Jésus : Dieu sauve… Quel salut ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

La période après Noël est marquée par le rappel de la « vie cachée » de Jésus et par l’annonce de ce qui advient. La circoncision (1er janvier) manifeste la judéité de Jésus. L’Alliance est inscrite dans sa chair. Jésus est totalement Juif, il n’y a pas l’ombre d’une démarcation entre lui et son peuple, il est l’un d’eux et à travers eux l’un de nous.
Lors de la présentation au temple, célébrée le 2 février, le vieillard Siméon redit que Jésus est le Messie annoncé et attendu par le peuple juif. Ce Messie apporte le salut attendu depuis des siècles, et déjà est annoncé que ce ne sera pas aisé : « Il sera un signe qui provoquera la contradiction » (Luc 2,34). L’ouverture aux Nations apparaît aussi : « mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé à la face de tous les peuples » (Luc 2,30-31). Il s’agit du salut du peuple juif qui en sera témoin devant le monde. Enfin la venue de Jésus au temple pour sa Bar-Mitsva, à douze ans, complète ce cycle de l’enfance : « Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ? » (Luc 2,49). L’envol se prépare au moment où il est définitivement reconnu comme Juif parmi les Juifs.
Il y a le conte pieux de l’enfance : voici le récit merveilleux de l’Épiphanie qui annonce l’universalité de ce qui se passe. Jésus, « roi des Juifs », est honoré par la terre entière, mais en tant que roi d’un genre nouveau, hors de toute puissance et en contradiction avec les rois établis. Hérode manifeste cette contradiction essentielle qui accompagnera Jésus tout au long de sa vie publique. Jésus, « Dieu sauve », apporte un salut qui s’étend à toute la terre, mais quel salut ? L’Épiphanie nous incite à annoncer cette bonne nouvelle à la terre entière, mais quelle est cette annonce ? Les textes relatifs à ces événements ne nous en disent rien.

Le dimanche après l’Épiphanie, on célèbre le baptême de Jésus.

Nouveau changement de registre, on arrive au cœur de l’affaire, au noyau dur. Jean prêche la pénitence au peuple… que vient faire Jésus dans cette galère ? En se faisant baptiser par Jean il manifeste encore sa judéité, sa fidélité à la religion de ses pères, mais avec un premier pas de côté : il est allé vers Jean, grand prophète, pas au Temple où règnent les prêtres et les scribes, les chefs du peuple et de la religion. Par ce baptême il exprime sa totale solidarité avec ce peuple qui vient se faire purifier de ses trahisons.
Puis tout bascule. De disciple de Jean, Jésus devient lui-même le prophète et même le Messie annoncé, il reprend le flambeau à son compte et Jean va s’effacer avant de disparaître, non sans avoir interrogé pour savoir si Jésus était bien celui qui doit venir. Cette mission que Jésus entame, il lui faudra deux à trois ans pour en réaliser toute l’ampleur.
Comme tout bon Juif religieux, il commencera par se rendre dans les synagogues pour prêcher le retour à Dieu, puis l’exigence de l’appel de Dieu l’amènera au conflit de plus en plus ouvert avec les autorités religieuses, qui se terminera par le drame de la croix. C’est à la lumière de la Résurrection que l’Evangéliste a pu imaginer cette théophanie qui éclaire la mission qui commence : le Père, le Fils et l’Esprit sont manifestés, et Jean peut proclamer que « lui vous baptisera dans l’Esprit et le Feu » (Luc 3,17).
Ainsi cette période de 40 jours nous fait passer de l’Ancien Testament au Nouveau qui s’ouvre par la théophanie du baptême. Tout passe par le peuple juif, mais « il n’y a plus ni Juifs, ni Grecs...vous n’êtes qu’un dans le Christ Jésus » (Galates 3,28).

Reste l’obligation pour nous de proclamer ce salut au monde. On nous parle de nouvelle évangélisation, mais qu’est-ce à dire ? Le monde attend-il un salut, et lequel ? L’Église n’a-t-elle pas tellement failli qu’elle ne serait plus audible ? On ne peut reprocher au monde de ne plus l’écouter, le passif est tellement grand !
Voici quelques décades le salut était vu comme l’annonce du paradis pour ceux qui restent fidèles aux enseignements religieux, puis on a parlé du salut pardon de nos péchés. Ce langage ne peut plus avoir cours, il est devenu incompréhensible et ne semble pas fidèle à la mission du Christ. Sérieusement comment croire que l’immense majorité des hommes (tous les non-chrétiens et bien des chrétiens qui sont si peu croyants) ne serait pas touchée par le salut parce que sceptiques, incroyants, indifférents à cette religion ?

Encore une fois quel salut Jésus a-t-il voulu et pour qui ?

Il n’a pas demandé aux hommes de devenir religieux, voire israélites. Tout en restant fidèle jusqu’au bout à son être de Juif (au moment crucial de la croix, il prie à travers le Psaume 22, prière traditionnelle), il s’est libéré des contraintes religieuses en en brisant les clôtures, en remettant à leur place les traditions et en appelant les hommes à la liberté. L’ambition de Jésus est de rassembler les hommes qui sont fidèles à l’image de Dieu, fidèles chacun à sa manière, afin d’en faire des fils. Être fidèle à cette image, n’est-ce pas approfondir notre part d’humanité ? N’est-ce pas notre reconnaissance de l’autre comme celui qui nous fait vivre ? Le salut n’est-il pas l’appel à vivre dans la fraternité, à reconnaître et aimer son prochain comme soi-même ? Le salut n’est-il pas notre part de vie offerte aux autres qui nous revient et nous ramène en humanité avec la vie des autres, vie que nous avons accueillie en nous ? Tout cela n’est pas réservé aux « bons chrétiens ». Autant les hommes n’acceptent pas un salut compris comme libération de leurs péchés ou promesse du paradis, autant ils peuvent comprendre ce besoin de salut porteur d’humanité.
Les chrétiens ne seraient donc pas invités d’abord à prêcher leur foi, mais à témoigner de cette recherche d’humanité et de fraternité qui se trouvent au cœur de ce qui les fait hommes. Les disciples ont compris par la Résurrection le lien entre Jésus et son Père dans l’Esprit, et que le don de l’Esprit annoncé au baptême de Jésus s’adresse à toute l’humanité.
La veille de sa résurrection il est descendu aux enfers ramener tous ceux qui étaient dans l’attente et sont désormais sauvés : de la déshumanisation du Shéol ils sont passés à la plénitude grâce à ce rassemblement par le Christ ressuscité qui a fait de tous des fils du Père.

Les chrétiens savent qu’en vivant dans la fraternité et en approfondissant leur humanité ils deviennent des fils ; l’important est qu’ils encouragent tous leurs frères à cette vie fraternelle et pleinement humaine.
Le reste est donné par surcroît, que les hommes le sachent ou pas. Lorsque le Christ envoie ses disciples baptiser tous les hommes, ce rite n’est pas encore un rite d’initiation, d’entrée en Église. Il les envoie d’abord proclamer à tous les hommes la nécessité d’être fidèles à l’image de Dieu imprimée en eux, c’est-à-dire être fidèles à leur vocation d’hommes, et que cela est le trésor que Dieu nous offre.

MD


 

Publié dans Réflexions en chemin

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