aux autres ? c'est un autre débat !) : "Aime et fais ce que tu voudras ".

 

                                                                      Marc Durand

 

 

1 - Eternité ne signifie pas pour nous temps infini mais "hors du temps", hors de l'Histoire. Elle est fondamentalement liée au concept d'eschatologie.

 

2 - J'aurais tendance à comparer les confesseurs des années 50 aux journalistes de Voici ou de Closer. Pour eux, toute personne en vue, qui agit pour les autres, avait certainement un côté caché qui permettrait de le dévaloriser, de montrer qu'il n'était pas qu'un bienfaiteur. Et nous devions passer nos messes à battre notre coulpe alors que nous célébrions notre salut, cinq fois tous ensemble, sans compter de multiples prières du prêtre à voix basse !

Publié dans Réflexions en chemin

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
V
Je ne cesse de lire et relire vos articles[1], et en particulier celui-ci et ses commentaires, sans jamais arriver à ne pas éprouver un profond malaise, dont j’essaie de trouver les causes. Et j’en arrive toujours à la même conclusion: ce malaise, c’est celui du chrétien qui essaie de se dépatouiller comme il peut dans une double contrainte permanente: l’Église concrète et l’Église rêvée. Vous écrivez à la fois: «Jésus a appelé à la foi en lui, pas à une religion» et «Jésus-Christ a appelé les hommes à constituer l'Église “contre laquelle les portes de l'Enfer n'auront pas de prise”». Outre que la première affirmation relève d’une grande naïveté[2], vous êtes bien obligé de préciser dans la seconde[3] que vous ne parlez pas de l’Église d’ici-bas, mais de l’Église «eschatologique» (échappatoire de tout repos car irréfutable, puisque affirmation de foi sans nul contenu concevable, où chaque croyant emploiera un mot abstrait, «eschatologie», sans se soucier de lui donner un sens concret car il n’en a pas besoin: chacun de toute façon y mettra ce qu’il veut puisque le sujet est pure mouture pour théologiens [dont on sait mon dégoût à leur égard]). Madame Guès change sans état d’âme une formule rituelle en une autre[4], bien certaine de n’être pas la seule chrétienne à le faire (et elle a raison), et sans crainte d’être traitée d’hérétique, titre qu’elle revendiquerait plutôt (en 2021 en France…). Énoncer comme une évidence que la hiérarchie de l’Église terrestre ne possède pas la Vérité est un lieu commun dans les «démocraties» et une banalité politiquement correcte excluant tout risque. Toutes ces affirmations ne laissent pas d’accroître mon malaise. Il est trop facile aujourd’hui, dans certains types de société, d’afficher des positions qui vous auraient rendu la vie pour le moins pénible il y a peu, et impossible (elle l’est toujours dans les pays musulmans[5]) aux autres temps qui durèrent des siècles et qui formèrent la quasi-totalité de la durée de vie de l’institution dont on continue de se réclamer. Alors qu’en pratique on n’est plus dedans[6] (est-ce l’application perverse de la recommandation de Paul: «ceux qui usent de ce monde, [qu’ils soient] comme s’ils n’en usaient pas vraiment?» [1 Co, 7, 31].) Ce que ces «croyants» vivent, c’est la prédiction de Nietzsche (il suffit de remplacer le mot «christianisme» par le mot «religion»): «92. Au lit de mort du christianisme. — Les hommes véritablement actifs sont maintenant déchristianisés intérieurement, et les représentants plus mesurés et plus contemplatifs de la classe intellectuelle moyenne ne possèdent plus qu’un christianisme arrangé, c’est-à-dire étonnamment simplifié. Un Dieu qui, dans son amour, organise tout en vue de notre bien final, un Dieu qui nous donne et nous prend notre vertu comme notre bonheur, en sorte que dans l’ensemble les choses se passent toujours comme il faut et qu’il ne demeure aucune raison de prendre la vie au tragique ou même de la mettre en accusation, bref, la résignation et la modestie élevées au rang de divinité, — voilà ce qui subsiste encore de meilleur et de plus vivant dans le christianisme. Mais il faudrait remarquer qu’en cela le christianisme a évolué vers un doux moralisme: “Dieu, la liberté et l’immortalité” se sont moins maintenus que la bienveillance, les sentiments honnêtes et la croyance que la bienveillance et les sentiments honnêtes régneront aussi un jour dans tout l’univers: c’est l’euthanasie du christianisme.» (Aurore, Livre premier, §92.)[7]

Armand Vulliet

[1] Je n’aborde pas ici la question de votre «orthodoxie». Cette question concernerait un nombre trop important de gens qui se disent catholiques et nous entraînerait trop loin.
[2] «Pourquoi avons-nous toujours parlé de “groupe humain”, de “société” et non pas, tout simplement, de l’homme? Parce que, là aussi, nous nous en sommes tenus à des bases empiriques: or, dans la réalité historique, il n’existe aucune “religion” individuelle, mais seulement des religions de groupes humains (tribu, État, Église, etc.), auxquelles les individus peuvent adhérer —totalement, ou partiellement, ou d’une certaine manière— ou ne pas adhérer. Ce qui est de l’individu, c’est la “religiosité”, c’est-à-dire sa manière particulière de participer à la religion qui, par rapport à lui, est préconstituée et supra-individuelle. Le cas même des “fondateurs de religion” ne présente pas, à cet égard, une exception: la fondation d’une religion nouvelle part toujours du rapport particulier d’un individu avec la religion préconstituée de son milieu, de sa manière particulière d’adhérer à certains aspects de cette religion et d’en refuser d’autres, en un mot, de sa religiosité personnelle qui, si elle est adoptée par un groupe humain, donne naissance à des institutions nouvelles, à de nouveaux systèmes organiques de croyances, d’observances, de rites, de conduites, d’organisations, etc., c’est-à-dire à une nouvelle religion.» (Angelo Brelich, «Prolégomènes à une histoire des religions», in Histoire des religions 1, Gallimard, 1970, p.33-34.)»
[3] Sans voir que «constituer une Église», c’est créer une religion.
[4] Elle se félicite du changement de «Ne nous soumets pas à la tentation» en «Ne nous laisse pas entrer en tentation», comme si cela changeait la donne d’un iota et ne faisait pas que déplacer le problème: pourquoi Dieu nous laisse-t-il entrer en tentation? Depuis Vatican II, l’Église pratique le révisionnisme historique (pour ne pas dire le négationnisme) dans un but politique. Il faut araser autant que possible les «aspérités» des Écritures qui passent mal aujourd’hui. (Pour un commentaire détaillé, et «édifiant», de ce verset, voir Marc Philonenko, Le Notre Père. De la prière de Jésus à la prière de Jésus, 2001, p.141-155.) L’exemple le plus récent, à ma connaissance, et qui est présenté comme un modèle du genre alors que je le trouve scandaleux, sont les diverses traductions dans la TOB du mot «juif» dans l’Évangile de Jean (pour «contextualiser» et éviter tout risque de «dérapage» antisémite), alors que Jean n’emploie que ce mot, comme quelqu’un qui écrirait «bougnoul» chaque fois qu’il parle d’un arabe.
[5]… pour simplifier: dans de larges pans de la population chrétienne dans le monde, ces positions entraînent toujours l’exclusion, sinon la mort (pour ne prendre qu’un exemple: les «avorteurs» face à certains évangéliques aux États-Unis).
[6] Le musulman qui refuse le ramadan, qui ne fait pas ses prières quotidiennes, qui ne va pas à la mosquée, etc., existe surtout dans des pays laïques et peut bien continuer de se dire musulman, il ne l’est plus de fait.
[7] C’est peu ou prou ce que François Roustang a magistralement analysé en 1966 dans son article de la revue Christus «Le troisième homme» (voir sur ce site l’article de Bernard Ginisty du 14 mars 2019 «“Le Troisième Homme” ou du bon usage des institutions»). À ma connaissance, Roustang ne s’est plus considéré par la suite comme chrétien. Voir également sur le sujet Christian Godin, Le Soupir de la créature accablée. La religion aujourd’hui, Mimésis, 2015.
Répondre
V
J’ai écrit dans mon commentaire de l’article de Bernard Ginisty «Invitation à un “travail de Carême”» publié le 19/02/2021 qu’«Il est toujours dangereux de faire une citation de Pascal». En fait, j’aurais dû écrire tout court qu’«Il est toujours dangereux de faire une citation». De ce point de vue, Augustin en particulier est une mine, dans tous les sens du terme. On peut en trouver des centaines, mais le terrain est miné. Sa conception de la charité entraîne les conséquences que j’ai dites, mais sa conception en général de la doctrine chrétienne en entraîne d’autres bien pires: la souffrance éternelle de la majorité des humains. Je tiens à insister et prétends que le chrétien qui laisse de côté cette question qu’il considère comme sans importance, qui à vrai dire ne veut pas en entendre parler, qui ne voit en Jésus qu’un dieu humble dépourvu de toute-puissance, qui réduit sa foi à l’amour que Dieu nous porte et au salut qu’il nous promet, qui nie donc la damnation éternelle de ceux qui ne sont pas sauvés et qui forment le grand nombre, triche avec lui-même, et sait qu’il triche, en évacuant purement  et simplement une vérité de foi constamment affirmée par le magistère [1]. Sur la question du christianisme en général, je reviens toujours à Tertullien, Augustin d’Hippone et Pascal. Eux sont intraitables et se moquent bien de déplaire. Sur la question de la damnation éternelle du grand nombre, précisément, Augustin a écrit des pages définitives. Leszek Kolakowski en cite des extraits ou les résume, avec un commentaire final lui aussi définitif : «De plus, ceux qui ignorent la loi divine sans que ce soit de leur faute n’éviteront pas le feu éternel: “Même ceux qui ignorent la loi de Dieu ne seront pas sans châtiment […] Sans la foi au Christ personne ne peut être sauvé […] De plus, l’ignorance qui n’est pas celle des hommes qui ne veulent pas savoir mais qui ignorent simplement, cette ignorance-là n’excuse personne: quelqu’un qui n’a pas cru parce qu’il n’a pas du tout entendu ce qu’il devait croire n’échappe pas au feu éternel; mais peut-être ce feu sera-t-il alors moins sévère” […] (De gr. et lib. arb., 3, 5; v. De corr. et gr., 7, 12)./Ainsi, si nous demandons pourquoi Jésus est venu si longtemps après la création, la réponse est claire: il a voulu répandre son enseignement en ces lieux et temps où il savait qu’il y aurait des gens pour croire en lui; si l’Évangile n’a pas été prêché en d’autres temps et lieux, c’est parce que le Christ savait que nul ne voudrait croire en lui, quelques miracles qu’il accomplît (De praed. sanct., 9, 17). Il le savait, parce que Dieu avait décidé de ne pas inclure au nombre des prédestinés les hommes des générations antérieures ou d’autres pays. […]/Il n’y a dès lors rien de surprenant dans le fait que les élus sont très peu nombreux en comparaison des futurs damnés: “Il a voulu que naissent tant d’hommes dont il a prévu qu’ils ne jouiraient pas de sa grâce, pour que par cette foule sans exemple ils soient plus nombreux que ceux qu’il a daigné prédestiner, en fils de la promesse, à la gloire de son royaume; et que par le nombre même des réprouvés il apparaisse que la foule, si grande soit-elle, de ceux qui sont justement damnés ne compte pour rien aux yeux du Dieu juste […] (Ep. 190 ad optatum, 3, 12). […] Jésus a versé son sang pour ceux qu’il a rachetés, non pas pour les autres (Enchir., 61). Lorsque les apôtres disent que Dieu veut le salut de tous les hommes, omnes renvoie au fait qu’il y a parmi les élus des hommes de toute nation, de toute condition, sexe, âge; mais il ne signifie pas tous les individus (Enchir., 103; voir De corr. et gr., 14, 44: “Il a été dit : Dieu veut que tous les hommes soient sauvés pour qu’on entende par là tous les prédestinés, car tout le genre humain est en eux” […]./[…] Dans les travaux historiques catholiques, la dureté ou la cruauté de la doctrine augustinienne de la prédestination est souvent atténuée par omission; il en est ainsi même dans la classique Introduction à l’étude de saint Augustin d’Ét. Gilson (1950), et dans les excellents commentaires de l’édition bilingue des Œuvres (depuis 1950).» (Dieu ne nous doit rien. Brève remarque sur la religion de Pascal et l’esprit du jansénisme, 1997, p.273, 274 et 275.)

Armand Vulliet

[1] J’ai déjà dit que c’est de toute façon ce que fait toujours un chrétien. Il prend dans la Bible ce qui l’arrange «parce que, dans un fatras inextricable, il ne peut pas faire autrement». Je rappelle qu’Origène fut anathématisé en 553 au second concile de Constantinople pour avoir soutenu la théorie de l’«apocatastase», c’est-à-dire du salut final de tous les êtres humains et célestes, y compris Satan, Ce qui entraîna la perte de la plus grande partie de son œuvre dans sa langue originelle.
Répondre
A
Il est des citations rituelles dans les médias, et elles le sont toujours dans un sens faux, car citées hors contexte, qui donne de leurs auteurs une image sulpicienne. Celle d’Augustin « Aime et fais ce que tu voudras » en est un parfait exemple. Plutôt que de vous demander si Augustin a réellement appliqué cette loi, il vaudrait mieux retourner au texte original : « […] nous reconnaîtrons, par exemple, que la charité rend un homme sévère, et que l'iniquité en rend un autre flatteur. Un père frappe son enfant, un corrupteur l'approuve. À ne considérer que les coups et les flatteries, où est celui qui ne recherchera pas les caresses et n'évitera pas les coups ? Mais considère les personnes et, tu le verras, les coups sont l'effet de la charité, et les flatteries celui de l'iniquité. Faites bien attention à ceci : les actions humaines se discernent les unes des autres par le principe de la charité. Beaucoup peuvent se faire, qui aient les apparences de la bonté et qui, néanmoins, ne soient pas le fruit de la charité. Les épines mêmes ne fleurissent-elles pas ? Certains actes, au contraire, semblent durs et cruels, qui se font, par motif de charité, pour le règlement des mœurs. Une fois pour toutes, on t'impose un précepte facile : Aime, et fais ce que tu voudras. Soit que tu gardes le silence, garde-le par amour; soit que tu cries, élève la voix par amour ; soit que tu corriges autrui, corrige-le par amour ; soit que tu uses d'indulgence, sois indulgent par amour; aie dans le cœur la racine de l'amour, et de cette racine il ne pourra rien sortir que de bon. [Dilige, et quod vis fac: sive taceas, dilectione taceas; sive clames, dilectione clames; sive emendes, dilectione emendes; sive parcas, dilectione parcas: radix sit intus dilectionis, non potest de ista radice nisi bonum existere.] » (Septième Traité sur l’épître de Jean aux Parthes, § 8.)


Je connais au moins deux autres passages d’Augustin qui illustrent magistralement cette maxime : « Ainsi, frères, si quelqu’un s’est laissé surprendre par quelque péché, vous qui êtes spirituel… instruisez-le en esprit de douceur. Et si tu cries, aime-le au-dedans. Tu l’exhortes, tu le caresses, tu le reprends, tu sévis : aime, et fais tout ce que tu veux. Le père ne hait pas son fils ; et pourtant, le père, s’il le faut, fouette son fils ; il inflige une souffrance, pour assurer son salut. C’est donc cela, “en esprit de douceur”. » (Il s’agit d’un Sermon, dont je n’ai pas retrouvé le numéro [cité dans Robert Joly, Propos pour mal pensants, 1961, p. 141].) Et : « […] si en vertu du pouvoir que Dieu lui a conféré, au temps voulu, par le moyen des rois religieux et fidèles, l’Église force à entrer dans son sein ceux qu’elle trouve dans les chemins et les haies, c’est-à-dire parmi les schismes et les hérésies, que ceux-ci ne se plaignent pas d’être forcés, mais qu’ils considèrent où on les pousse. […] Il y a une persécution injuste, celle que font les impies à l’Église du Christ ; et il y a une persécution juste, celle que font les Églises du Christ aux impies… […]. L’Église persécute par amour et les impies par cruauté. » (Lettre 185.)

Autrement dit, pour répondre à votre question, Augustin, et l’Église après lui, a pratiqué son précepte à la lettre.
Répondre
V
On trouve les œuvres complètes d’Augustin sur le site de la bibliothèque monastique saint Benoît.

Pour ceux que ça intéresserait, je donne les liens des extraits que j’ai cités.

– Septième Traité sur l’épître de Jean aux Parthes, dans le livre Traités sur l’épître de saint Jean aux Parthes:
https://www.bibliotheque-monastique.ch/bibliotheque/bibliotheque/saints/augustin/jean/parthes/index.htm#_Toc6821348

– le «Sermon, dont je n’ai pas retrouvé le numéro» et qui, sur le site, figure dans le livre Sermons inédits (deuxième supplément, deuxième section) sous le titre «Cinquième sermon, sur ces paroles de l’apôtre aux Galates. “Mes frères, si quelqu’un est tombé par surprise en quelque péché, vous autres qui êtes spirituels,” etc. Prêché à Carthage, à la Table du bienheureux Cyprien, le VI des ides de septembre»:
https://www.bibliotheque-monastique.ch/bibliotheque/bibliotheque/saints/augustin/inedits/suppl2c.htm/Toc#_11731615
Sur le site Documenta Catholica Omnia, il porte le nom et le numéro «Sermo 163/B» dans le livre intitulé Sermones [2] de Novo Testamento et se présente sous ce chapeau : «De eo quod apostolus ad Galatas dicit (Gal 6, 1 ss.): “Fratres, si praeccupatus fuerit homo in aliquo delicto, vos, qui spiritales estis, instruite huiusmodi”, et cetera. Sermo habitus Carthagine ad mensam martyris Cypriani VI idus septembr.» Voir
https://www.documentacatholicaomnia.eu/04z/z_0354_0430__Augustinus__Sermones_2_de_Novo_Testamento_(Serm._51_183)__LT.doc.html

– Lettre 185, dans le livre Lettres (troisième série, lettres 124-231): https://www.bibliotheque-monastique.ch/bibliotheque/bibliotheque///lettres/s003/

Armand Vulliet
L
Une adhésion complète à cette démonstration. Jusqu'à son ultime conséquence, s'agissant du rapport à l’institution : "c'est celui qui ne peut plus accepter certaines contraintes ou affirmations qui se retire". Un retrait qui n'est pas une séparation d'avec ceux qui demeurent dans l'institution. La communion demeure au moins avec quiconque conduit une recherche personnelle sur l'intelligence de la foi. Avec quiconque interroge l'éthique à partir du même esprit de libre examen.
Répondre
G
Personne n'est dépositaire de la Parole mais si on tient à vivre sa foi en Jésus-Christ d'après ce qu'on a découvert de Lui, je ne vois pas où il serait possible de se diriger si ce n'est vers l’Église.
Certes celle-ci a monopolisé la Parole en la tournant à son avantage mais il est possible de ne pas tout accepter et de refuser certaines contraintes qui ne figurent pas dans les Évangiles.
Cette liberté des croyants n'existait pas avant le 19e siècle et ne pas suivre à la lettre les commandements de l’Église était un péché d'hérésie. Aujourd'hui cette hérésie est devenue un facteur de liberté recommandé si on veut être en plein accord avec les Évangiles.
Mais quelquefois l’Église a de bonnes idées par exemple celle de supprimer « Ne nous soumets pas à la tentation » dans le Notre Père et de mettre à la place : « Ne nous laisse pas entrer en tentation ».
De même il serait bon qu'elle supprime : « A Toi appartient le règne, la puissance et la gloire » par «  A Toi appartient la compassion, la justice et la paix ». En attendant je prononce ces derniers mots tout bas et je ne suis pas la seule à changer dans mon esprit les définitions. Peut-être, après tout, l'avenir de l’Église appartient à l'hérésie.
Répondre
V
merci à vous Marc, vous exprimez pour moi, tout ce que en qui j'ai Foi
.
Répondre