D’une épargne « terroriste » à une épargne solidaire

Publié le par Garrigues et Sentiers

Le thème du terrorisme prend de plus en plus d’importance dans les discours électoraux et justifie la croissance des partis populistes dans de nombreux pays. C’est au nom de la menace terroriste que Donald Trump a signé un décret interdisant l’accès de son pays aux ressortissants de certains pays musulmans, décret heureusement désavoué par les autorités judiciaires et des grandes entreprises de son pays. Cela dit, la plus grande déstabilisation mondiale depuis de nombreuses années a été perpétrée non par des barbus illuminés mais par de très « civilisés » opérateurs des marchés financiers. Derrière ce qu’on appelle pudiquement les crises financières, il y a des millions de vies brisées et des salariés jetés dans une spirale désespérante qui fait dire à Gaël Giraud, chef économiste de l’Agence française de développement : « On court le risque de suivre le même chemin que dans les années 1930 »1.
Les medias mettent en cause les spéculateurs mondiaux qui se jouent des frontières et des gouvernements. Cette analyse reste un peu courte car la force de nuisance des grands opérateurs financiers est faite de la capitalisation des logiques individualistes. Le libéralisme triomphant a décidé de confier non plus au lien social géré politiquement mais à l’épargne de chacun la gestion de notre peur de l’avenir et plus particulièrement de notre angoisse de vieillir.

Dans le quatrième tome de son œuvre majeure sur L’avènement de la démocratie2 qu’il vient de publier, le philosophe Marcel Gauchet analyse comment le triomphe de la logique individualiste mine la démocratie de l’intérieur : « Que représente la personne de Donald Trump, sinon l’exacerbation d’une logique individualiste propre aux sociétés démocratiques ? Trump c’est l’outrecuidance individuelle hyperbolique. Au bout de l’individualisme radical, il y a l’autoritarisme radical. C’est une chose qui a des prémices dans l’histoire de l’anarchisme (…). Je n’ai jamais autant vu de personnalités autoritaires que dans le monde libertaire ! Trump n’a pas dû beaucoup lire Nietzsche, mais il a une philosophie nietzschéenne de la surhumanité par le business ! »3. Il serait trop facile de nous défausser sur de vilains spéculateurs internationaux, comme si nous étions indemnes des pulsions qui engendrent leurs comportements « terroristes ». Gagner par l’épargne le plus, le plus vite et le plus sûrement possibles quels que soient les sinistres économiques et sociaux produits : tel est le credo engendré par notre peur.

Inlassablement, et malgré les ricanements des « réalistes » et les diktats des marchés, nous devons travailler à la gestion politique du lien social, seule voie pour éloigner les terrorismes de tous ordres. Travail politique, mais aussi travail personnel sur nos peurs afin de passer d’une épargne « terroriste » à une épargne solidaire.

Bernard Ginisty

1 – « Les perdants de la mondialisation seront les premières victimes de Trump ». Entretien avec le prix Nobel Joseph Stiglitz et l’économiste Gaël Giraud dans le journal Le Monde du 3 février 2017, page 2.
2 – Marcel Gauchet : Le nouveau monde. L’avènement de la démocratie IV, éditions Gallimard 2017
3 – Marcel Gauchet : Nous, Occidentaux, sommes porteurs de promesses qu’on ne peut pas refuser. Entretien dans le journal Le Monde du 27 janvier 2017, page 7

Publié dans Signes des temps

Commenter cet article