Jésus et l'Argent

Publié le par Garrigues et Sentiers

Il est curieux de constater qu'Amour et Argent commencent par la même lettre. Mais comme dit Jésus dans Mt 6, 24 : « Nul ne peut servir deux maîtres, ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent ».

Ainsi l'Argent est mis en opposition mais avec le même degré de pouvoir et de puissance que Dieu lui-même. Cela lui donne la faculté de s'élever au rang d'une personne qualifiée ayant les capacités de fabriquer, de diriger, d'instruire, de présider mais dont la qualification est la malveillance1. De là à le mettre sur un pied d'égalité avec Satan il n'y a qu'un pas.

Jésus s'est hautement méfié de l'argent si bien que le chapitre 16 de Luc est centré sur lui avec la parabole de l'argent trompeur ou de l'intendant infidèle et celle du mauvais riche et du pauvre Lazare. L'intendant sera loué pour son habileté à se tirer d'affaire en se faisant des amis qui « l'accueilleront dans les tentes éternelles ». Au contraire le mauvais riche enfermé sur ses richesses matérielles sans un regard pour le pauvre Lazare ne pourra rejoindre le Royaume de Dieu et se retrouvera en Enfer : deux textes qui nous dirigent vers les deux aspects de l'après-vie, le Royaume des cieux et la Géhenne.

Jésus ne prononce jamais le mot argent comme si ce mot allait lui brûler la langue. Dans Jean 6, 7 lors de la multiplication des pains Jésus dit à Philippe : « Où achèterons-nous du pain pour que mangent ces gens ? » Philippe lui répond : « Deux cent deniers de pain ne suffiraient pas pour que chacun en ait un petit morceau ». C’est Philippe qui parle d'argent. Les disciples devaient être loin de posséder sur eux une telle somme.

Dans Jn 4, 8 « Ses disciples étaient allés à la ville pour acheter de quoi manger ». Les disciples devaient donc disposer d'un peu d'argent sur eux bien que dans Marc 6, 8 Jésus ait prescrit à ses disciples de ne rien prendre pour la route, même pas une menue monnaie.

Mais Jésus évite de parler d'argent et même de le toucher comme si celui-ci était infecté par un virus.

Dans Luc 20, 24 : « Montrez-moi un denier, de qui porte-il l'effigie et l'inscription ? » question posée aux Scribes et aux Pharisiens, il ne prend même pas la pièce dans sa main. Et il prononcera la fameuse phrase Luc 20, 25 : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » : deux façons d'agir très différentes !

Mais pour revenir à Jean 4, Jésus ne mangera pas de la nourriture achetée par ses disciples comme il ne boira pas de l'eau du puits. Jésus répondra à l'injonction de ses disciples : « Rabbi mange ! » Jn 4, 34 « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé ». Nourriture et boisson, valeurs marchandes, seront transformées spirituellement.

De même l'argent est traduit en dons spirituels comme dans la parabole des talents : Mt 25, 14-30, les talents étant assimilés à des charismes.

Mais écoutons Fabrice Hadjadj dans son livre Résurrection Mode d'Emploi2 dans lequel nous pouvons trouver une réponse à cette allergie de Jésus à l'argent : « La monnaie a trois fonctions. Elle est mesure de valeur, réserve de valeur et moyen d'échange. Et ces trois fonctions correspondent curieusement aux trois vertus théologales : la Foi, l'Espérance et la Charité.... Et là où la Foi nous donne de considérer tout être comme une créature bien-aimée de l’Éternel, l'argent en tant que mesure de valeur nous le fait estimer comme un article tarifié....
 Là où l'Espérance nous ouvre à l'inattendu de la béatitude, l'argent en tant que réserve de valeur nous garantit d'accéder aux offres du centre commercial. Là où la Charité entraîne la communion des personnes, l'argent en tant que moyen d'échange préside à la circulation des marchandises... L'amour de l'argent vous permet ainsi d'être un trader et vous protège d'être un témoin... L'effigie de la pièce est aujourd'hui plus que jamais de César car César a tous les pouvoirs sur cette terre, seul l'intéresse l'évolution des valeurs boursières. Les entreprises qui mettent la clé sous la porte, les ouvriers au chômage, les petites gens en-dessous du seuil de pauvreté, les SDF qui dorment dans la rue, ça ne concerne pas César le trader suprême enfermé comme le riche dans le rachat de ses actions. »

Pour Jésus ce sont le regard et le geste portés vers les pauvres qui comptent et non le degré de dépossession de ses biens envers eux. Au riche notable il dira : « Vends tous tes biens donne l'argent aux pauvres et suis-moi » pour que celui-ci ait la Vie Éternelle. Zachée dira à Jésus : Luc 19, 8 « Voici Seigneur je vais donner la moitié de mes biens aux pauvres et si j'ai extorqué quelque chose à quelqu'un je lui rends le quadruple » Après ces paroles généreuses, Jésus ne reprend pas Zachée en lui objectant : « C'est tout le reste de tes biens qu'il faut donner aux pauvres » mais il lui dit simplement : v. 9 « Aujourd'hui le salut est arrivé pour cette maison ». C'est la radicalité de l'enfermement sur leurs richesses qui condamne le notable riche et le mauvais riche de Luc car Lazare ne demandait que les miettes de la table du riche, ce qui est destiné à être jeté. A cette radicalité de l'enfermement sur ses richesses, Jésus oppose la radicalité de l'ouverture du cœur aux valeurs évangéliques. Luc est le seul Évangéliste à parler de Zachée, peut-être en voulant marquer que ce sont cette conversion radicale du cœur et la sincérité du geste qui comptent.

Quand une personne apporte à manger à un SDF dans la rue, que ce soit un superbe gâteau ou un simple sandwich, peu importe. La valeur du donateur ou de la donatrice n'est pas là. Elle est d'abord dans le regard dirigé vers ce SDF, elle est ensuite dans le déplacement effectué pour le rejoindre et enfin dans le geste de partage : la gratuité de l'apport. Là aussi, que notre regard se dirige vers un seul pauvre ou vers des milliers, ce n'est pas le nombre qui compte mais la reconnaissance de l'existence de la pauvreté, et de la pauvreté à nos portes, et ensuite d'envisager un partage même minime de nos ressources.

Pour trahir Jésus, Judas se rend auprès des grands-prêtres et leur dit : Mt 26, 15 « Que voulez-vous me donner et moi je vous le livrerai ? Ceux-ci lui versèrent trente pièces d'argent ». La vie de Jésus est évaluée en valeur marchande. Pourquoi dans Jean, Jésus désigne-t-il celui qui va le livrer par la bouchée de pain tendue ? C'est écrit : Jean 10, 28 « Ma vie personne ne me l'enlève mais je la donne de moi-même ». On pourrait ajouter : ma vie est gratuite et non monnayable ; souviens-toi de ça Judas ! Par ce pain trempé dans le vin c'est ma vie que je te tends, prends-la, je te la donne et à toi en premier. Ainsi, c'est Jésus qui reste maître de la situation. Ce n'est plus ni la corruption de Judas par les grands-prêtres, ni la cupidité du même Judas pour l'argent facile à gagner ainsi, ni même aussi sa déception d'un Messie non guerrier et non ambitieux qui dominent.

Effaçant toute trace de l'argent comploteur et meurtrier, c'est seulement l'Amour gratuit, l'Amour don de soi, cet Amour qui rejoint celui du maître suprême, Dieu lui même, qui prend le dessus.

Christiane Guès

1 – Pourquoi le Christ identifie-t-il l'argent à une sorte de personne malveillante ? S'il n'est que l'outil du commerce comment se changerait-il en son maître-ouvrier ? : Résurrection Mode d'emploi de Fabrice Hadjadj

2– Résurrection Mode d'Emploi de Fabrice Hadjadj, Éditions Magnificat, 2016.

Publié dans DOSSIER ARGENT

Commenter cet article