La Prière dans un monde sécularisé

Publié le par Garrigues et Sentiers

Parler de la prière aujourd'hui, c'est d'abord, me semble-t-il, parler d'une crise de la prière.

Notre foi n'a pas à s'affirmer en dehors de l'histoire et de ses avatars comme si elle planait sur les eaux. Non, elle est embarquée, elle tangue et elle roule comme tout le monde. C'est d'ailleurs notre seule chance d'unité que de nous reconnaître embarqués sur le même océan, sinon sur la même embarcation, dans la même situation fondamentale d'insécurité qui nous pousse à en appeler au même Seigneur.

D'un moine, on attendrait peut-être qu'il parle de la prière du haut de sa sérénité intemporelle, du fond de son Himalaya où il aurait conservé je ne sais quel secret d'une technique ancestrale de prière et de contemplation.

Si c'est cela que vous attendez de moi, je vous décevrai. Car je voudrais partir de cette situation qui est la nôtre à tous – si du moins nous vivons l’aujourd’hui de Dieu qui est le présent des hommes – pour chercher avec vous, dans l’extrême difficulté que nous avons tous à prier, la situation providentielle d'une redécouverte de la prière vraiment chrétienne. Il n'est écrit nulle part dans la Bible que la prière serait facile, ni même qu'il fallait la souhaiter telle. Le Christ a crié « Père » sur la croix. Il n'a point cherché le confort d'une piété de prie-Dieu. C'est un signe pour nous.

 

I. Crise de la prière

La crise de la prière n'est plus la difficulté que ressent chacun d'entre nous à prier, l'ennui, la lassitude, l'acédie, toutes les formes de « paresse de l'âme » que les directeurs spirituels se sont toujours plu à dénoncer. Cette crise est une crise de civilisation. Elle se confond avec la crise de la religion elle-même.

Je  voudrais montrer comment cette crise atteint la prière dans ses deux démarches fondamentales, la demande et l'adoration, comment la mentalité technique et le soupçon analytique convergent dans la mise en question de ces deux attitudes.

 

1 – La demande, rémanence d'invocation magique ?

Demander n'est-ce pas une façon commode pour l'homme de se dispenser d'agir ? On comprend qu'un homme de l'Antiquité ou du Moyen-Age, écrasé par le Destin, figure prestigieuse de son impuissance, ait eu recours à Dieu, l'ait invoqué pour qu'il le tire de la faim, de la guerre, de la maladie. On ne comprend plus aujourd'hui qu'un homme puisse encore demander à Dieu ce qu'il sait en son propre pouvoir, sinon dans l'immédiat, du moins dans un avenir sur lesquels ses projets et ses programmes ont une prise. L'homme de la civilisation technique a désormais mauvaise conscience de prier, car il se sait responsable à la mesure de ses formidables moyens :

  • responsable de la faim et de la guerre car il sait que les organisations politiques et sociales sont l’œuvre de l'homme et non pas du destin ;
  • responsable de la maladie ou de la santé car sa technique a prise sur les causes de ces états et parce que de jour en jour ces prises semblent les limites de l'impossible.

Devant la prière de demande, ce n'est d'ailleurs plus seulement une mauvaise conscience qui nous saisit, comme devant une dérobade, c'est désormais tout simplement un refus calme, serein, ce sera bientôt – c'est déjà pour beaucoup – l'ignorance d'une démarche religieuse qui ne vient même plus à l'idée.

Cet homme du monde technique (que nous sommes tous plus ou moins), s'il rencontre encore quelque part cette étrange démarche de supplication d'un Dieu, son réflexe puis sa réflexion vont à la soupçonner de prolonger en plein XXe siècle une attitude magique d'un autre âge, d'un autre âge de l'humanité, mais aussi de tout homme c'est-à-dire une attitude infantile. De même que l'enfant attend de ses parents tout puissants qu'ils réalisent le miracle permanent de le faire vivre dans ce monde hostile et redoutable qu'il découvre, ainsi l'homme pré-technique attend des dieux qu'ils prolongent l'efficace de ses gestes maladroits et désarmés.

Laissons là la prière de détresse, l'appel au secours du nourrisson que nous restons toujours. Prenons la prière de demande sous sa forme la plus belle, la plus élaborée, la plus adulte apparemment. On prie pour les autres, pour la faim dans le monde, pour tous les accidents d'avion, pour toutes les catastrophes, pour toutes ces détresses qui nous émeuvent, que nos écrans de télévision nous servent toutes chaudes encore du sang des victimes. La prière du consommateur d'informations, politiquement impuissant et désarmé, n'est-elle pas toute proche de la prière du préhistorique apeuré par les cataclysmes ? En appeler à Dieu n'est-ce pas la décharge indispensable contre l'angoisse de n'y pouvoir rien, l'espoir qu'un Autre Tout-Puissant y mettra ordre à notre place, prolongera notre geste pour lui faire atteindre son but, fera de notre intuition bonne et de l'élan de notre cœur un geste sauveur de sa droite ?

La prière de demande apparaît alors à l'homme moderne comme un appel au Dieu-relais, la prière Telstar dont parle J.A.T. Robinson. L'impuissance à atteindre autrui, par la parole et par le geste, nous mène à recourir au grand Relais du Dieu Tout-Puissant, Omni-Présent. Lui, fera ce que nous ne pouvons faire.

On voit comment la prière de demande est paralysée par ce soupçon si même nous étions tentés d'y recourir. Mais peut-être sommes-nous de ceux qui sont déjà libérés de cette tentation et qui s'avancent dans la solitude  responsable d'un monde à construire sans recours et sans relais.

 

2 – L'adoration et les périls de l'imaginaire

Mais, dira-t-on, la prière de demande n'est pas toute la prière. Jetons du lest et renonçons à ce comportement démissionnaire. Il nous reste heureusement la forme la plus haute et la plus pure de la prière chrétienne, celle qui naît dans un cœur purifié des désirs trop humains, au-delà des avatars de l'histoire, au-delà de toutes les nuits des sens, la prière silencieuse et sans désir de l'adoration. À cette altitude tout se tait. Nous contemplons les mystères de Dieu, les merveilles de son amour. Nous ne demandons plus rien car nous savons qu'il nous a tout donné.

Hélas ! On ne s 'arrache pas si facilement à la pesanteur terrestre. Ces échappées par le haut sont encore dans l'orbite du désir humain. Le soupçon les poursuit, les réduit et les ramène au sol ferme de ce qui se passe réellement. On risque alors de s'apercevoir qu'on n'a pas bougé, sinon en imagination, que le sublime où l'on a cru s'élever n'est haut qu'en pensée, mais en acte est évasion de l'histoire, où Dieu même nous donne de vivre.

Se transporter dans un monde  où la contemplation abolit le désir, cela fait trop bien le compte du désir pour ne pas être désiré secrètement. L'imaginaire est ce lieu où nos désirs de paix, de bonheur, d'exaucement ne rencontrent plus les frontières de notre finitude, les limitations de notre condition. On peut s'y perdre dans l'image sublime d'un Autre qui serait tout ce qui nous manque ; les frontières mêmes de la personnalité s'y abolissent dans la fusion affective sans que jamais l'autre puisse nous décevoir et se refuser au jeu,  puisqu'il n'est jamais que le reflet de notre propre désir infini.

Ce que l'analyse dénonce comme satisfaction imaginaire et sublime du désir, la pensée rationnelle et technique le récuse comme contemplation qui refuse d’œuvrer dans le monde, livré aux tâches de l'homme. La prière contemplative est suspecte parce qu'elle est pur regard se perdant en son objet, alors que l'homme s'est découvert désormais comme une subjectivité agissante. La nature se prête à la contemplation car elle est un donné. Le monde technique – ville, machine, chose, outil – porte la marque de l'homme et appelle à l’œuvre, au maniement, à la création.

L'imaginaire, ce besoin essentiel de rêve, l'homme technique ne le refuse pas. Il le satisfait comme les autres parts de lui-même. De ce fait même, il l'isole, le démystifie, le traite techniquement comme tout autre besoin. Le spectacle, l'image de consommation, le film de science-fiction sont autant de liturgies profanes de l'imagination. La drogue, l'exotisme, le tourisme sont d'autres issues de ces mêmes besoins profonds. La religion se voit soudain arrachée de ses derniers refuges et se trouve en mauvaise compagnie. Cette situation, on le voit, est critique, mais elle est peut-être l'occasion unique d'une redécouverte et d'une conversion. C'est ce que je voudrais maintenant suggérer.

 

II. Redécouverte de la prière chrétienne

Je suis parti d'une grossière confusion. Personne d'entre nous ne se reconnaîtra entièrement dans la demande magique ou dans l'adoration aliénante de l'imaginaire. Personne non plus ne peut – je le crains – se sentir indemne de toute confusion ; se croire en dehors de la crise et se vanter de n'être pas atteint par ce soupçon et par cette indifférence, voire par ce dégoût de la prière. Quelque chose est atteint dans notre comportement chrétien de prière et d'adoration. Il faut faire le point. Et ce ne sont pas « les autres » devant lesquels il faut se justifier, pour lesquels il faut rectifier sa position, jeter du lest. C'est en nous-même, il faut le reconnaître, que gisent le malaise et la contradiction. Une part de nous est du côté de l'homme moderne, réaliste et efficient, une autre est souvent restée attachée à la prière de nos enfances et de nos adolescences rêveuses. La situation ne rend plus possible de telles coexistences et des vies doubles. Il faut peut-être s'en réjouir.

Je reprendrai donc ces deux formes de la prière pour essayer de retrouver le sens que donne la foi et auquel nous ramène l'épreuve actuelle. Je les enchaînerai même dans une dialectique et un cheminement qui débouche sur l'histoire, où Dieu, par nous, veut agir et réaliser son salut. Ainsi seront dépassées les ambiguïtés que chaque moment pouvait receler en lui-même, s'il croyait pouvoir se clore ou se suffire.

 

1- La demande dans la foi

La prière est une aventure. On n'en sort pas indemne, on n'en sort pas comme on y était entré, à condition toutefois que cette prière soit inspirée par la foi et soit mue par le ressort de l'histoire qu'est la foi au Dieu vivant. Je voudrais donc reprendre tout ce problème de la prière sous l'éclairage de la foi comme dynamisme d'histoire.

La demande, la prière de demande que nous dénoncions tout à l'heure comme une démission de l'homme qui se décharge sur un autre, la demande peut être aussi la première démarche de la foi. Elle a, à ce moment, un tout autre sens. Croire en l'amour de quelqu'un, c'est oser lui demander. La demande c'est le côté vulnérable de la foi. En adressant à autrui une demande, nous cessons de nous suffire pour commencer de dépendre. Ce geste est le signe le plus évident de la confiance parce qu'il signifie qu'on se risque hors de soi, qu'on attend quelque chose de l'autre, qu'on se suspend à sa réponse et qu'on se rend ainsi vulnérable.

Ainsi la voie de la demande pourrait-elle se rouvrir. Elle n'est peut-être pas fermée à la foi. Qu'est-ce alors qu'une demande dans la foi ? En quoi se distingue-t-elle de la demande sans la foi, de la prière religieuse ?

La demande hors de la foi, qui est démission, est toujours un chantage qui met Dieu à l'épreuve. Si tu m'aimes prouve le moi ! La certitude dépendra de l'exaucement. Cette demande favorise donc et prolonge la dépendance, car il faut que Dieu réitère ses signes, ne cesse de renouveler ses faveurs. Chercher des signes, mettre Dieu à l'épreuve, tenter Dieu, cette démarche est idolâtre. La Bible la dénonce comme l'inverse de la foi, le péché même contre la foi.

La demande dans la foi est tout autre chose. La certitude de l'amour de Dieu est première. Nous savons que nous pouvons nous fier à Dieu. Cette confiance est alors le principe de notre appel. Parce que nous croyons nous osons demander. Et la demande, au lieu de se figer en une dépendance insistante et asservissante, va être entraînée par le dynamisme de la foi qui l'inspire. La prière de la foi n'est pas répétition obsédante ; elle ne fait pas le siège de Dieu, elle est une aventure dans laquelle tout désir et toute attente est menée jusqu'au bout d'elle-même, jusqu'à sa conversion dans la foi.

Parce que cette demande s'adresse vraiment à l'Autre, elle finit par nous ouvrir totalement à lui. Nous commençons par demander qu'il nous sauve de l'épreuve, de la solitude ou de la souffrance et, comme le Christ, nous finissons par lui demander d'accomplir sa volonté et son Dessein d'amour sur nous. La prière de demande, lorsqu'elle est inspirée par la foi, met en connexion notre désir et le désir de Dieu. La rencontre de la foi ne se fait pas sans le risque d'une demande. Mais nous ne savons pas d'abord ce qu'il faut demander. La demande adressée dans la foi permet à Dieu de manifester sa volonté. Et la prière s'achève alors dans le consentement.

Mais attention ! On ne fait pas l'économie de l'appel, du cri, de la demande. On voudrait tant s'installer dans la sérénité d'un consentement où d'emblée notre désir s'accorderait, s'ajusterait à celui de Dieu. Mais c'est faire l'économie de l'histoire de la chair, du désir et de toute l'épaisseur de notre expérience humaine. C'est elle qui doit  tout entière être fondue au creuset de la demande pour se convertir en foi, en consentement, en action de grâces.

 

2 – L'action de grâces

La prière de la foi commence par être demande, mais s'achève dans l'action de grâces. L'action de grâces ne signifie pas la pure contemplation du mystère, ou l'adoration de Dieu en lui-même. L'action de grâces est encore un acte de dépendance besogneuse dans l'histoire. C'est reconnaître dans le présent, dans le passé, dans le réel de notre histoire, les signes d'un Dieu à l’œuvre et qu'il nous aime.

La demande était l'exercice même de la foi dans sa fonction de confiance ; l'action de grâces n'est pas au-delà de la foi – dans je ne sais quelle vision imaginaire – elle est cette même foi dans sa fonction de reconnaissance. C'est la foi qui reconnaît que Dieu est toujours là, nous précédant et nous prévenant à la racine de nous-mêmes, à la source même de nos désirs, au principe de notre histoire. L'action de grâces est l'achèvement de la prière dans le consentement à la volonté de Dieu, à son Esprit qui prie en nous le Père.

La prière dans la foi, lorsqu'elle devient consentement, n'est plus à aucun degré une évasion du réel dans l'imaginaire ou dans le merveilleux. Elle consiste  au contraire à coller au réel de ce que nous vivons, à nous reposer dans le présent que Dieu nous donne, à y reconnaître son amour offert. Non pas à vivre sans désir, car cette foi est chargée d'espérance. Mais une certitude est acquise : l'existence est don et tout événement est grâce.

Telles sont peut-être les redécouvertes auxquelles la crise actuelle nous oblige. La prière doit redevenir prière de la foi par laquelle notre désir s'ouvre à Dieu dans la demande et se convertit dans le consentement joyeux de l'action de grâces. La prière ne peut s'en tenir à la dépendance infantile vis-à-vis d'une toute-puissance de suppléance. Elle ne peut pas non plus s'évader dans la contemplation imaginaire. Mais, par la foi, elle est menée de la demande au consentement.

N'ira-t-elle donc pas plus loin ? Si. Une dernière étape me semble nécessaire : car le consentement à la volonté de Dieu, c'est la décision de faire sa volonté. La prière se dépasse dans l'action. Dans la mesure où elle cesse d'être une « bonne œuvre » méritoire, dans la mesure où elle se perd dans la gratuité de la foi, la prière s'achève dans l'action. Car sa volonté c'est par nous que Dieu veut l'accomplir.

 

Ce que je voudrais donc dire en conclusion, c'est que dans la perspective de la foi, la prière n'apparaît plus à aucun degré comme démission ou évasion. Par la demande elle confronte notre désir à la réalité d'un Autre, par le consentement elle laisse cet Autre agir sur nous, par l'action à laquelle elle mène, elle rend efficiente par nous cette volonté de Dieu.

La prière est ce creuset où notre désir se convertit en consentement et en charité agissante. Par la prière nous nous mettons au rythme de Dieu et nous nous accordons à Sa volonté. Elle prend du temps mais non parce qu'il faudrait sacrifier du temps à Dieu. Le Temps est à lui et tout ce qu'il contient. S'il y faut du temps, c'est seulement à cause de nos lenteurs et de nos résistances.

La prière est efficace, non pas comme une œuvre méritoire, non pas comme un relais de notre impuissance. Elle est efficace parce qu'en elle Dieu peut nous transformer, parce qu'elle nous rend docile à sa volonté, parce qu'elle nous fait entrer en ses desseins et nous fait œuvrer sous l'inspiration de sa charité.

Peut-être la situation actuelle de contestation de la religion et donc de la prière, nous ramène-t-elle à l'originalité de notre foi, à la critique – au nom de la foi – de toute démarche religieuse ? C'est la chance actuelle de l’œcuménisme ; une situation extérieure nous ramène tous aux exigences les plus pures et les plus critiques de la foi. C'est ce que j'ai voulu montrer ici en particulier pour la prière.

 

Olivier du Roy

Extrait de Moines Aujourd'hui,  éd. de l’Epi, 1972, p. 165-171

Publié dans DOSSIER PRIERE

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