Le débat démocratique au risque des simplismes et des dogmatismes

Publié le par Garrigues et Sentiers

Le cœur d’une société démocratique consiste à poser comme principe l’égalité de la « voix » de tous dans le débat public, quel que soit son niveau de richesse ou de savoir. Non pas en termes d’expertise, mais de capacité de sens. C’est ce que traduit le suffrage universel non censitaire, que le « cens » soit l’argent, le patrimoine ou le diplôme. Chaque point de vue est reconnu comme ayant droit à s’exprimer dans la mesure où il accepte que le débat et non la violence, régisse les rapports entre les citoyens.
Dans l’étrange campagne pour les élections présidentielles que nous connaissons, il est important, plus que jamais, d’analyser la parole qui circule entre les hommes. Et sur cette question, les écrivains me semblent particulièrement compétents. Dans un entretien qu’il a donné au journal Libération, le romancier Jérôme Ferrari, Prix Goncourt en 2012, se désole du « décalage grandissant entre langage et réalité en politique et sur la contagion du cynisme et de la bêtise dans un monde qui n’admet plus que des raisonnements simplistes ». Et il ajoute : « Ce qui me frappe et me désespère depuis des mois est la façon dont tous les débats sont pris au piège du principe de réduction dichotomique où les problèmes sont posés de façon à interdire
toute réponse complexe » 1.
Cet abandon à une pensée binaire primaire se traduit par une réaction hostile envers les sciences sociales de la part de certains politiques. « Il est mystérieux qu’on puisse confondre « expliquer » et « excuser ». (…) Cette confusion semble être un symptôme du règne hégémonique de l’émotion (…) On en vient à nier l’existence de contradicteurs de bonne foi, on criminalise le débat politique qui est réduit à une opposition binaire et radicale à laquelle il devient impossible d’échapper ».
Cette déconnexion des mots et de la réalité a atteint un sommet avec le nouveau président des États Unis d’Amérique : « L’expression de faits alternatifs, utilisée par l’équipe de Trump, est la marque même de cette dangereuse évolution. Ce mépris de plus en plus assumé pour les faits rend l’exercice démocratique périlleux car il corrompt notre rapport aux choses ».
L’autre façon de pervertir le débat démocratique passe par le dogmatisme scientiste que dénonce avec justesse l’économiste Thomas Piketty : « Une partie de notre déception démocratique moderne vient du fait que les questions économiques ont été captées par une poignée d’experts qui prétendent avoir construit une science tellement scientifique que personne d’autre ne peut en parler. C’est une blague complète car l’économie est une science sociale, comme l’histoire ou la sociologie. (…) Dans l’histoire, il y a plein de bifurcations possibles, plein de façons de régler une crise de la dette, une crise des inégalités. Remettre l’économie dans cette approche historique et politique peut être de nature à réconcilier les citoyens et la démocratie »2.

Bernard Ginisty

1 – Jérôme Ferrari : « Jusqu’à récemment, des mécanismes d’inhibition pouvaient agir pour empêcher de dire des inepties » Entretien dans le journal Libération des 25 et 26 mars 2017, pages 26-27. Jérôme Ferrari a reçu le prix Goncourt pour son ouvrage : Le Sermon sur la chute de Rome, éditions Actes Sud, 2012. Il vient de publier un recueil des chroniques écrites en 2016 pour le journal La Croix sous le titre : Il se passe toujours quelque chose, éditions Flammarion, 2017.
2 – Thomas Piketty : Aux citoyens de reprendre le contrôle de l’Europe, entretien dans le journal Libération des 25 et 26 mars 2017, page 5. Il est l’auteur d’un best-seller mondialement connu : Le Capital au XXIe siècle, éditions du Seuil 2013.

Publié dans Signes des temps

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