« Le chemin est l’œuvre toujours inaccomplie »

Publié le par Garrigues et Sentiers

Alors que le chrétien affirme, en célébrant Noël, que le « Messie est venu », la liturgie lui demande, chaque année, à travers le temps de l’Avent, de vivre l’attente de ce Messie. Non pas comme une sorte de jeu commémoratif, mais comme l’invitation à s’ouvrir chaque jour à l’accueil de l’inattendu qui nous arrive.
Le Messie n’est pas la bonne réponse à nos questions ou la satisfaction de tous nos désirs. Il n’est pas un capital mis à notre disposition, un savoir supplémentaire pour boucler nos prétendues sagesses. Plus radicalement, il fait éclater nos horizons bornés. Voilà pourquoi la liturgie nous fait relire le grand prophète de l’attente, Isaïe : « Alors, je conduirai les aveugles sur un chemin qui leur est inconnu ; je les mènerai par des sentiers qu’ils ignorent. Je changerai, pour eux, les ténèbres en lumière et la pierraille en droites allées »1.
Ce texte d’Isaïe sert d’exergue au dernier ouvrage de Maurice Bellet Un chemin sans chemin, où l’auteur invite chacun à se risquer dans son propre itinéraire, car pour lui, « cette Écriture ne nous parle aujourd’hui qui si nous risquons notre propre parole. Sinon, c’est de l’archéologie »2.

Pour Maurice Bellet, la réponse aux questions fondamentales de l’être humain n’est pas une bonne réponse d’un catéchisme, mais l’ouverture d’un chemin : « Nos questions seront d’emblée celles qui se posent aujourd’hui aux humains pour la part que nous pouvons entendre. Et nos réponses ? Pas de réponse. Pas de celles en tout cas qui font mourir la question. (…) Car la question, si elle est forte, n’est pas autre chose que l’être humain aux prises avec lui-même et tout ce qui l’entoure. La question devient quête ; à la place de solution, le chemin est l’œuvre toujours inaccomplie »3.
Maurice Bellet nous invite à rejoindre ce qu’il appelle « l’étrange communauté » de ceux qui ressentent que « quelque chose manque, qui n’est pas ceci ou cela, mais une autre façon d’être humain. Beaucoup sont en recherche de ce nouveau commencement et c’est par là que se tient l’étrange communauté »4. Il ne s’agit pas de constituer un de ces nombreux clubs critiques sur l’état de nos sociétés. Il s’agit de travailler à des commencements concrets : « La critique ne va au bout d’elle-même que par la création. Sinon, elle continue à dépendre de ce qu’elle critique, elle forme avec lui un ensemble qui va s’enclore en lui-même »5.

Ce temps de l’Avent nous libère de la fatalité du destin. Il creuse en nous l’ouverture à l’inespéré, à l’inattendu, à l’irruption des gratuités fondatrices qui bousculent les discours des sages et les calculs des moralistes. Il nous invite à ne plus enclore un être humain ou une situation dans un jugement définitif. La démesure de l’attente est celle de la grâce. Elle conteste toutes les évidences dites « incontournables » dans lesquelles nous nous enfermons. Bien loin de nous cantonner dans une passivité irresponsable, cette attente nous conduit à déconstruire les pensées uniques qui nous enferment.
« C’est là notre foi : ainsi peuvent dire ceux pour qui le chemin se reprend sans cesse, car ce qu’ils habitent n’est pas le monde assis en ses pouvoirs et aveugle sur ses folies, ce n’est même pas la prétention d’en finir avec le mal pour s’installer dans l’empire du bien, c’est la marche elle-même, en tant qu’elle ne se résigne jamais à la déshumanisation des humains »6.

Bernard Ginisty

1 – Isaïe 40,16
2 – Maurice Bellet : Un chemin sans chemin, Éditions Bayard, 2016, page 92
3 – Id. page 151
4 – Id. pages 72-73
5 – Id. page 155
6 – Id. page 156

Publié dans Réflexions en chemin

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