Les leçons de l’élection présidentielle états-unienne

Publié le par Garrigues et Sentiers

« Les Américains n’ont pas seulement élu un président sans expérience politique : il ont également ignoré l’avis de l’écrasante majorité des journalistes, des artistes, des experts, des universitaires ». C’est par ce constat que s’ouvre le très intéressant dossier de décembre du mensuel Le Monde diplomatique pour expliquer l’échec du camp démocrate et plus généralement de l’intelligentsia états-unienne qui ont permis la victoire de Donald Trump. Comme le note Serge Halimi, directeur du mensuel, « il existe un pays au moins où les élections ont des effets rapides. Depuis la victoire de Donald Trump, le peso mexicain s’écroule, le coût des prêts immobiliers s’élève en France, la Commission européenne desserre l’étau budgétaire, les sondeurs et les adeptes du microciblage électoral rasent les murs, le peu de crédit accordé aux journalistes agonise, le Japon se sent encouragé à réarmer, Israël attend le déménagement de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, et le partenariat transpacifique est mort »1.

La campagne électorale, comme les premières mesures prises par le Président Donald Trump, illustrent l’analyse de l’ancien vice-président Al Gore qui, dans son ouvrage traduit en français sous le titre La raison assiégée, dénonçait la dérive de la démocratie dans son pays par la disparition du débat d’idées au profit de l’industrie du spectacle : « une information assujettie aux règles du divertissement représente un danger pour la démocratie »2.
Selon l’universitaire américain, Ibrahim Warde, « Milliardaire, M. Trump l’est devenu non du fait de ses talents d’homme d’affaires, mais grâce à la télé-réalité. À la fois producteur et vedette d’une émission déclinée en France sous le nom Qui décrochera le job, (…) il sait mettre en scène les attentes et les peurs du public. Le point d’orgue reflète la méthode Trump. On y voit le magnat lancer au perdant, impitoyable Vous êtes viré. L’émission remporte un succès planétaire »3.
Alors qu’au niveau national Hillary Clinton a bénéficié de plus de deux millions de votes que son rival, Donald Trump doit son élection à sa victoire dans les quatre États de qu’on appelle la ceinture de rouille4 qui ont le plus souffert de la crise mondiale et de la désindustrialisation. Ce n’est pas tomber dans la facilité du discours anti-élite ou l’anti-intellectualisme que de voir dans les populismes qui progressent dans le monde une rupture de plus en plus grande entre les conditions de vie de millions de citoyens bousculés par les crises et celles des « faiseurs d’opinion. »

Face à ce divorce, les élites ont deux attitudes possibles :
- celle, à coup sûr perdante, d’Hillary Clinton déclarant lors d’une levée de fond à New York : « On peut mettre la moitié des partisans de Trump dans ce que j’appelle le panier des gens déplorables »4.
- ou bien celle de Frédéric Beigbeder, ancien publicitaire devenu écrivain et journaliste qui déclarait le 10 novembre dernier sur France-Inter : « La semaine dernière, j’expliquais, avec toute l’assurance des ignares, que Donald Trump allait perdre l’élection américaine. (…) Aucun intellectuel n’a rien pu écrire pour empêcher sa victoire. Le Gouvernement du peuple par le peuple est le seul système dans lequel j’ai envie de vivre, mais au fond, qu’est-ce que je connais du peuple ? Je vis totalement déconnecté de la souffrance du peuple. Ce n’est pas une autocritique, c’est un simple constat sociologique »5.

On l’aura compris, dans la période d’élections présidentielles que nous vivons, ces propos sont loin de ne concerner que les États-Unis d’Amérique.

Bernard Ginisty

1 – Serge Halimi : La déroute de l’intelligentsia, Le Monde Diplomatique, décembre 1976.
2 – Al Gore : La raison assiégée (titre original anglais The Assault on Reason), éditions du Seuil 2008, page 26
3 – Ibrahim Warde : Triomphe du style paranoïaque, Le Monde Diplomatique op.cit. page 17
4 – Jerome Karabel, professeur de sociologie à l’Université de Californie à Berkeley : Comment perdre une élection id. page 19. Les quatre États sont le Michigan, l’Ohio, la Pennsylvanie et le Wisconsin.
5 – Propos cités par Serge Halimi, article cité, page 20.

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