Les chemins concrets de l’évolution des sociétés

Publié le par Garrigues et Sentiers

Ces dernières semaines, les médias nous ont longuement entretenu des résultats du scrutin de la « primaire » de la Droite et du Centre en vue de la prochaine élection présidentielle. Les discours des différents prétendants pourraient se résumer en ces quelques mots : « plus réformateur que moi, tu meurs ! ». Et c’est sur la nature, l’intensité et le rythme des réformes dont la nécessité n’est contestée par personne que les principaux candidats aux suffrages des électeurs se sont affrontés.
Depuis le 19e siècle, deux grandes options « politiques » ont été la base des réformes proposées aux citoyens. L’une, s’appuyant sur l’idée de croissance indéfinie et de la foi dans les capacités des sciences de résoudre les problèmes a conduit à faire accepter le « despotisme éclairé » des experts. L’autre, au nom d’une analyse du sens de l’histoire, prônait une révolution qui « du passé fasse table rase » afin de construire un monde nouveau. Or, nous devons constater qu’aussi bien la foi scientiste des experts que l’espérance messianique des révolutionnaires ne font plus recette. Au lieu du monde réconcilié par la croissance des richesses ou la dictature du prolétariat, les barbaries sont toujours présentes.

Dans son ouvrage intitulé La Voie. Pour l’avenir de l’humanité, Edgar Morin développe une analyse qui peut nous aider à inventer de nouveaux paradigmes de l’action publique. Constatant l’échec des promesses tant technocratiques que révolutionnaires, il fait ce constat amer : « Deux barbaries se trouvent plus que jamais alliées : la barbarie venue du fond des âges historiques, qui mutile, détruit, torture, massacre ; et la barbarie froide et glacée de l’hégémonie du calcul, du quantitatif, de la technique, du profit sur les sociétés et les vies humaines »1.Face à cette situation Edgar Morin dénonce la faillite de la pensée politique : « La pensée  politique en est au degré zéro. (…) La classe politique se satisfait des rapports d’experts, des statistiques et des sondages. (…) Privée de pensée, elle s’est mise à la remorque de l’économie. Comme le disait Max Weber, l’humanité est passée de l’économie du salut au salut par l’économie »2 C’est autour de l’idée de métamorphose qu’Edgar Morin propose une pratique politique qui ouvre des chemins qui échappent à ces barbaries et régénéreraient les capacités créatrices de l’humanité.
Un des plus grands poètes européens, Rainer Maria Rilke, nous invite à quitter les fantasmes violents de la révolution, pour le cheminement concret de la création au quotidien. Méditant sur les conséquences des grands massacres européens de la guerre de 1914-1918, il écrit ceci : « L’intellectuel devrait être a priori un adversaire et un négateur de la révolution, placé comme il est pour savoir avec quelle lenteur s’opèrent tous les changements d’importance durable, à quel point ils sont inapparents et, par leur lenteur même, presque invisibles ; et que l’esprit, dans son travail d’élaboration, ignore pratiquement la violence. (…) C’est à l’avenir que l’intellectuel est une fois pour toutes allié et inféodé, non pas comme le révolutionnaire qui prétend fabriquer du jour au lendemain une humanité libérée (qu’est ce que la liberté ?) et heureuse (qu’est-ce que le bonheur ?), mais plus patiemment, en préparant dans les cœurs ces métamorphoses discrètes, secrètes, tremblantes qui sont seules à pouvoir produire les accords, les ententes d’un lointain plus clair »3.

Bernard Ginisty

1 – Edgar Morin : La Voie. Pour l’avenir de l’humanité. Editions Fayard, 2011, page 29
2 – Id. page 46-47
3 – Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Lettre du 6 août 1919 à la comtesse Aline Dietrichstein in Œuvres, Tome 3 Correspondance. Éditions du Seuil 1976 p. 417-418

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