« La religion est un transport collectif et moi je préfère aller à Dieu tout seul et à pied »

Publié le par Garrigues et Sentiers

Kamel Daoud

Notre monde connaît actuellement une période de crispations nationalistes et religieuses qui se traduit par l’importance grandissante des partis d’extrême droite et des fondamentalismes religieux dans plusieurs pays. Dans ce contexte, il est urgent d’entendre la parole d’esprits suffisamment libres pour ne pas se laisser aller à dévaler l’une ou l’autre pente des pensées binaires qui structurent l’espace médiatique. L’écrivain algérien Kamel Daoud, est de ceux-là1. Dans un long entretien publié par l’hebdomadaire L’Obs 2, il témoigne de sa quête spirituelle et de sa lutte contre l’intégrisme et l’instrumentalisation de la religion par les pouvoirs.
À son interlocuteur lui rappelant qu’on le présente parfois comme un pourfendeur de la foi religieuse, Kamel Daoud répond : « Je défends ma liberté, ma vie, mes convictions. Il est vrai que je ne supporte pas le dogme ou l’expression politique de la religion, mais la quête théologique est permanente chez moi (…) Je voudrais démonopoliser Dieu. J’ai le droit de parler du ciel sans passer par la mosquée (…) La figure qui me serait la plus proche, pour être traduisible en Occident, ce serait sans doute celle d’un protestant absolu ». Il désigne les signes cliniques de l’intégrisme universel qui mine nationalismes et religions : « un rapport pathologique à la femme ; un rapport maladif à l’histoire qu’on imagine jamais comme futur, mais comme restauration ; une adoration de l’uniforme et de l’effacement de la différence ; une pathologie de l’altérité, l’autre étant construit comme l’ennemi d’où viennent tous les maux ».

Face à cette situation, on ne s’étonnera pas que la question prioritaire pour Kamel Daoud soit celle de l’altérité. « Quand je dis réfléchir sur l’altérité, ne pas traduire : l’Occident doit réfléchir sur l’autre, parce que nous sommes ses victimes. Non, l’altérité n’est pas à sens unique, nous y sommes impliqués nous aussi, nous sommes les responsables d’une vision de l’Occident qui a des conséquences. A cet égard, je pense que la mort de l’orientalisme nous a été catastrophique (…) Maintenant que nous n’avons plus de Jacques Berque (3) ou d’Henry Corbin 4 et qu’il n’existe plus d’instituts de théologie en Allemagne, en France ou ailleurs, le discours sur l’islam est abandonné aux islamistes et à des petits imans de banlieue qu’on propulse porte-parole. On ne parle pas assez en France de cette mort de la théologie comme champ de réflexion (…) Il faut réactiver les études théologiques dans les universités et se réapproprier la réflexion sur le religieux, c’est de l’ordre du vital.
Évoquant l’élection de Donald Trump – soutenu par plus de 80% des chrétiens évangélistes blancs et la majorité des catholiques5 – cet intellectuel habitué à entendre les leçons de démocratie de la part de pays occidentaux déclare ceci : « Nous nous sommes fait une construction de l’Occident comme incarnant l’empire, la raison, la culture… Et voilà que l’Occident qui proclame avoir inventé la rationalité cède au petit diable, à la facilité du populisme, à des illusions, à de la magie ! Face aux agissements de Trump, nous avons l’impression de voir Kadhafi réincarné de l’autre côté de l’Atlantique. Il y a là un retournement de sort incroyable. C’est pour cela que croire que les démocraties chez vous sont stables et définitives, c’est vraiment vous bercer d’illusions ».

Bernard Ginisty

1 – Kamel Daoud, né en Algérie en 1970 est un écrivain et journaliste d’expression française. Son roman Meursault, contre-enquête, éditions Actes Sud 2014 a obtenu le prix François Mauriac et le prix Goncourt du premier roman
2 – Kamel Daoud : Il faut arracher aux islamistes le monopole de Dieu. Propos recueillis par Marie Lemonnier in l’Obs, n°2728 du 16-22 février 2017, pages 65 à 70.
3 – Jacques Berque (1910-1995) est un anthropologue orientaliste Il a été titulaire de la chaire d’histoire sociale de l’Islam contemporain au Collège de France de 1956 à 1981. Membre de l’académie de langue arabe du Caire depuis 1989, il a traduit le Coran. Il a décrit l’utopie d’une « Andalousie », celle d’un monde arabe renouvelé retrouvant à la fois ses racines classiques et sa capacité de tolérance. « J’appelle, écrit-il, à des Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l'inlassable espérance ».
4
– Henry Corbin (1903-1978) philosophe, traducteur et orientaliste français. Il est spécialiste de l’islam iranien et de la gnose chiite. En 1954, il est nommé directeur d’études Islamisme et religions de l’Arabie à l’École pratique des hautes études où il succède à Louis Massignon. Il prendra la succession de Jung aux Rencontres d’Ascona, ville suisse
du Tessin où se sont réunis, pendant plusieurs années, les plus grands spécialistes mondiaux de l’expérience religieuse.

Publié dans Réflexions en chemin

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LEVY 30/03/2017 11:09

Kamel Daoud trace le front commun à ceux qui se réclament de la Lumière et à ceux qui défendent envers et contre tout l'esprit des Lumières.
Est-il plus probante démonstration du "caractère vital" que revêt pour la liberté de l'esprit la réflexion sur le religieux qu'il appelle à renaître que l'énoncé de ce constat accablant : l’élection de Donald Trump a été soutenue "par plus de 80% des chrétiens évangélistes blancs et la majorité des catholiques".

Pierre Locher 04/03/2017 23:33

Élément de réponse à Marc DELILE , le point de vue de Kamel DAOUD qui accorde un mérite au candidat du mouvement En marche!, celui de rompre avec le discours habituel sur le sujet. «Je pense qu'il faut qu'il y ait quelqu'un qui tranche à un moment donné, qu'on avance dans le présent pour construire le futur».
Le point de vue d'un ancien colonisé est peut-être intéressant.