Est-il permis, aujourd'hui en France, d'avoir des opinions nuancées ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

Ne méprisons pas, ne dénigrons pas la presse. Elle reste un recours contre des abus de pouvoir et en faveur d’un équilibre politique. La plupart des journalistes font honnêtement leur boulot, n'hésitent pas à poser avec modestie et discrétion de bonnes questions (celles qui fâchent), malheureusement pas toujours sur les vrais problèmes. Par exemple, le Français moyen se fout assez largement des mini-scandales financiers ou de mœurs, même si ça le distrait quelques jours, car sa vie est confrontée au durable chômage, au logement trop petit ou trop cher, à une justice trop lente parce qu’encombrée, à une gestion de la santé de plus en plus onéreuse, à l’éducation de ses enfants, qui s’en va en vrille…

 

On peut se demander pourquoi les interviews tournent souvent à la cacophonie ? Il arrive qu’un journaliste veuille contraindre son interlocuteur à renoncer à «botter en touche», et c’est bien. Ce peut être encore  parce que que les réponses sur le sujet abordé sont différentes de celles que le journaliste attendait et veut obtenir à toute force ; quelquefois parce qu’il est tenté se faire valoir au lieu de mettre en valeur celui qu’il questionne…

 

Le type de journaliste attentif aux petits ragots, sans interroger sur les grandes questions, n’est malheureusement pas totalement rare. Il me fait penser à la définition du Naturalisme donnée par mon professeur de français de Seconde. Soit un paysage ensoleillé avec des arbres, des fleurs, pourquoi pas des petits oiseaux…, au fond un mur, au pied du mur une crotte. Dans ce tableau, le naturaliste ne voit que la crotte.

Le spectacle des législatives s’est révélé à cet égard consternant. Les candidats en concurrence recherchaient avec acerbité, et sans la moindre auto-critique, le petit écart légal ou moral de leurs adversaires, sans examiner leur programmes et sans, bien sûr, confesser leurs propres manquements moraux (souvent les mêmes). Une certaine presse y trouvait sa provende : du «neuf» (!) à se mettre sous la dent. Quant aux solutions à trouver pour les problèmes majeurs, il en a été très peu question ; on n’avait plus le temps de les aborder ! Peut-être, d’ailleurs, n’y a-t-il pas de solutions, ou a-t-on peur qu’elles ne soient pas populaires (à tous les sens de ce mot) !

 

Certains débats reviennent périodiquement, au moindre événement qui les ressuscitent (ou à la faveur des creux informatifs de l’été : les fameux «serpent de mer»). Pour les animer, on garde toujours sous le coude quelques «spécialistes», issus de l’Université, du CNRS ou de quelques laboratoires semi-privés (question de caution intellectuelle ? Mais avec le risque de conflits d’intérêts). Ils ne tiennent pas toujours la balance sur des questions controversées, alors que d’autres spécialistes, tout aussi titrés et «légitimes», qui pourraient avoir une opinion contraire ne sont pas invités. Pour l’intérêt du spectacle, car finalement on garde l’impression que c’en est un, on ne promeut pas les avis nuancés et on ne favorise que les extrêmes (utile source de «buzz» ?).

 

Les dernières querelles sur des questions de société majeures ont souvent donné l’occasion de constater le simplisme des affirmations, le manque de subtilité des raisonnements et l’absence d’objections sérieuses. Quelques exemples :   

  • Longues polémiques sur le MPT par exemple : qui ou qu’est ce qui empêchait d’officialiser une alliance reconnue entre personnes de même sexe, qui ne se serait pas appelée "mariage", parce que celui-ci correspond à autre chose dans la pensée collective, à l’union d'un homme et d'une femme, acceptant généralement, comme quelque chose de normal et non un insupportable châtiment, d’avoir des enfants ? On a imposé une seule vision de ce vrai problème, sans chercher un possible consensus.
  • Que l'avortement soit parfois un moindre mal — en dehors de toute idéologie philosophique ou religieuse — comme dans le cas d’une grossesse mettant une mère en danger de mort, est une évidence. Ce serait un cas envisageable de ce qu’on pourrait qualifier de «légitime défense». Ne doit-on pas poser quand même aux différents protagonistes la double question vitale : 1° Peut-on supprimer allègrement et sans réflexion une vie plus que potentielle, même si on ne discute plus sérieusement pour savoir, comme au temps d'Aristote, au bout de combien de semaines l'âme est "infusée" ? 2° Est-il sérieux de prétendre qu'un avortement ne risque pas de provoquer chez la femme qui en est l'objet (ce mot est choisi de propos délibéré) d'éventuelles suites physiologiques et, plus sûrement, psychologiques ? Était-il nécessaire ou même subtil de supprimer un temps de réflexion à la candidate à une telle intervention, banalisant ainsi un acte qui reste, malgré tout, une violence ?
  • Dans un domaine voisin, attendons de pied ferme le débat sur la PMA, où ses promoteurs ont dit, ces dernières années tout et son contraire, et n’osent pas avouer qu’ils sont délibérément (à moins que ce soit inconsciemment) pour une «nouvelle» société, où la famille ne serait plus la base traditionnelle, mais une sorte d’accident éventuel, modifiable à volonté et facultatif
  • À propos du «respect de la vie», avez-vous remarqué que, la plupart du temps, les opposants à la peine de mort sont partisans de l’avortement, et que les «Pro-life» recourraient volontiers à la peine de mort quitte à la conditionner par des édulcorants juridiques : meurtre d’un enfant, assassinat d’une personne ayant autorité (genre membres des «forces de l’ordre»…) ?
  • Ne peut-on reconnaître — sans être accusé d'islamophobie — que la récente arrivée massive de personnes de religion musulmane (ne parlons pas de celles qui sont implantées depuis longtemps et, jusque ici, sans problèmes majeurs) pose objectivement des problèmes différents de ceux qu'apportaient les Italiens, les Polonais ou les Arméniens — dont on se réjouit du succès de l’intégration — parce qu'il y a, de fait, une incontestable rupture culturelle, parfois multiples, à assumer ? Elle n’est pas indépassable. Encore faut-il ne pas la nier sous prétexte de refuser « l’amalgame », et prendre des dispositions concertées pour le long terme. Ce constat fait, que ces autres cultures puissent comporter des apports avantageux pour renouveler la nôtre est un autre débat aussi intéressant, mais à dissocier.
  • À propos des querelles costumières à la mode, n’y a-t-il aucun autre choix que la tête nue («en cheveux», auraient dit nos grand mères) et la minijupe ou bien la burqa ? Le port d’un simple foulard, s’il satisfait une obligation religieuse de se couvrir les cheveux pour nos compatriotes musulmanes (c’est à débattre avec leurs théologiens et entre eux) ne paraît pas a priori un scandale anti-laïque, sauf si des groupes politico-religieux, voulant imposer leur loi, s’emparent de la question pour en faire une arme contestataire de désordre social. Après tout, nos grands-mères portaient des «fichus», et les femmes les moins jeunes dans certaines régions en mettent encore un.

Des nuances simples et claires sur ces questions «sociétales» controversées les retrouve-t-on couramment dans les interviews ou débats politiques ?

 

Jean-Baptiste Désert

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