La prière d'une religieuse

Publié le par Garrigues et Sentiers

Je ne sais pas quand la prière est devenue une réalité consciente chez moi. Cela a dû se faire de façon progressive pendant l’enfance, à la charnière entre l’éducation chrétienne reçue qui m’enjoignait de me mettre à l’écoute de mon Créateur et Seigneur et le désir d’une rencontre plus personnelle avec Celui que je ne connaissais pas mais qui m’attirait. Ce dont je me souviens, plus tard, à l’époque étudiante, c’est de certains moments d’émotion profonde : la conviction éblouissante que son amour est universel dans la flamboyante lumière rouge des vitraux de l’église romane de Taizé ou encore de sa simplicité en contemplant les fleurs roses pâles de cognassiers dans le jardin, mais aussi les moments de solitude un peu vides dans une église ouverte dont je sortais apaisée ou la ferveur d’eucharisties de petits groupes à l’aumônerie d’Aix. Mais c’est en entrant dans la vie religieuse que j’ai appris à organiser quelque peu ma prière, à lui donner un cadre et j’ai vécu cela comme une aide. Faire de la théologie l’a transformée aussi parce que la théologie a changé ma façon de croire. J’ai l’impression, au point où j’en suis maintenant, d’avoir avec le temps sans doute un peu perdu en ardeur, mais d’y avoir gagné en liberté.

Pourquoi et comment je prie maintenant ? Une première chose qui me vient à la pensée c’est que, si je prie et même si je prie assez souvent finalement, c’est parce que je crois que Dieu parle, et qu’Il me parle. Le christianisme dans lequel je vis me permet de préciser les choses et de dire qu’Il parle à la fois dans l’Ecriture, dans le monde et son histoire, et dans ma propre vie. Bien sûr, pour prier, il faut aussi croire que ce qu’Il a à dire a de l’intérêt, et c’est en général mon cas si bien que j’ai (pas toujours d’ailleurs), assez de goût pour essayer de l’écouter !

Je distingue plusieurs formes de prière :

- Tout d’abord, une forme de prière qui consiste à lire lentement et tranquillement un texte de l’Ecriture, à me rendre présente à ce texte, à m’arrêter sur les expressions qui me touchent ou m’étonnent et le goût que cela suscite en moi… à méditer en somme ; ou encore à « contempler » une scène, en écoutant les paroles échangées dans ce texte, les actions qui s’y passent. C’est dans ces moments que je peux m’identifier à tel ou tel personnage et recevoir des effets, parfois inattendus et très personnels de cette rencontre. C’est le principe même de toute lecture qui fait que des êtres « de papier » peuplant les pages des livres deviennent des personnages qui viennent à notre rencontre. Mais ici, c’est la foi qui est engagée et c’est elle qui se nourrit de cette lecture. J’aime cette remarque d’un catéchumène : « Abraham, c’est moi ! ». Il y a en moi un peu d’Abraham parti sans savoir où il allait mais appuyé sur une promesse : « je serai avec toi » et il y a aussi en moi un peu des autres croyants et croyantes qui peuplent la Bible.  La prière est donc pour moi d’abord écoute. Et au fond, ce que j’entends là, sous des formes très variées, c’est un appel à la confiance, un appel à vivre. Mais la prière est aussi prise de parole. J’aime aussi la recommandation d’Ignace de Loyola à la fin des temps de prière : « parler à Dieu comme un ami parle à son ami ». Moi aussi, je prends la parole pour dire ce que je porte : joie, questions, inquiétudes pour les autres ou pour moi, car je pense, comme d’autres, que « la lecture donne la parole à son lecteur » et que dans une lecture croyante l’Esprit parle en nous.

- Mais, puisque je viens d’écrire que je crois que Dieu parle aussi dans le monde et son histoire, j’ai la conviction forte que la prière n’est pas seulement le temps de mise à l’écart où l’on peut méditer la Parole. La prière c’est aussi chercher la trace de Dieu dans ce monde et dans les personnes rencontrées. Je fais partie d’une congrégation de spiritualité ignatienne qui cherche à former des contemplatives dans l’action. Il y a une formule ignatienne qui me parle, dans le même sens : « chercher et trouver Dieu en toute chose ». C’est d’ailleurs ce programme qui m’a fait entrer et rester dans cette forme de vie religieuse et m’y sentir à l’aise. Je n’ai pas la vocation de la vie monastique, mais je pense être appelée à la contemplation dans l’action. Voir des traces du Royaume déjà présent dans tout ce qui est dans le monde effort pour plus de justice et de paix, témoignages d’amour véritable et de don de soi, bonheur partagé… nourrit mon action de grâces et mon espérance. Mais aussi  compatir aux souffrances et entendre les appels à plus de justice me conduit aussi à prier dans l’action. Je crois que les personnes que je rencontre sont des visages visibles du Ressuscité invisible et qu’Il se rend présent dans tout ce qui fait les relations humaines.

- Enfin, il me semble que ma vie elle-même est un autre lieu de la rencontre avec Dieu. La relecture de mes journées, le soir, est peut-être le moment de prière le plus important pour moi, même s’il n’est pas très long. La relecture des moments de joie ou de souffrance, de dynamisme ou de peur, et la recherche des raisons de ces mouvements, m’aident à découvrir les appels plus personnels que Dieu m’adresse, quelque chose d’une vocation particulière qui n’est pas plus riche ou originale que celle de n’importe qui mais qui est la mienne.

Ceci étant, j’ai bien conscience que la prière est quelque chose qui est toujours à reprendre. J’apprends par l’expérience, en essayant de la mettre en œuvre. J’ai découvert aussi que la prière change selon les âges de la vie. Je ne pense pas prier mieux que lorsque j’avais 20 ans, mais je ne prie plus pareil. Dans la pratique, un ami jésuite m’a dit : « si tu veux stériliser ta prière, prie tous les jours de la même façon ! » J’essaye donc de varier les formes et il me semble que, effectivement, c’est aidant. Dans les périodes où  j’ai beaucoup de choses à faire et à penser, ce sont les questions que je porte qui constituent le fond de ma prière. Dans les périodes plus calmes, la méditation de l’Ecriture est plus facile. Si le climat intérieur est vraiment agité, les psaumes m’aident : ils me donnent des mots pour exprimer ce que je ressens, colère, souffrances, recherches ou joie. Parfois aussi, si j’ai l’impression que je m’ennuie ou que je suis vraiment trop « sèche », la lecture du témoignage de quelqu’un d’autre est une aide.

Je viens de parler de prière personnelle. Mais il y a aussi la prière collective. Prière de groupe, ou de communauté qui est souvent un bon moment pour faire grandir le sentiment que nous avançons ensemble vers un Dieu Père. Dans cette prière communautaire, je fais une place à part pour l’eucharistie. Il m’arrive comme beaucoup de monde de m’évader intérieurement ou de m’indigner devant les prises de pouvoirs dont elle est parfois le théâtre sous des formes multiples de la part des animateurs. Mais il m’arrive aussi d’être saisie dans le mouvement dialoguant de la liturgie, entre célébrant et assemblée, dans le mémorial et la montée progressive de l’« action de grâce du Christ à jamais vivant », et dans son ouverture universelle. Je suis aussi sensible au fait que l’eucharistie ouvre symboliquement sur une fraternité universelle et qu’elle anticipe le monde à venir. L’eucharistie nourrit ma foi, c’est clair. C’est là que je crois rencontrer en priorité le Christ et être introduite par Lui dans le mouvement qui  tourne l’humanité vers son Père. Je vis cela de façon différente selon les assemblées. Quand j’habitais en banlieue parisienne dans une paroisse où la grande majorité des participants venait d’Afrique noire et un peu d’Asie, j’étais touchée par le dynamisme d’une communauté pauvre et croyante et heureuse d’en faire partie. Je suis maintenant dans une paroisse parisienne où les paroles (le choix des chants ou les homélies) me rejoignent davantage et c’est plutôt cela qui m’ouvre le chemin de ces célébrations.

Au fond, la prière m’aide à éprouver que je suis « reliée » et m’aide à inventer ma vie en étant reliée.

                                                                      Françoise Durand

Publié dans DOSSIER PRIERE

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