« Ce que l’argent ne saurait acheter »

Publié le par Garrigues et Sentiers

C’est le titre du best-seller mondial de Michael J.Sandel, professeur à Harvard, récemment traduit en français. Sandel écrit :« Nous vivons à une époque où quasiment tout peut être acheté et vendu. Depuis trois décennies, le marché…a fini par régenter notre vie comme jamais auparavant : loin de résulter d’un choix délibéré, cette situation s’est presque imposée à nous par surprise »1.

Sandel en écrivant « depuis trois décennies » sous-estime sans doute un mouvement de longue durée, puisqu’il y a un siècle, Péguy révélait en véritable prophète le rôle de l’argent dans notre monde moderne : « Par on ne sait quelle effrayante aventure…ce qui ne devait servir qu’à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger »2.

Sandel analyse comment la marchandisation n’épargne aucun domaine et considère que remettre les marchés à leur place suppose que l’on débatte ouvertement de ce que nous voulons protéger de la marchandisation. Voici quels sont les derniers mots de son livre : « Voulons-nous d’une société où tout soit à vendre ? ou y a- t- il certains biens moraux et civiques auxquels les marchés ne font pas honneur et que l’argent ne saurait acheter ? ».

Le livre de Sandel amène à interroger la place de l’économie et ébranle les prétentions de la soi-disant « science » économique dominante à nous dicter nos comportements « rationnels » comme le souligne Jean-Pierre Dupuy dans une excellente préface à l’édition française. Alors que l’économie de marché est un outil précieux d’organisation de l’activité productive, la société de marché « est un mode de vie tel que les valeurs marchandes s’insinuent dans le moindre aspect des affaires humaines ». Pour l’économiste Garry Becker l’approche économique est assez globale pour s’appliquer à tout comportement humain. Il y a des prix explicites comme le prix d’une voiture ou d’un grille-pain et des prix implicites. Selon Becker si nous étions moins sentimentaux, nous reconnaîtrions que le choix de se marier par exemple relève d’un calcul économique. Plutôt que de rester prisonnier de normes sociales, de parler de valeurs morales, mieux vaudrait selon Becker être rationnel et conscient de ce qui est sous-jacent et que le raisonnement économique peut mettre à jour. Selon Becker tous nos comportements sont régis par des impératifs économiques et lui-même a appliqué son raisonnement à l’étude du mariage et du divorce. Si quelqu’un décide de se marier c’est que l’utilité attendue du mariage est supérieure à celle du maintien du célibat. Dans sa préface, Jean-Pierre Dupuy cite un autre économiste célèbre Milton Friedman en disant qu’il ne sait pas si c’est par cynisme ou naïveté que M. Friedman a écrit ces lignes : « Les prix qui émergent des transactions volontaires entre acheteurs et vendeurs (…) sont capables de coordonner l’activité de millions de personnes dont chacune ne connaît que son propre intérêt (…) le système des prix remplit cette tâche (…) sans qu’il soit nécessaire que les gens se parlent ou qu’ils s’aiment. »

La force du livre de Sandel vient de ses analyses et des nombreux exemples qu’il prend pour illustrer les progrès de la marchandisation. Sandel est américain et prend ses exemples aux Etats-Unis mais nous aurions bien tort de considérer que cela ne nous concerne pas. En effet dans ce domaine comme dans bien d’autres, force est de considérer que les Etats-Unis nous précèdent de quelques années.

M. Sandel considère qu’il y a deux raisons principales de s’inquiéter de vivre dans une société où progresse la marchandisation : l’une a trait à l’inégalité, l’autre à la corruption.

Inégalité et démocratie.

Voilà quelques exemples parmi beaucoup d’autres analysés dans le livre de Sandel de ce que l’on peut acheter si on en a les moyens :

  • Une cellule de prison améliorée : 82 dollars la nuit
  • L’accès des automobilistes solitaires à emprunter la voie réservée aux véhicules à occupation multiple moyennant 8 dollars à l’heure de pointe.
  • Le numéro de portable de votre médecin : de 1500 à 25000 dollars par an qui permettent d’être reçus le jour même, etc, etc. Alors que pendant la plus grande partie du XXe siècle, dans les stades de base-ball, les dirigeants de société et les cols bleus étaient assis côte à côte et faisaient la queue ensemble pour acheter des hot-dogs et de la bière, depuis quatre décennies, de hautes suites panoramiques surplombant le terrain de jeu séparent les riches du vulgum pecus cantonné aux tribunes inférieurs.

L’éthique de la queue (premier arrivé, premier servi) est remplacée par l’éthique du marché (priorité à celui qui a l’argent voulu). « Les salons panoramiques dénotent un défaut majeur de la société américaine : l’empressement, et même l’acharnement, avec lequel l’élite tient à se dissocier de la foule ».

Payer quelqu’un pour qu’il fasse la queue à votre place, payer pour accéder aux soins médicaux dans de bonnes conditions, disposer de tribunes luxueuses pour suivre un match nuit à l’équité et porte tort à l’égale dignité des citoyens. Avec cette éthique du marché, c’est la démocratie qui est menacée.

Marché et corruption.

Il ne sera pas question ici de la corruption au sens où quelqu’un sort de la légalité par souci du gain, mais de la corruption en un sens plus subtil qui reste légal. En ce sens, les économistes ont tort de ne pas reconnaître que donner un prix à certains biens ou certaines activités peut les corrompre. En voici quelques exemples bien réels. Payer des enfants pour qu’ils lisent des livres peut les amener à lire davantage mais c’est également « leur apprendre à tenir la lecture pour une corvée plutôt que pour une source intrinsèque de satisfaction », vendre des places d’étudiant de première année au plus offrant risque de nuire à l’intégrité de l’établissement d’enseignement concerné comme à la valeur du diplôme qu’il délivre, « charger des mercenaires étrangers de faire la guerre à notre place peut aussi bien épargner la vie de nos compatriotes que corrompre le sens de la citoyenneté ». Or, en Irak et en Afghanistan les mercenaires ont fini par être plus nombreux que les membres de l’armée américaine »

Sandel montre comment la corruption, légale pourrait-on dire, s’étend à la sphère du gouvernement américain. « Chaque fois que des commissions parlementaires auditionnent les partisans et les adversaires de tel ou tel projet de loi, elles réservent des sièges à la presse et en mettent d’autres à la disposition du grand public (…) Selon que le sujet est plus ou moins important (…) les files d’attente peuvent se constituer un jour ou plus avant l’audience prévue, parfois sous une pluie battante et dans l’âpre froidure hivernale (…) les spécialistes du lobbyisme d’entreprise détestent poireauter des heures en file indienne dans le but d’obtenir un siège. Voici donc la solution à laquelle ils recourent : ils ont pris l’habitude de verser des milliers de dollars à des agences de line-standing qui les dispensent de faire la queue en embauchant des individus à cette fin. » Une société de LineStanding.com se décrit comme « un leader dans le domaine de l’organisation des files d’attente préalables aux audiences parlementaires ». Ce genre de business limité au Congrès vient de s’étendre, nous dit Sandel, à la cour suprême des Etats-Unis. Une sénatrice démocrate du Missouri a déclaré : « que des groupes d’intérêts spéciaux puissent acheter des sièges dans les salles d’audience du Congrès (…) je trouve cela révoltant. » En définitive c’est la nature même des institutions qui est affectée par de telles pratiques. Signalons en passant que Sandel a appris à l’occasion d’un voyage en Chine « que le business du line-standing est devenu pratique courante dans les meilleurs hôpitaux de Pékin ».

Dans certains cas, vouloir encourager tel ou tel comportement grâce à une incitation monétaire contribue à évincer les engagements moraux et civiques. Un sociologue britannique a comparé le système de collecte du sang au Royaume-Uni avec uniquement des donateurs volontaires non rétribués et celui des Etats-Unis où le sang est « tantôt donné, tantôt procuré par des banques de sang commerciales qui l’achètent à quiconque (…) est prêt à leur vendre le sien pour gagner de l’argent ». Ce sociologue britannique ayant constaté au moment de l’étude une diminution des dons du sang désintéressés aux Etats-Unis en donna l’interprétation suivante : « dès que le sang commence à être assimilé à une marchandise (…) on se sent moins tenu moralement à le donner ». Il en résulte un affaiblissement de la générosité, ce qui l’amenait à dire : « Il est vraisemblable que le dépérissement de la disposition altruiste dans une sphère spécifique des activités humaines s’accompagnera de changements similaires (…) dans d’autres sphères ».

Voici un autre cas de corruption par l’argent. Barbara Harris, fondatrice de l’organisation caritative Project Prevention en Caroline du Nord offre 300 dollars aux consommatrices de stupéfiants qui se font stériliser ou utilisent un mode de contrôle des naissances à long terme. B. Harris justifie son action du fait que souvent des nouveaux-nés de mère toxicomane ont été parfois si intoxiqués in utero qu’ils présentent un syndrome de sevrage néo-natal et que nombre d’entre eux sont maltraités ou délaissés. B. Harris argumente ainsi : « Pourquoi le droit d’une femme à procréer serait-il plus important que le droit de l’enfant à mener une vie normale ? ». Ce à quoi on peut objecter que ni l’acheteuse (Harris), ni la vendeuse (la toxicomane) n’évaluent la capacité procréatrice à leur juste valeur. « Les droguées qui se font stériliser pour de l’argent vendraient quelque chose qui ne doit pas être vendu –en monnayant leur capacité reproductive, elles cesseraient de la tenir pour un don ou un mandat dont l’exercice implique de respecter les normes habituelles de responsabilité et d’affection ».

Ouvrir un débat politique

Pour éviter de nous enfoncer toujours plus dans la société de marché, il faudrait « repenser le rôle et l’impact du marché, dans nos pratiques sociales tout autant que dans nos relations humaines et notre vie quotidienne.» Dans la mesure où le marché et les valeurs marchandes ont envahi des domaines où ils n’auraient jamais dû pénétrer, Sandel plaide pour l’ouverture d’un débat qui doit surmonter deux obstacles. Le premier concerne le pouvoir et le prestige persistants du raisonnement économique soi-disant rationnel et scientifique, le deuxième a trait au vide du discours politique. C’est parce que la politique est vide, sans contenu moral et spirituel qu’elle ne parvient pas « à s’atteler à la résolution de graves questions qui intéressent tout un chacun ». « Le désenchantement politique s’est approfondi à mesure que, frustrant de plus en plus de citoyens américains, notre système politique se révèle de moins en moins à même (…) de poser les questions les plus importantes ». Il convient d’admettre que les argumentations relatives aux conditions de la vie bonne font partie intégrante de la politique, alors que le marché séduit en partie parce qu’il ne prononce aucun jugement sur les préférences qu’il satisfait.

Guy Roustang

1.- Michael J. Sandel, Ce que l’argent ne saurait acheter. Préface de Jean-Pierre Dupuy. Ed. du Seuil. Points. 2014.

2.- Charles Péguy. Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, Œuvres en prose complètes, NRF 1992, tome 3, p.1455.

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