Dans le mystère de Dieu, tout est commencement

Publié le par Garrigues et Sentiers

Tous les amoureux de la lecture ont dans leur bibliothèque certains ouvrages vers qui ils reviennent régulièrement comme vers une source toujours aussi rafraîchissante. Parmi ces livres qui, périodiquement, m’aident à laver mes yeux, comme dirait René Char, il y a L’errance de Bernard Feillet, prêtre catholique qui a traversé les ruptures et les mutations du catholicisme, et plus généralement des sociétés contemporaines.
De son expérience de prêtre, « je retiens, écrit-il, après toutes ces interrogations, que l’individu devant Dieu ne peut laisser à personne le droit de prononcer le dernier mot sur sa vie. Même si ce mot rejoint celui de Jésus en croix Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Il appartient à chacun de se prononcer et l’on ne peut s’en remettre aux prêtres et à quiconque. (…) Une vieille obstination du christianisme a été de convertir le monde au point qu’il en a oublié de se convertir lui-même, en tant que religion, à la spiritualité de l’homme devant Dieu »1.
Pour Bernard Feillet les religions ont toujours la tentation de s’institutionnaliser au détriment du respect de l’entreprise singulière de chaque homme de naître à lui-même et au mystère de Dieu. « Comme on aimerait, écrit-il, que ce soit une attitude spontanée dans l’Église de contempler les oiseaux du ciel qui ne sèment, ni moissonnent, de lire leur trace dans le ciel, sans penser un instant qu’il vaudrait mieux pour eux d’être enfermés dans une basse-cour pour qu’ils soient mieux nourris »2.

La condition humaine est celle d’un être nomade et voyageur, avec la mort pour perspective. La fatigue de nos itinéraires peut nous amener à céder à la tentation de nous enfermer dans des institutions et des certitudes qui nous dispenseraient de continuer notre route. Pour Bernard Feillet « le croyant pourra être éclairé par sa propre foi, non pour se considérer comme supérieur à l’autre ou détenteur d’une plus grande vérité, mais pour être émerveillé par le visage d’autrui, questionné au plus profond de son être, averti selon la parole superbe d’Emmanuel Levinas que rencontrer un homme, c’est être tenu en alerte par une énigme »3.
Rappelant le propos fameux de Maurice Blanchot selon lequel la réponse est le malheur de la question, Bernard Feillet pense que les institutions religieuses et spirituelles doivent favoriser la rencontre entre les chemins différents de chacun. Il s’agit « d’un itinéraire partagé avec tous les bouseux de la foi, une connivence de terroir. Ce mot superbe de connivence échappe au contour trop défini des concepts. Il exprime le lien qui unit des inconnus dans ce qu’ils ont de plus secret et de moins facilement repérable »4.

Aux chrétiens désabusés, « se découvrant à marée basse, quand la trace de la procession s’est effacée sur le sable, seuls devant la mer », il lance un appel à rejoindre « le réseau indéchiffrable de résistance contre toute occupation autoritaire de l’espace spirituel au nom de la religion » où se partage ce que le poète René Char appelle : « l’aventure personnelle, l’aventure prodiguée, communauté de nos aurores »5.

Bernard Ginisty

1 – Bernard Feillet : L’errance, éditions Desclée de Brouwer, 1997, pages 75-76
2 – Id. page 81
3 – Id. page 150
4 – Id. page 91
5 – Id. pages 92-94

 

Publié dans Réflexions en chemin

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Pierre Locher 12/03/2017 16:56

Bonjour,

Je suis reconnaissant à Bernard Ginisty d'évoquer la figure de Bernard Feillet, qui fait partie des auteurs qui comptent pour moi. Au livre qu'il cite, j'ajouterais deux autres ouvrages dont on peut lire les chapitres dans l'ordre que l'on veut. L'un, « l'Arbre dans la mer », est un recueil de méditations, chacune sur un thème, l'autre, « l'Étincelle du divin », une compilation d'interventions publiques et d'articles de revues.

Dans ce dernier livre, Bernard Feillet rend hommage à un autre auteur qui a été une source pour lui-même et qui est quasiment tombé dans l'oubli, Marcel Légaut, en particulier son livre « Devenir soi ». Bernard Feillet y a trouvé, comme une évidence, que le mystère de Dieu et le mystère de l'homme ne sont qu'un seul et même mystère.

Bernard Feillet nous invite à prendre un peu de distance vis-à-vis des textes que l'on dit « sacrés ». Toutes les religions ont tenté de faire croire qu'elles étaient fondées par Dieu, et que leurs textes sacrés en étaient la preuve :
« Si les religions ont tant parlé de Dieu, c'est que Dieu n'a pas parlé directement aux hommes, et qu'il a bien fallu, puisque Dieu n'a rien dit, que les hommes entre eux parlent à sa place. »

Tenir Dieu à distance, telle est la suggestion paradoxale de Bernard Feillet, mais terriblement actuelle. Qu'est-ce à dire :
« Ne pas parler à la place de Dieu, ne pas lui donner l'image et le rôle d'une personne qui pense le monde et le dirige, ne pas l'imaginer et ne pas l'utiliser, fut-ce au profit des meilleures causes. »

Bernard Feillet rend hommage aux prophètes de tous les temps (pas seulement ceux de l'AT), à ces hommes et ces femmes qui ont été de manière unique créateurs de divin, témoins de l'unicité du mystère de Dieu en chaque être :
« En eux s'accomplit ce destin de l'humanité qui est de mettre Dieu au monde. »