Le droit de chaque homme à dire le sens du vivre-ensemble

Publié le par Garrigues et Sentiers

Dans une tribune publiée au lendemain des élections présidentielles, François Soulage, Président du collectif Alerte qui regroupe 38 associations qui luttent contre l’exclusion, écrit ceci : « Nous vivons dans une France à plusieurs vitesses où les politiques à mettre en œuvre ne peuvent se résumer à des slogans simplistes. (…) Une politique de lutte contre les fragilités est encore à inventer. Il s’agit de savoir si nous avons encore assez de choses en commun à partager pour « vivre ensemble » et s’il existe une volonté pour aller dans ce sens »1.

Il n'y a pas de droits qui ne soient le fruit d'une volonté éthique et du respect de chaque être humain comme l’affirme le préambule de la déclaration universelle des droits de l’homme : « considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde »2.

Dans cette perspective, la fraternité vécue notamment avec les plus exclus est fondatrice d’humanité, de pensée et de droit. Elle fait éclater tous les ordres et les enfermements meurtriers : « Se manifester comme humble, comme allié au vaincu, au pauvre, au pourchassé – c’est précisément ne pas rentrer dans l’ordre. Par cette sollicitation de mendiant ou d’apatride n’ayant pas où reposer sa tête – à la merci du oui ou du non de celui qui l’accueille – l’humilié dérange absolument ; il n’est pas du monde. (...) Se présenter dans cette pauvreté d’exilé, c’est interrompre la cohérence de l’univers »3.

Les inégalités les plus profondes qui sont reparties à la hausse depuis dix ans, note François Soulage « portent sur l’accès au pouvoir et au savoir. Aux inégalités matérielles s’ajoutent de plus en plus les inégalités culturelles. Or celles-ci sont très difficiles à combattre et nécessitent un travail de fond qui n’a pas commencé, ni dans les discours, ni dans les faits ». Dans ce combat, le mouvement ATD Quart-Monde est en première ligne. Son fondateur, Joseph Wresinski apostrophait ainsi ceux qui sont un peu trop pressés de « faire le bien » : «Qu’est -ce qui nous a pris à toujours vouloir régler le monde ? Quelle puissance religieuse nous a-t-elle été donnée, quelle part de vérité nous a-t-elle été transmise, qui nous permettent de toujours tout décider ? De tout décider pour les autres, de savoir mieux que tout le monde ce que les autres désirent et la manière dont ils veulent l’obtenir. Quand aurons-nous enfin l’humilité de reconnaître que les décisions doivent venir d’en bas, doivent venir de ceux à qui nous sommes voués, à qui nous nous sommes donnés ? »4.

L'histoire montre la fécondité de ce que le philosophe tchèque Jan Patočka appelle « la solidarité des ébranlés ». Vaclav Havel, disciple de Patočka, dissident ayant connu la prison avant de devenir Président de la République tchèque, écrivait ceci : « Il s'agit d'un pouvoir qui ne réside pas dans la force de tel ou tel groupe politique particulier, mais avant tout de potentialités répandues à travers toute la société, y compris dans les structures du pouvoir politique en place. (...) C'est en quelque sorte une arme bactériologique grâce à laquelle, la situation étant mûre, un seul civil peut désarmer une division entière. Cette force donc, ne participant d'aucune manière à la course au pouvoir, agit dans cet espace obscur de l'existence humaine »5.

Le premier droit de l’homme, celui qui fonde tous les autres et rend possible une démocratie qui soit autre chose que la juxtaposition de manipulations médiatiques, c’est de reconnaître chacun comme sujet porteur de sens dans l’espace public au lieu de le réduire à un objet de nos savoirs, à un client de nos bonnes œuvres ou à un militant de nos causes.

Bernard Ginisty

1.- François Soulages, Quelle place pour les plus fragiles ? dans La Lettre de Témoignage Chrétien du 11 mai 2017.

2.- Déclaration universelle des droits de l'homme Préambule, 1er paragraphe.

3.- Emmanuel Levinas,: Entre nous. Essais sur le penser-à-l’autre, éd. Grasset, Paris 1991 p. 71.

4.- Joseph Wresinski, Écrits et Paroles. Aux volontaires, tome 1, éditions Saint-Paul-Quart-Monde, Paris 1992, p. 533.

5.- Vaclav Havel, Essais politiques, éditions Calmann-Lévy, Paris 1989, pages 89-90.

Publié dans Signes des temps

Commenter cet article