Thomas More, François Rabelais et Vaclav Havel...

Publié le par Garrigues et Sentiers

... à l’heure des présidentielles

Lundi dernier, nous avons pu assister au premier débat télévisé réunissant ceux que les instituts de sondage désignent comme des grands candidats à la prochaine élection présidentielle. Hésitant entre la politique spectacle et la politique comptable les candidats ont présenté, généralement de façon courtoise, leurs propositions pour notre vie collective. Certains observateurs ont noté l’absence de grands desseins capables de mobiliser les peuples autour des réformes proposées. La vie collective se réduirait à une logique de conseil d’administration : foin des grandes utopies, le sérieux passe la prise en compte du poids de la dette et le combat de notre économie pour les parts de marché.

Dans une période où nous allons être abreuvés de discours politiques, voire politiciens, il n’est pas inintéressant de nous interroger sur ce mot : utopie. Il entre dans la langue française avec Rabelais1, à partir du latin Utopia utilisé par Thomas More2. Celui-ci, humaniste, juriste, homme politique et homme du monde, fut aussi un esprit intransigeant sur les valeurs fondamentales, ce qui l’amènera à être mis à mort par le roi d’Angleterre Henri VIII, dont il fut le Chancelier. Dans un de ses ouvrages, Thomas More imagine, sur l’île d’Utopie, un régime politique idéal. Mais, étymologiquement, Utopie désigne ce qui ne saurait être en aucun lieu. Dès lors, ce mot a pris souvent une connotation péjorative. Soit il désigne d’inoffensifs contes de fées à l’usage d’esprits incapables d’affronter les réalités, soit il vise de dangereux politiques qui, persuadés d’être dans le Vrai et dans le Bien, chercheront par tous les moyens, y compris par le fer et par le feu, à réaliser leurs rêves.Or, l’utopie peut aussi être créatrice. Les deux « pères fondateurs » de ce mot me paraissent en assumer la contradiction féconde : Rabelais le joyeux curé de Meudon, médecin et humaniste et Thomas More l’homme politique capable d’affronter la mort pour ses valeurs, nous mettent au cœur de ce que représente l’utopie. Elle affirme des valeurs indiscutables, mais suppose que soit maintenue la distance entre la valeur affirmée et les institutions qui prétendent la réaliser. Parler d’utopie créatrice c’est congédier les rêveurs inefficaces et les intarissables discoureurs des y-a-qu’à et des faut qu’on, mais aussi les fondamentalistes et autres sectaires qui confondent leurs valeurs avec telle ou telle institution qui prétend les incarner. Vaclav Havel3, un des hommes politiques les plus importants de la fin du 20e et du début du 21e siècle, a témoigné de cette capacité rare d’être à la fois un des meilleurs auteurs de ce qu’on a appelé Le théâtre de l’absurde et un dissident risquant des années de prison face au totalitarisme communiste, avant de se confronter aux plus hautes responsabilités politiques de son pays.

Peut-être est-ce le moment de revisiter ce thème de la vie politique sous le triple parrainage de Thomas More, François Rabelais et Vaclav Havel. L'être humain ne peut se comprendre sans un horizon et des valeurs qui donnent sens à son aventure. Le chemin vers cet horizon suppose des hommes libres qui savent conjuguer l’ironie libératrice face à la scolastique des pouvoirs et des cléricatures avec les risques de l’engagement concret dans la complexité de la vie collective.

Bernard Ginisty

1 – François Rabelais (1494-1553) : À la fois ecclésiastique, médecin et écrivain humaniste de la Renaissance, il est le témoin et acteur de la transition entre la fin du Moyen-âge et l’avènement de la Renaissance. Il lutte en faveur de la tolérance et d’une foi évangélique. Il s’en prend aux abus des princes et des hommes d’Église. Ses œuvres majeures Pantagruel 1532) et Gargantua (1534) tiennent à la fois du conte et de la satire philosophique.
2 – Thomas More (1478–1535) : Humaniste et homme politique anglais, grand ami d’Érasme, il participe au renouveau de la pensée de la Renaissance. Nommé Chancelier du roi par Henri VIII, il désavoue son divorce et refuse de cautionner l’autorité que celui-ci s’était arrogé en matière religieuse. Il démissionne de sa charge. Devant la persistance de son attitude, il est emprisonné, puis décapité comme traître. Il est l’auteur d’une œuvre écrite considérable dont l’ouvrage intitulé L’Utopie, publié en 1516.
3 – Vaclav Havel (1935-2011) dramaturge, essayiste et homme d’État tchécoslovaque, puis tchèque. Son théâtre est inspiré par le théâtre de l’absurde et l’influence de Frantz Kafka.

Publié dans Signes des temps

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Robert Kaufmann 29/03/2017 02:31

Une fois de plus, la liberté, la démocratie, ont un prix.
Quelle que soit l'ambition du candidat pour son pays et ses habitants, le premier objectif est de se faire élire pour être en situation de l'atteindre.
Et pour cela essayer de dire aux électeurs ce qu'ils veulent entendre.
L"avantage des moyens modernes est de mettre électeurs et éligibles face à face à travers les écrans de télé. Et ceci entraine obligatoirement une certaine forme de spectacle. Le général De Gaulle lui-même n'a pu y échapper.
Les gens n'aiment pas trop s'entendre demander des sacrifices. Ils préférent prêter l'oreille aux paroles apaisantes et aux promesses de conserver à chacun ses petits avantages acquis.
De plus, les peuples d'Europe sont trop vieux et expérimentés pour réenfourcher les grandes poussées spirituelles et / ou idéologiques.
L'avantage de ces face à face est malgré tout de saisir un éclair dans le regard, une intonation, une capacité à maitriser ses émotions, qui permettent une intuition du personnage réel...à l'inverse des déclarations écrites enflammées des feuilles d'autrefois.
Reste que les médias ( 4e Pouvoir que Montesquieu n'avait pas prévu...) demeurent un formidable
outil de manipulation de l'opinion publique entre les mains des partis politiques et des groupes financiers. La période actuelle n'a jamais été aussi remplie d'attaques sournoises et de désinformations.
Mais il semble que dans ce grand tournant que nous vivons face à l'avenir de notre Monde, les Occidentaux du moins, ont acquis quelque maturité et semblent relativiser les opinions que les médias
veulent nous prêter.
Les Français atteignent également sufisament de maturité politique pour être conscients que leur futur Président , quel qu'il soit, ne pourra qu'influer modestement sur le grand Maelström qui secoue le Monde.
Robert Kaufmann


A chacun de choisir ses sources d'information et de conserver son jugement et son libre arbitre.