Argent, chameaux et trous d’aiguille : paroles d’Evangile

Publié le par Garrigues et Sentiers

S’il y a une affirmation martelée tout au long des Evangiles, c’est bien que la richesse et le salut présentent une grave incompatibilité mutuelle. Les sublimes notes du Magnificat de Bach, après avoir dessiné la dégringolade des puissants jetés à bas de leur trône par la main divine, consolent les esurientes, les pauvres que Dieu comble de bienfaits aux sons caressants de la flûte, mais renvoient sèchement les riches inanes, kénoús dit le texte originel, réduits à leur vacuité et à l’inanité de leurs prétentions terrestres. « Un riche entrera difficilement dans le royaume des cieux. […] il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu », dit Jésus après sa rencontre avec le jeune homme riche. Quand les rapports marchands côtoient les lieux où réside le divin, il s’indigne. A coups de fouet et en renversant leurs étals, il chasse du Temple « les marchands de bœufs, de brebis et de colombes ainsi que les changeurs » en les morigénant : « Ôtez tout cela d’ici et ne faites pas de la maison de mon père une maison de trafic ».

La parabole du pauvre Lazare et du riche à la porte de qui il subsistait des miettes de ses festins ne dit pas littéralement que le riche est puni des tortures infernales pour avoir laissé Lazare sans secours. Elle présente plutôt une sorte d’équilibre de justice distributive dans les paroles d’Abraham : « Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu ton bonheur durant ta vie, comme Lazare le malheur ; et maintenant il trouve ici la consolation et toi la souffrance ». Mais la condamnation morale est implicite. Le riche demande à Abraham de faire avertir ses frères de sa triste situation pour qu’ils puissent s’en garantir ; mais le patriarche lui répond : « Ils ont Moïse et les prophètes, qu’ils les écoutent ». C’est donc qu’on peut trouver le remède dans leurs écrits.

Tant que l’au-delà n’a pas été conçu comme le lieu où le pouvoir divin rétablissait la justice après une vie terrestre où il est manifeste que la loi de la jungle triomphe plus souvent que l’idéal, la prospérité en ce monde avait pu apparaître comme la récompense de la soumission aux injonctions célestes. La difficile mutation vers la conception inverse, dont témoignent les déchirements de Job, est encore en chemin à l’époque de Jésus, et elle a continué à imprégner des morales tout au long de l’histoire. La question de l’enrichissement, déjà posée au Moyen-Age lorsque le développement du système bancaire taraude les âmes inquiètes de transgresser l’interdiction du prêt à intérêt, débouche sur le débat ouvert par Max Weber sur les rapports de l’éthique protestante et du capitalisme. La finance islamiste déploie de nos jours beaucoup d’ingéniosité pour échapper à ce reproche.

La Bible est sans équivoque en maints passages sur ce thème, la condamnation la plus circonstanciée figurant dans le Lévitique 25, 35-37 : « Si ton frère a des dettes et s’avère défaillant à ton égard, tu le soutiendras, fût-il un émigré ou un hôte… Ne retire de lui ni intérêt ni profit… Tu ne lui donneras pas ton argent pour en toucher un intérêt, tu ne lui donneras pas de ta nourriture pour en toucher un profit ». Mais la question confine à celle du juste fruit du travail, récurrente en particulier chez l’infatigable saint Paul qui se flatte de l’indépendance qu’il doit à ses activités textiles, et qui fustige le quiétisme hédoniste des Thessaloniciens, bercés comme les Corinthiens par la certitude illusoire que « le jour du Seigneur est arrivé », assez conforme à l’idéal gréco-romain de la skholê et de l’otium, le loisir intelligent réservé aux hommes préservés de la condition servile. Vous devez, leur dit-il, « travailler de vos mains comme nous vous l’avons ordonné [pour que] vous n’ayez besoin de personne […] si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus ». Que tous « travaillent dans le calme » loin des agitations prophétiques qui dévaluent le sérieux de l’industrieuse application à la tâche professionnelle, « et qu’ils mangent le pain qu’ils auront eux-mêmes gagné ».

Comme tout jardin qui se respecte, l’Eden ne devait pas tout à la nature. Dieu y avait placé sa créature « pour qu’il travaille le sol et qu’il le garde ». Pourtant la promesse d’une terre où coulent le lait et le miel pourra laisser entrevoir plus tard une forme de liberté à l’égard du gain obtenu par l’effort. Et le paradis céleste, lui, n’a jamais été imaginé comme un immense atelier, où les Marthe submergeraient les Marie. Quand Jésus envoie en mission ses disciples, il leur dresse un programme de total dépouillement : « pas de pain, pas de sac, pas de monnaie dans la ceinture… Si quelque part vous entrez dans une maison, demeurez-y jusqu’à ce que vous quittiez l’endroit ». Comme les oiseaux du ciel et les lys des champs, ils se reposeront sur la providence, qui prend en l’occurrence la figure d’hôtes empressés à accueillir le messager d’une parole précieuse par des soins moins désincarnés.

Mais comment ne pas conjecturer que dans la menuiserie de Nazareth les factures devaient être acquittées ? Les Evangiles ne détaillent pas comment Jésus et les apôtres se sont sustentés dans leur périple. Incidemment saint Luc, en énumérant les femmes qui accompagnent Jésus pour avoir bénéficié de ses dons d’exorciste, signale qu’elles « les aidaient de leurs biens ». Etrange pour l’époque et même pour la nôtre que cette contribution spécifiquement féminine. Allégorisant le « Mamon », la somme d’argent confiée à un dépositaire, Jésus recommande de se faire des amis « avec l’Argent trompeur » pour que, une fois qu’il sera épuisé, « ils vous accueillent dans les demeures éternelles ». Judas, nous dit saint Jean, « était voleur et […], chargé de la bourse, il dérobait ce qu’on y déposait ». Il y en avait donc une, et assez bien alimentée pour que les ponctions de Judas ne sautent pas trop vite aux yeux. Coïncidence quelque peu attendue, d’ailleurs, c’est celui qui est chargé de manipuler l’argent de la communauté qui vendra littéralement Jésus.

Disons tout de suite l’évidence. Dans une société comme celle de Jésus et la nôtre, où les échanges ont depuis bien longtemps quitté le troc pour la monnaie, il faudrait être un pur esprit pour refuser d’y toucher. La communauté de Jésus distribue de l’argent aux nécessiteux ; l’offrande monétaire de la veuve pauvre qui a donné de son nécessaire est valorisée par Jésus lui-même. Le riche Zachée, malgré sa profession compromettante, fait don aux pauvres de la moitié de ses biens et indemnise généreusement ceux qu’il aurait pu léser ; Jésus l’en félicite : « Aujourd’hui, le salut est venu pour cette maison ». Saint Paul, qui s’est donné le rôle de rendre praticables sur la durée les fulgurances évangéliques lancées dans l’imminence de l’apocalypse, incarne dans la première Epitre à Timothée une position quelque peu mesurée, mais sans trop rogner sur l’exigence. « Si nous avons nourriture et vêtement, nous nous en contenterons. Quant à ceux qui veulent s’enrichir, ils tombent dans le piège de la tentation… La racine de tous les maux… c’est l’amour de l’argent ». L’argent, indispensable en ce bas monde, n’en présente pas moins un caractère périlleux et répulsif pour les consciences qui se donnent un idéal.

Cette pensée n’est pas insolite dans l’Antiquité classique. Les revers de fortune sont attribués aux caprices d’une divinité jalouse plutôt qu’à l’incapacité de leurs victimes. Nous la trouvons presque identique à la phrase de saint Paul dans la fameuse exclamation d’Enée déplorant l’assassinat de Polydore par le roi de Thrace pour s’approprier sa fortune : Quid non mortalia pectora cogis, auri sacra fames ? Cette « exécrable soif de l’argent qui s’empare du cœur des mortels » pour les pousser au crime et à la trahison a été amplement stigmatisée au cours de l’histoire. Elle va même jusqu’à jeter un certain opprobre sur la pratique même du commerce. Vendre et trahir sont synonymes ; vendu est une injure grave, c’est toi qui m’as vendu une accusation irrémissible. L’ancêtre du mot, le latin vendere, résulte de l’expression venum dare, donner à la vente ; et de ce venum, lointain parent du persan bazar, dérivent vénal et vénalité, tare qui détruit tout rapport humain stable et qui provoque le mépris de ceux mêmes qui profitent de la trahison. Quand l’homme qui a livré une femme, comme le dénomme Hugo, dénonce sa marraine la duchesse de Berry dans son équipée pour tenter de reconquérir le trône pour son fils, Adolphe Thiers lui tend le salaire de sa trahison, dit-on, au bout des pincettes de sa cheminée. L’amour et la vénalité sont particulièrement antagonistes, et les arrangements matrimoniaux qui foulent aux pieds les sentiments, grand aliment des drames, romans et comédies classiques, indignent particulièrement les consciences modernes.

La première des Béatitudes proclame sans ambages chez saint Luc : « Heureux vous les pauvres, le royaume des cieux est à vous » ; chez saint Mathieu elle revêt une formulation qui suscite plus de gloses : « makárioi oi ptôkhoì tôi pneúmati », « les pauvres de cœur » (Traduction œcuménique) ou « ceux qui, ont une âme de pauvre » (Osty). « Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres », fait dire Jésus à Jean Baptiste pour l’assurer que l’œuvre du Messie dont il a été le précurseur prend forme, en écho aux paroles d’Esaïe : « Il m’a envoyé porter aux pauvres un joyeux message, panser les cœurs brisés, proclamer aux captifs l’évasion ».

Mais comment concilier l’injonction de solidarité avec la préservation du statut de pauvre si propice au salut ? Si le jeune homme riche avait choisi de se défaire de ses biens en les offrant à un ou deux de ses voisins dans le besoin, il aurait créé autant de nouveaux riches en mettant en péril leur avenir spirituel. Jésus a pressenti cette faille : « Les pauvres, vous en aurez toujours avec vous, et quand vous voulez vous pouvez leur faire du bien ». Rassurante prédiction, qui n’est pas exempte d’un certain fatalisme : il est bien vrai que le royaume n’est pas de ce monde, même s’il le travaille déjà.

Ces apories nous rappellent que Jésus ne s’égare pas dans les méandres de la casuistique morale. L’épisode du vase répandu par une inconnue pour parfumer sa chevelure provoque la réaction du moraliste, incarné, ce n’est pas un hasard, par le traitre Judas : ce luxe dispendieux aurait pu se transformer en aumônes. Mais pour Jésus ce geste d’amour est infiniment supérieur aux calculs de la bienfaisance étriquée. L’incarnation implique le contact avec toutes les troubles réalités de l’humanité. L’argent en fait partie. Mais en faire son dieu, comme bien d’autres idoles de nos sociétés, c’est se créer son enfer. L’exigence évangélique apporte seule la clarté du jugement en la matière : « Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent ». « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».

Mais combien d’entre les humains sont prêts à renoncer au confort que procurent les biens matériels, même en ne sacrifiant qu’une partie de leur superflu ? L’auteur de ces lignes, en tout cas, a bien conscience pour lui-même de la pertinence de cette question. « Quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut être mon disciple ». Epouvantés par la radicalité de telles exigences, les disciples interrogent Jésus : « Qui donc peut être sauvé ? » La réponse balaye l’arithmétique du salut négocié par les bonnes œuvres : « Fixant sur eux son regard, Jésus leur dit : « Aux hommes, c’est impossible, mais à Dieu, tout est possible ».

Retournons à notre siècle. La passion de l’égalité est assez puissante dans notre pays comme dans d’autres pour que la richesse y soit suspecte, et que beaucoup cherchent à se faire gloire de la modicité de leurs ressources alors même qu’ils vivent dans une confortable aisance, surtout au regard des standards mondiaux. Prétention dérisoire certes, qui exacerbe des sentiments peu reluisants comme l’envie. Mais dans une époque où une puissante propagande veut réhabiliter le désir de la richesse comme une sorte de vertu civique, cet écho même dévoyé de l’exigence évangélique n’est pas sans mérite. L’indispensable création de richesse ne doit pas être confondue avec la liberté de se servir premier en laissant à autrui les miettes de Lazare.

Alain Barthélemy-Vigouroux

Publié dans DOSSIER ARGENT

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