Les évêques de France et le Front National

Publié le par Garrigues et Sentiers

La Conférence des évêques de France a publié un texte à la suite du premier tour des élections présidentielles1. Ce texte relativement court (environ 700 mots) veut rappeler l'essentiel. Après une introduction expliquant qu'elle n'appelle pas à voter pour l'un ou l'autre, la Conférence rappelle quelques principes fondamentaux pour développer après les points qui lui semblent essentiels afin « d'éclairer les consciences ».

Ces points sont évoqués en termes très généraux. Nous pouvons retenir l'affirmation que l'être humain « est plus qu'un élément du processus économique ou technologique », que la solidarité est importante. Une ouverture aux migrants : « comment notre pays pourrait-il reculer devant la perspective d'accueillir et d'intégrer quelques dizaines de milliers de ces victimes [les réfugiés] ? » Enfin un rappel de notre responsabilité écologique. À cela rajoutons un rappel de la position de l'épiscopat sur la famille et la demande de « respecter davantage le fait historique et culturel des nations ».

 

Que penser d'un tel texte?

D'abord il est tellement général et fade que les deux candidats pourraient le signer. 3 lignes sur l'économie, 5 sur la solidarité, 4 sur les migrants, autant dire à peu près rien. Le néo-libéral Macron, égratigné sur sa conception de « l' homo œconomicus » affirmera qu'il veut protéger l'humain qui n'est pas réduit à l'économique, Madame Le Pen acceptera quelques dizaines de milliers de réfugiés, en échange du refus du regroupement familial, du renvoi des étrangers au chômage, etc.

Le rappel sur la famille est clairement un appel du pied à « La manif pour tous » et un rappel des obsessions de la hiérarchie catholique. De même on peut lire sous l'évocation du fait historique et culturel des nations la fameuse question des racines chrétiennes de l'Europe, qui s'adresse au même public.

 

Ce texte est important par ce qu'il ne dit pas.

Les principes qui constituent le socle de notre société et qui sont aussi partie du socle du christianisme sont totalement bafoués par le Front National. L'égalité de tous les hommes, la fraternité, la liberté, la dignité de tous dans distinction, la nécessité de protéger les plus faibles sans discrimination, on pourrait allonger la liste des droits fondamentaux sans lesquels il n'y a plus d'humain. Alors qu'en 2002 l'incompatibilité du FN avec ces principes était affirmée, le silence actuel des évêques est assourdissant. On pourrait leur rappeler les déclarations des papes successifs... qui n'étaient pas spécialement avant-gardistes ! On pourrait même leur rappeler leurs propres déclarations, comme celle du Cardinal de Paris en 2008 : « [L'Eglise] appelle les communautés locales à réfléchir et à agir pour venir en aide à ceux qui ont mis leur espoir, leur ultime espoir, dans le risque de l’immigration. Elle soutient les femmes et les hommes politiques dans leur implication pour cette cause, même si elle n’est pas très rentable électoralement », cette phrase étant prise dans tout un texte de défense du respect dû à toute personne.

Ou encore ce texte du "gauchiste" Benoît XVI :« Il s’avère toutefois que les travailleurs étrangers, malgré les difficultés liées à leur intégration, apportent par leur travail une contribution appréciable au développement économique du pays qui les accueille, mais aussi à leur pays d’origine par leurs envois d’argent. Il est évident que ces travailleurs ne doivent pas être considérés comme une marchandise ou simplement comme une force de travail. Ils ne doivent donc pas être traités comme n’importe quel autre facteur de production. Tout migrant est une personne humaine qui, en tant que telle, possède des droits fondamentaux inaliénables qui doivent être respectés par tous et en toute circonstance. »

D'ailleurs c'est l'organisme chargé des questions sociales par l'épiscopat qui leur fait un petit rappel cette semaine en publiant une série de déclarations autorisées des plus hautes autorités de l'Eglise catholique sous le titre Le programme du FN est-il catho-compatible ? Les textes parlent d'eux-mêmes.

Que l'épiscopat ne donne pas de consigne de vote, c'est un progrès. Rappelons le temps où il interdisait le vote communiste. Mais que cela lui permette de se défausser devant ses responsabilités, c'est confondant ! La raison en est probablement la peur de perdre quelques ouailles (ou beaucoup) qui dans la frange très droitière des cathos se sont engagés dans « La manif pour tous », dont beaucoup sont imprégnés des idées du FN ou appartiennent déjà à la mouvance FN comme Marion Maréchal Le Pen (qui avait été invitée par l'évêque de Toulon à des universités d'été !).

Mais alors l'Eglise (si tant est qu'elle se confonde avec sa hiérarchie) n'a plus de sens, et n'a plus rien à dire, elle n'a plus de légitimité. On ne lui demande pas de condamner les électeurs du FN (comme elle le faisait des électeurs communistes), simplement d'oser appeler un chat un chat, et de proclamer que les principes du FN sont directement opposés à ceux du christianisme. Après ses membres feront ce qu'ils veulent. Tous, nous sommes pécheurs, notre comportement n'est souvent pas conforme à l'appel qui nous est fait, serait-ce pour cela qu'il faudrait cacher cet appel sous le boisseau ? De plus chacun doit agir selon sa conscience, la hiérarchie sait bien que ses avis ne sont pas toujours suivis par les fidèles et elle doit bien admettre que tout homme agit librement et non pas sur ordre. Cela ne justifie en rien de jouer avec la vérité de notre Foi.

Dans cette affaire, la hiérarchie a agi comme la majorité des commentateurs qui nous abreuvent actuellement : on discute de l'Euro, de telle ou telle mesure pour savoir si elle serait applicable, en oubliant que l'essentiel n'est pas là. L'essentiel est cette montée d'un parti qui détruit notre société en s'attaquant à ce qui en fait le fondement. Ce n'est pas parce qu'il a appris à lisser son discours qu'il a renoncé à cette entreprise de destruction. La hiérarchie qui se dit responsable de la Vérité a préféré suivre le mouvement et plaire au monde...

Je ne te prie pas de les enlever du monde, mais de les garder du Mauvais. Ils ne sont pas du monde comme moi je ne suis pas du monde. Sanctifie les dans la Vérité (Jn 17, 13-17) : on pourrait continuer les citations au sujet relations des disciples avec le monde.

La peur de l'épiscopat serait-elle celle de perdre l'unité de l'Eglise, de « déchirer la tunique sans couture » ? On peut comprendre cette crainte, mais de quelle unité s'agit-il ? Le Christ n'a pas fait l'unité de tous les hommes... L'unité se fait autour de lui, malgré nos manques ou trahisons, mais certainement pas en cachant la vérité.

Pour finir, rappelons à nos évêques la fondation de l'Eglise confessante d'Allemagne en 1934 autour de Martin Niemöller, Dietrich Bonhoeffer et Karl Barth lorsque seuls trois diocèses avaient refusé de se soumettre à Hitler. Il est vrai que le premier est alors passé par Dachau, le second a été exécuté dans le camp de concentration de Flossenbourg, le troisième était suisse, cela l'a sauvé. Et souvenons-nous de la mise en garde de Martin Niemöller :

« Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n'ai rien dit, je n'étais pas communiste.

Quand ils sont venus chercher les sociaux-démocrates, je n'ai rien dit, je n'étais pas social-démocrate.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n'ai rien dit, je n'étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester. »

 

Marc Durand

 

 

1.– Et ce matin encore, 3 mai, le Président de la Conférence des Evêques de France a insisté pour affirmer que l'Eglise de France ne prendrait pas position, se plaignant de l'hystérie qui nous prendrait.

 

Commenter cet article

Jean-Baptiste Désert 07/05/2017 17:16

Comme souvent, je comprends, et en partie approuve, le texte de Marc Durand et, en même temps, je proposerai quelques remarques.
1° Je suis d'accord sur la dénonciation de la langue de buis de nos évêques qui, trop souvent, noient le poisson, bottent en touche, et parlent en circonvolutions pour ne rien dire de clair.
2° Mais pendant des décennies, on a reproché au clergé d'intervenir dans les élections en donnant un avis affiché sur les candidats. (Marc le fait à juste remarquer à propos des électeurs communistes). On redoutait cette influence "réactionnaire". Rappelons que, depuis la Révolution jusqu'en 1944, ce sont en partie les partis et syndicats de gauche, qui se sont opposés au vote des femmes, de crainte qu'elles n'obéissent aux injonctions de leur curé.
3° Il est possible de ne pas approuver toutes les innovations en matière de vie sociale sans être facho. On peut être réticent à l’emploi du mot «mariage» pour désigner une union légitime entre personnes de même sexe, sans être forcément un suppôt de la Manif pour tous et un homophobe. On peut admettre la légitimité de la GMA sans approuver la GPA etc. Cessons d'interpréter le réel de façon manichéenne.
4° En tant qu'historien, je crois "historique" d’affirmer que notre histoire a de sérieuses "racines chrétiennes", même si elles ne sont pas les seules, car il faut y adjoindre, naturellement, la culture gréco-romaine, les Lumières, etc. Mais enfin, de 500 à 1500 (en gros !) c'est bien le christianisme qui a majoritairement informé en bien comme en mal notre civilisation.
5° On peut être favorable à un accueil "évangélique" des réfugiés, sans pour autant approuver une immigration sans limites définies en nombre et en durée, et surtout sans que les arrivées soient organisées, de telle sorte que les gens soient accueillis en étant assurés d’un logement, de soins, d'éducation, de travail, c’est à dire non seulement avec une réponse immédiate (nécessaire), mais un avenir (actuellement incertain). Sous peine de préparer une nouvelle forme de misère à la misère reçue. La logistique me semble ici plus utile que la théologie.
6° On ne peut s'arrêter aux actions personnelles de tel ou tel évêque. Celui de Toulon — conservateur assumé — n'est pas plus symptomatique de l'épiscopat français que ne l'est l'évêque considéré comme "progressiste" de Partenia ! Le vrai problème réside dans les silences du corps en tant que tel.
Oui, on va voter Macron, parce qu’on n’a pas le choix, mais il faut un optimisme sans mémoire pour être dès à présent persuadé, comme les responsables juifs, protestants et musulmans, que ce « vote républicain …garanti(ra) une France, forte de toute son histoire, confiante dans son avenir et dans sa capacité à rayonner dans le monde».