Prix, Valeur, besoins

Publié le par Garrigues et Sentiers

N’étant pas un spécialiste de « Sciences économiques », je me contenterai d’exposer ici un résumé de ce que j’ai pu comprendre sur la question suivante : comment peut se faire au mieux pour la société l’échange de biens matériels et de services rendus disponibles par une action préalable ? L’étude de cette action relève quant à elle d’un questionnement sur le processus même de cette production, problème que je n’évoquerai pas dans le cadre de ces quelques réflexions.

Bien que n’ayant pas de document écrit sur les premiers temps de l’Humanité, certains comme Adam Smith1 ont pensé que le processus d’échange, qui aboutira plus tard à la formation de la monnaie, a commencé avec la division accrue du travail qui s’est produite avec ce qu’on a nommé la révolution néolithique : sédentarisation, agriculture, élevage, polissage de la pierre, poteries…

Mais la qualité de certaines productions artistiques ou techniques des temps paléolithiques incite à penser que dès une plus ancienne Préhistoire il y avait déjà une spécialisation. Sans doute nos ancêtres de ces temps lointains avaient-ils constaté que, les aptitudes de chacun n’étant pas les mêmes, il était préférable pour le groupe social que chacun fasse ce qu’il savait le mieux faire. Mais dès lors que personne ne fait plus, à lui seul, tout ce qui est nécessaire à sa survie, se pose le problème de l’échange : par exemple, si on imagine que dans un clan préhistorique, ce ne sont pas les mêmes individus qui chassent et ceux qui produisent les pointes de sagaies, combien va-t-on échanger de ces dernières contre une pièce de gibier ?

Cet échange se fera d’abord par le troc où chacun estime subjectivement la valeur de qu’il veut échanger (nous verrons que le problème consistant à savoir s’il y a une notion objective de valeur ou si celle-ci est seulement subjective oppose des camps adverses depuis au moins Démocrite2 jusqu’à aujourd’hui). Plus tard des matières de référence, variables d’un peuple à l’autre, seront utilisées : matières naturelles, produits agricoles ou artisanaux, esclaves... Mais dès le début de l’âge des métaux (environ 4000 av J-C) des lingots de masse fixée d’or ou d’argent seront utilisés. Beaucoup plus tard une légende raconte que le roi Gygès de Lydie (Asie mineure) en 687 av J-C invente la monnaie sous forme de morceaux d’électrum (alliage d’or et d’argent) de forme, composition et poids fixés, marqués d’un signe les authentifiant. Par la suite la monnaie aura de nombreuses évolutions : les lettres de change, les billets, les chèques... jusqu’à la monnaie électronique d’aujourd’hui.

Avec la monnaie, on peut désormais parler du prix des biens matériels et des services. Avant de poursuivre, on peut remarquer que dans toutes les sociétés connues (sauf dans des conditions exceptionnelles, telles les distributions de vivres dans des villes assiégées ou lors de famine), les échanges sont laissés à l’appréciation libre d’un arbitrage par les agents économiques (producteurs, consommateurs, intermédiaires...) entre les divers choix possibles, et non ordonnés par la puissance publique sur la base de ce que pourrait être des « besoins objectifs ». On sera donc amener à étudier s’il y a un lien entre le caractère objectif de la valeur et celui des besoins.

 

La notion de prix

De par son origine la notion de prix repose sur celle d’échange qui, comme on l’a vu plus haut, trouve sa réalisation par la moyenne statistique de subjectivités. Chacune d’elles ne peut être ni suivie ni étudiée individuellement, mais on peut constater l’existence d’un mécanisme de régulation spontané qu’on appelle le Marché. Il est régi par les fluctuations qui se produisent en fonction des niveaux variables d’offre ou de demande solvable (c’est-à-dire susceptible d’être réellement payée) du bien matériel ou du service considéré.

Cette formation des prix est un objet central de l’Économie. Les théories sur ce sujet sont en général fortement mathématisées et les calculs nécessaires sont aujourd’hui effectués par de très gros systèmes informatiques utilisant des algorithmes très performants. Les prix sont estimés par les entreprises au niveau qui permet un taux de profit (rendement du capital investi) dit compétitif, c’est-à-dire, dans une période où il y a concurrence auprès des établissements financiers pour obtenir des prêts soit pour l’investissement soit pour la trésorerie, à un niveau comparable à celui des autres entreprises. On peut remarquer qu’au temps où l’autofinancement, c’est-à-dire celle où des bénéfices non distribués en dividendes étaient la source principale du développement des entreprises, c’était la rentabilité et non la compétitivité qui était mise en avant.

Cette économie de marché, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui est-elle définitivement la seule possible ou peut-on dans un avenir plus ou moins lointain envisager un autre mode de fonctionnement ? Cela va dépendre de la position adoptée sur la notion que nous allons aborder, celle de la valeur.

 

Deux positions inconciliables sur la notion de valeur

À côté de cette notion de prix s’est très tôt posée en effet la question suivante : le prix auquel les biens matériels et les services sont échangés correspond-il à ce qu’on nommera une valeur qui serait par analogie à ce qu’on rencontre en d’autres domaines (par exemple la Physique) la grandeur dont le prix ne serait rien d’autre que la mesure ? Mais sous cette question s’en cache une autre plus fondamentale : cette notion de valeur est-elle subjective (c’est-à-dire dépendante du point de vue de celui qui l’estime) ou objective (c’est-à-dire non seulement indépendante de tout choix personnel, mais, sous une forme plus forte, indépendante du fait que dans des conditions historiques ou technologiques données, on puisse ou non la déterminer effectivement).

En fait les choses se compliquent car certains économistes vont jusqu’à distinguer comme deux notions distinctes la valeur d’usage et la valeur d’échange, expressions dont le sens sera précisé plus loin.

On ne peut s’étonner que le prix, notion éminemment subjective étant donnée son origine, ayant été accessible à la réflexion le premier, les plus anciennes théories de la valeur sont dans le camp de la subjectivité de celle-ci. C’est ce point de vue que la valeur est liée à l’utilité (donc à la valeur d’usage) et à la diversité des goûts et préférences de chacun qui se trouve dès l’Antiquité chez Démocrite, puis chez Aristote3. Cette idée est reprise par Saint Thomas d’Aquin4 et les scolastiques espagnols5. C’est aussi la position de ceux qu’on appelle les économistes classiques français tel Condillac6 qui donne l’exemple du verre d’eau dans le désert dont la valeur ne semble dépendre que de la soif de celui ou celle qui veut le boire. Turgot7 et Say8 se placent dans ce même courant d’idées.

Mais déjà en France chez les physiocrates comme Quesnay9 était apparue une conception objective de la valeur : en ces temps où l’industrie est encore si peu développée, ceux-ci mettent en avant une théorie de la valeur venant de la Nature. Ainsi on peut estimer la valeur comme le résultat de l'agrégation de « la valeur des produits naturels constituant le capital nécessaire à une production + la valeur des produits naturels nécessaires à la reproduction de la force de travail ».

Plus tard les économistes classiques anglais, tels Adam Smith déjà cité et David Ricardo10, distinguent la valeur d’échange et la valeur d’usage. Cette dernière, qui serait caractéristique d’un individu ou d’un groupe, ne dépend que de l'utilisateur et est liée à ses besoins ou ses désirs. Quant à la valeur d’échange qui, elle, dépendrait des autres individus ou groupes pour lesquels le même bien n’aurait pas la même valeur d’usage que pour les premiers, il s’agit d’une construction collective puisqu’elle tient compte aussi des besoins ou des souhaits d’autrui. Pour Adam Smith la valeur d’un bien matériel correspond à la quantité de travail nécessaire pour le produire. David Ricardo précisera quant à lui que par quantité de travail il faut entendre le travail direct (celui fourni par exemple par l’ouvrier sur sa machine) mais aussi le travail indirect (tel celui qui a été nécessaire pour la production de la machine). Ceci permettait aux économistes libéraux de considérer le salaire comme la récompense du travail direct et de justifier le profit, lié au travail indirect, comme étant la part de la valeur revenant au propriétaire des moyens de production.

Karl Marx11 reprendra cette notion de valeur-travail, mais considérant que dans l’économie de marché, ce qu’il appelle la « force de travail », c’est-à-dire l’aptitude à produire un travail, est aussi une « marchandise », il interprétera le salaire comme le prix payé pour la valeur de cette force de travail, c’est-à-dire le coût nécessaire à sa propre reproduction. Le prix total de la force de travail nécessaire à la production d’un bien étant inférieur à celui du bien produit, c’est cette différence qui constitue le profit. Ce dernier n’étant donc dans son analyse que le résultat d’une certaine organisation de la société (le capitalisme) et non une nécessité, il interprète ce profit comme une exploitation qu’il dénonce.

En réaction à ces positions apparaîtra dès 1862 avec un exposé de William Jevons12 lors d’un congrès, la notion d’« utilité marginale » (c’est à dire le fait que l’utilité d’un bien ou d’un service ne peut être définie comme une quantité déterminée, mais dépend fondamentalement du niveau de satisfaction partielle déjà atteinte du besoin ressenti). L’exemple classique est celui des verres d’eau dans le désert : même si chaque verre d’eau demande le même travail pour être obtenu, une personne assoiffée sera prête à accepter de payer un prix beaucoup plus élevé pour le premier que pour les suivants. Jevons, Léon Walras13 et Carl Menger14 sont considérés comme les fondateurs de l’école néoclassique qui remet donc la subjectivité au premier plan dans la notion de valeur.

Cette école est pratiquement aujourd’hui, dans ses diverses variantes, la seule chez les économistes non marxistes. Suivant cette même théorie le salaire qui sera payé dépendra de la facilité plus ou moins grande à trouver la personne pouvant remplir l’emploi : il en résulte de grandes disparités entre les salaires versés pour les emplois peu qualifiés car il est facile de trouver (par exemple chez les chômeurs) des personnes pouvant les remplir et ceux des PDG de grands groupes industriels ou financiers dont les capacités sont très recherchées parce qu’elles sont difficiles à trouver.

 

Un dilemme « insoluble » ?

On voit qu’une réponse rationnelle précise à la question du caractère subjectif ou objectif de la valeur n’a pu à ce jour être fournie. Si on adopte le point de vue des partisans de la valeur subjective, alors il est vain de s’étonner voire se scandaliser des prix jugés par beaucoup excessifs qui peuvent se rencontrer dans le marché de l’art, dans les cachets d’acteurs de cinéma, dans les transferts de sportifs professionnels…

Mais cette façon de voir de voir met en avant la notion de libre choix des êtres humains, quelles que soient les raisons de ces choix. Un partisan de la théorie subjectiviste de la valeur a pu dire avec un certain cynisme : « On peut acheter les œuvres de Kant par snobisme ou par besoin de connaissance : pour le marché, les motifs de l'acheteur sont indifférents. La seule circonstance décisive, c'est qu'il est prêt à y consacrer une somme déterminée. » On voit que la notion de besoins qui existeraient indépendamment de la conscience que nous pourrions en avoir est totalement étrangère à ce point de vue.

D’un autre côté si on se rallie à une conception objective de la valeur, on ne peut semble-t-il s’en servir que si plusieurs conditions simultanées sont remplies (On doit peut-être chercher une des causes de l’échec du système soviétique dans le fait qu’elles ne l’étaient pas).

Tout d’abord il faudrait être capable de déterminer cette valeur avec une précision suffisante pour pouvoir s’en servir comme base de la gestion économique, en un temps assez court pour tenir compte des changements éventuels de la valeur au cours du temps et avec un coût de calcul qui ne soit pas prohibitif, car il ferait perdre à lui seul les avantages que la connaissance de cette valeur pourrait procurer. Or la complexité des processus de production dans nos sociétés modernes pourrait, par exemple dans le cadre de la valeur-travail, rendre ce calcul inabordable aux conditions ci-dessus, même pour nos plus puissants ordinateurs.

Si on pouvait résoudre ce problème et si on fixait les prix à la valeur ainsi calculée, laisserait-on à chacun la liberté de ses achats ? Si à cette question la réponse est oui, il y aurait peut-être un risque de ralentissement économique si les biens ou les services recherchés pour leur utilité marginale par les consommateurs étaient de peu de valeur car pour satisfaire la demande il faudrait en produire beaucoup. Or, se contenter de produire une grande quantité de choses de peu de valeur, peut ne pas créer une valeur totale assez grande. Si au contraire la réponse est non, cela voudrait dire que par exemple on choisit de produire ce qui correspond à des besoins. Mais, outre que le questionnement sur la nature subjective ou objective de la notion de besoin est encore plus difficile que l’interrogation sur celle de valeur, que resterait-il de la liberté humaine dans ce cas ?

C’est sur cette absence de réponse à la question initialement posée que je dois me résoudre à conclure.

Jean Palesi

Notes

Pour les divers auteurs cités, les titres de leurs ouvrages sont indiqués le cas échéant sous la forme de leur traduction française.

1. Adam Smith (6 juin 1723-17 juillet 1790) : auteur écossais d’ouvrages de philosophie tels le Traité des sentiments moraux (1759), de droit comme les Leçons sur la jurisprudence (1763-1764) ou d’économie avec l’ouvrage fondamental Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) où il développe entre autres le concept de « main invisible » que serait le Marché comme élément de régulation économique.

2. Démocrite (environ 460 av JC – 370 av JC) : philosophe grec principalement connu pour être considéré comme le fondateur de l’atomisme.

3. Aristote (385 av JC – 323 av JC) : philosophe grec qui outre la métaphysique s’est intéressé à des sujets aussi divers que la logique, la physique, la cosmologie, la biologie, l’éthique, la politique…

4. (saint) Thomas d’Aquin (1324 ou 1325 – 7 mars 1374) : philosophe et théologien issu d’une famille comtale du Latium (région de Rome) ; ayant cherché à concilier l’expression de la foi chrétienne avec la philosophie d’Aristote, il adopte sur les sujets économiques des positions très semblables à celles de ce dernier.

5. Les scolastiques espagnols : une douzaine d’auteurs de Francisco de Vitoria (1485 – 1546) à Juan de Lugo (1583 – 1660) qui prolongent et développent les conceptions de Thomas d’Aquin en matière d’Économie.

6. Étienne Bonnot de Condillac (30 septembre 1714 – 3 août 1780) : philosophe, écrivain et économiste français. Ses principaux ouvrages vont de l’Essai sur l’origine des connaissances humaines (publié en 1746) à La langue des calculs (publié à titre posthume en 1788) en passant par le fondamental Le commerce et le gouvernement considérés relativement l’un à l’autre.

7. Anne Robert Jacques Turgot, baron de l’Aulne (10 mai 1727 – 18 mars 1781) : homme politique et économiste français auteur de nombreux ouvrages. Il est partisan des théories libérales de Quesnay même s’il n’a pas tout-à-fait sa position sur la notion de valeur.

8. Jean-Baptiste Say (5 janvier 1767 – 14 novembre 1832) : industriel (du coton), journaliste et économiste français. Il est considéré comme le plus important des économistes classiques français. Son ouvrage fondamental est le Traité d’économie politique ou simple exposition de la manière dont se forment, se distribuent et se composent les richesses.

9. François Quesnay (4 juin 1694 – 16 décembre 1774) : médecin et économiste français l’un des fondateur de l’école des Physiocrates. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la médecine, de plusieurs de L’Encyclopédie (de Diderot). En économie on lui doit entre autres le Tableau économique (publié en 1758), considéré comme la première représentation schématique de l’Économie.

10. David Ricardo (19 avril 1772 – 11 septembre 1823) agent de change, député et économiste britannique. Son principal ouvrage est Des principes de l’économie politique et de l’impôt (publié en 1817). Il est partisan du libre-échange qui est décrit comme un jeu à somme positive (ou gagnant-gagnant).

11. Karl Marx (5 mai 1818 – 14 mars 1883) : historien, sociologue, philosophe et économiste allemand. Il a été aussi journaliste, essayiste et est connu pour être un théoricien de la révolution socialiste et communiste. Son œuvre fondamentale dans le domaine de l’Économie est Le Capital (publié en 1867).

12. William Stanley Jevons (1er septembre 1835 – 13 août 1882) : logicien et économiste britannique considéré comme l’un des fondateurs de l’école « néoclassique » et de la « révolution marginaliste ». Dans ce cadre il est le créateur de l’« école de Cambridge ».

13. Léon Walras (16 décembre 1834 – 5 janvier 1910) : économiste français ayant décrit l’« équilibre général de concurrence pure et parfaite ». Il est avec le Jevons et Menger un des créateurs des concepts marginalistes, et le fondateur de l’« école de Lausanne »

14. Carl Menger (23 février 1840 – 26 février 1921) : économiste autrichien qui dans le cadre marginaliste remplace la notion de valeur-travail par celle de valeur-utilité. Il est le fondateur de l’« école de Vienne ».

Publié dans DOSSIER ARGENT

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levy 20/05/2017 11:15

Lumineux exposé des fondamentaux de l'Economique. Qui s'attache aux notions les plus essentielles dont il met en relief qu'elles sont d'abord des notions en débat. Une pédagogie clarificatrice qui vaut à son dispensateur toute notre gratitude.
Une conclusion encourageante s'en dégage : en dépit des modélisations mathématiques auxquelles tout pousse à la ramener, l'économie penche encore beaucoup du côté des "sciences molles".
Pour ne pas dire qu'elle est vouée à rester par nature dans le champ de la philosophie, à côté de la philosophie politique et de la philosophie du droit. Qu'elle se partage entre la logique et l'éthique.
Mais on reste aussi, après lecture, sur l'impression d'être en quelque sorte comme la mouche qui se heurte sans fin au carreau de la fenêtre. Impression qui, à tout prendre, vaut certainement mieux que la certitude d'être dans le vrai, dans le seul vrai, qu'affichent sur les médias ou hors médias, les "experts" qui professent la même pensée unique dogmatique. Est-il d'autre façon de la résumer que celle-ci : « les pauvres sont à leur place, l'unique souci à avoir étant de satisfaire le besoin d'enrichissement des riches ».
Comme vient à l'esprit une interrogation en forme d'intuition : et si la gratuité constituait en fin de compte la seule valeur appréciable - aux deux sens du terme -, la seule exempte de doute ? Parce qu'elle n'a pas de prix, parce qu'elle transcende le besoin, parce qu'elle conduit au point ultime de la perception du solidaire.
Parce qu'elle est l'économie de l'amour, sous toutes formes et expressions que celui-ci peut revêtir.