Devoir de mémoire : à utiliser avec modération !

Publié le par Garrigues et Sentiers

Non, il n’existe pas de « devoir de mémoire » absolu, sacré, comme on voudrait le faire croire. L’invention de cette expression, dans les années 90 se justifiait par l’énormité du scandale humain de la Shoah, qu’on ne pouvait, qu’on ne devait pas oublier. Malheureusement, sans atteindre ce niveau hors normes, des centaines de «crimes contre l’humanité» se sont produits avant (depuis le néolithique) et après (regardez l’article «génocide au XXe siècle» sur Wikipédia). Et tout laisse à penser qu’il y en aura encore…

 

Henri IV, le «bon roi Henri, a bien compris l’inanité de remettre cent fois les exactions commises à un moment sur le métier de l’histoire. Après les horreurs des 36 ans de Guerres de religion (1562-1598), alors que les deux partis avaient commis des actes «irréparables», il a interdit de les rappeler, quitte à poursuivre judiciairement les contrevenants. Les deux premiers articles de l’Édit de Nantes sont clairs et rigoureux à cet égard. On devrait les faire apprendre par cœur, dans nos écoles.

 

« Art 1. : Premièrement, que la mémoire de toutes choses passées d'une part et d'autre, depuis le commencement du mois de mars 1585 jusqu'à notre avènement à la couronne et durant les autres troubles précédents et à leur occasion, demeurera éteinte et assoupie, comme de chose non advenue. Et ne sera loisible ni permis à nos procureurs généraux, ni autres personnes quelconques, publiques ni privées, en quelque temps, ni pour quelque occasion que ce soit, en faire mention, procès ou poursuite en aucunes cours ou juridictions que ce soit.

 

« Art 2. : Défendons à tous nos sujets, de quelque état et qualité qu'ils soient, d'en renouveler la mémoire, s'attaquer, ressentir, injurier, ni provoquer l'un l'autre par reproche de ce qui s'est passé, pour quelque cause et prétexte que ce soit, en disputer, contester, quereller ni s'outrager ou s'offenser de fait ou de parole, mais se contenir et vivre paisiblement ensemble comme frères, amis et concitoyens, sur peine aux contrevenants d'être punis comme infracteurs de paix et perturbateurs du repos public.»

 

Le «devoir de mémoire», disent les lexiques, est une expression qui désigne une obligation morale de se souvenir d'un événement historique tragique et de ses victimes… Pourquoi faire ?  …afin de faire en sorte qu'un événement de ce type ne se reproduise pas. On se doute bien que la méditation sur l’histoire n’a jamais empêché quiconque de refaire les mêmes erreurs. Sinon les peuples ne suivraient pas aveuglément les dictateurs.

 

Alors, si au lieu de multiplier les anniversaires, les commémorations, les cérémonies du souvenir, qui ne font que raviver les rancœurs, on s’efforçait— ne disons pas d’oublier – mais de mettre entre parenthèses les affronts, les souffrances endurées pour aller de l’avant ? Papistes et parpaillots ont bien réussi — en gros — à dépasser les horreurs des affrontements, les injustices de la Révocation et devenir citoyens d’une même nation.

 

Allons plus loin, pour constater que la remise en cause de la mémoire peut s’appliquer à quantité de conflits. Les difficultés subsistantes de l’œcuménisme ne se régleraient-elles pas mieux, en tous cas plus vite, si les théologiens des diverses communions chrétiennes (quel pluriel scandaleux !) acceptaient de mettre provisoirement sous le boisseau tout leur acquis théologique pour se concentrer sur une relecture «naïve» et irénique d’un Évangile à vivre ?

 

Le dépassement de «haines pluri-séculaires» n’est pas impossible. La réconciliation franco-allemande aurait semblé impensable, voire une «trahison» en 1944. Pourtant, le Traité de l’Élysée, en 1963, l’a officialisé, une demi-génération après la fin de la guerre. L’apartheid a été, en Afrique du Sud, l’une des manifestations les plus violentes d’un racisme d‘État. Il a duré de 1948 à 1991, mais son esprit fut bien antérieur (fondation de la colonie du Cap en 1652), et des traces en subsistent encore. Pourtant, la Commission vérité et réconciliation a fait progresser le «vivre ensemble» dans cette partie du continent noir. Alors pourquoi juifs et arabes ne pourraient-ils pas cohabiter pacifiquement, même si les arriérés sont très lourds et si anciens ?

 

Pourquoi ne pas sortir de la polémique permanente à propos de l’esclavage ? Oui l’esclavage a été un «crime contre l’humanité». Non les Européens n’ont pas été les seuls coupables, ce qui ne les absout pas, car la Traite a été une abomination. Mais pourquoi ne pas évoquer (ou si rarement) la culpabilité des pays arabes statistiquement aussi «négriers». Quid de la responsabilité des tribus africaines dans la vente de leurs «frères» ? Certains descendants réclament un dédommagement matériel. Comment établir la liste des ayants droit ? Comment fixer le «tarif» des morts, des suppliciés, des familles détruites ?

 

La colonisation a commis bien des injustices, et des crimes. Pour la juger en vérité, il faut, en premier lieu, la resituer dans le cadre d’une pensée ethnologique tout autre que la nôtre : le droit des peuples n’avait pas encore émergé de la conscience collective (1945). Si c’est un «crime contre l’humanité» — comme l’a avancé une éminente personnalité peut-être peu formée à la discipline historique — où placer le curseur chronologique au delà duquel il y aurait prescription ? L’expansion de l’Islam n’a-t-elle pas eu une dimension qu’on pourrait qualifier de «coloniale» ? S’est-elle déroulée dans l’enthousiasme et l’allégresse des pays conquis «bessif». Et la Guerre des Gaules ?

 

Qu’en est-il encore de la justice des mouvements de libération ? Aujourd’hui, ils ont prévalence, mais souvent, indépendance conquise, la majorité ethnique ou religieuse d’un pays «libéré» méprise les droits de ses minorités et les opprime. Qu’auraient à dire à ce sujet les Biafrais, les Sahraouis, les Touaregs… les Karens ou les Rohingya… Il y a quelques années, j’ai lu un article très critique à l’égard des Espagnols, qui, au cours de la Reconquista (Xe-XVe siècles), avaient «chassé» les musulmans d’Espagne. Ce fut sans doute une erreur économique et sociale de la part des «rois catholiques», mais encore eût-il fallu — pour respecter les droits du peuple espagnol… — que l’auteur de l’article rappelât que les musulmans avaient envahi la péninsule quelques siècles plus tôt, sans être invités et sans demander leur avis aux susdits Espagnols.

 

Alors jusqu’à quand des «mémoires» concurrentes, inapaisées, revendicatives vont-elles sacrifier l’avenir des populations et les cantonner à une rumination stérile du passé ? « Du passé faisons table rase ! » ont chanté des peuples se jetant dans le totalitarisme ! Connaissons le passé, évitons de le reproduire, mais surtout ne nous y enfermons pas, ne nous y arrêtons pas.

 

         Marcel Bernos

Publié dans Réflexions en chemin

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Jean-Michel BERNOS 27/09/2017 23:26

J'ai toujours reconnu, cher oncle, en toi, cet esprit d'humanisme qui me guide avec le même angélisme vers la "paix" que n'a jamais (malheureusement) connue notre belle planète... depuis que l'homme croît la diriger. Certains travaux expliquent que cette paix universelle n'a subsisté que 52 ans depuis que l'homme s'est cru civilisé, c'est à dire qu'aucun conflit n'aurait été constaté nulle part pendant cette période... chose je l'avoue assez difficile à constater.
Ton article réveille en moi quelques réflexions sur ce fameux devoir de mémoire : Est-ce que ce n'est pas le temps et la succession des générations qui atténue la douleur du conflit (qu'elles qu'en soient les raisons ?). Pendant combien de siècles commémoreront-nous par exemple la fin de la deuxième guerre mondiale ?
Je pense surtout aux terribles exactions du passé profond qui a vu d'autres immenses génocides chez les peuples Précolombiens, Urartu, les Grecs ou même les Romains... Des époques où plus qu'éradiquer, on immolait et sacrifiait son semblable !

Christiane Salines 25/09/2017 13:42

Merci pour ce bel article frappé au coin du bon sens!! Amicalement