« Propreté, sobriété et patience » dans la vie démocratique

Publié le par Garrigues et Sentiers

La période actuelle est prolixe en discours convenus qui ne manquent pas de surgir à chaque échéance électorale. Journaux, télévisions, radios se font l’écho d’un déluge de critiques sur l’état de la société et sur l’indigence du programme et de l’action de ses adversaires politiques. J’ai pris l’habitude, lors de chaque élection, de relire Charles Péguy, homme engagé s’il en fut, mais non embrigadé. Relire les Cahiers de la Quinzaine permet de retrouver toute la densité charnelle, intellectuelle et spirituelle que peuvent véhiculer des mots comme « république » ou « démocratie » et de prendre de la distance avec le bavardage des communicateurs. Observant les mœurs électorales de son temps, Péguy écrivait déjà, il y a plus d’un siècle : « D’un bout à l’autre de la France, ce sont les mêmes problèmes qui sont enseignés de la même façon, qui font que tous les esprits finissent d’être coulés dans le même moule, qui font que nous sommes des critiques, que nous savons très bien trouver les points faibles de certaines choses (…) mais que nous ne sommes pas pour autant des inventeurs ».
Péguy pose la bonne question : l’espace public permet-il à chacun d’être un inventeur ? Plus fondamentalement, comment nos vies personnelles, familiales, sociales, professionnelles peuvent-elles être une invention de soi et non le destin écrit par les maîtres des marchés financiers, les rois de la publicité ou les grands prêtres médiatiques ?
Fils du peuple et de l’école communale laïque pour qui le peuple n’était pas un thème intellectuel mais une expérience charnelle, Péguy s'est toujours refusé à ce qu'il appelait « une pensée habituée ». Ouvrir un volume de ses œuvres, c'est retrouver à la fois l'humour ravageur qui déstabilise les notables enkystés dans leur parti, leur église ou leur université, et un entêtement d'enfant à vivre et à espérer malgré toutes les difficultés de la vie. Il n’aura alors de cesse de se battre contre ceux qu’il appelle « les curés ». « Nous naviguons constamment entre deux bandes de curés, les curés laïques et les curés ecclésiastiques : les curés laïques qui nient l’éternel du temporel et les curés ecclésiastiques qui nient le temporel de l’éternel »1. Militant engagé l’affaire Dreyfus et le parti socialiste, il tonne contre la dégénérescence de la mystique en politique et la manipulation des mouvements militants par les chanoines prébendés de la politique.

Rénover la sphère publique, c’est retrouver l’agora faite de la richesse des échanges entre citoyens inventifs et créatifs. Il y a un rapport étroit entre la richesse intérieure de chaque citoyen et celle du débat public. Par delà l’abondance des sondages et des analyses sociologiques, il est urgent de se rappeler avec Péguy : « On ne peut pas sociologiquer ni le génie, ni le peuple »2. Le renouveau d’une société politique n’est pas le résultat d’un marketing mieux ciblé, mais le fruit d’un accroissement de la conscience et de la responsabilité de chaque citoyen. La démocratie vit du travail permanent de chacun pour inventer le vivre ensemble que Charles Péguy définissait ainsi : « les travaux propres, les efforts probes, les patiences, les pratiques sobres de la solidarité »3.

Bernard Ginisty

1 – Charles Péguy : Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle  in Œuvres en prose complète, Tome 3, bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard 1992 page 668.
2 – Charles Péguy : Brunetière in Œuvres en prose complète, Tome 2, bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard 1988, page 636.
3 – Charles Péguy : Cahiers de la Quinzaine, du 5 janvier 1904 in Œuvres en prose complète, Tome 1, bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard 1987, page 1261.

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