L’éthique dans la cité

Publié le par Garrigues et Sentiers

L’éthique est à l’ordre du jour. Devant l’échec des promesses non tenues ou des crises qui n’en finissent pas, beaucoup d’hommes politiques changent de registre et passent de l’analyse des questions concrètes à l‘exhortation des citoyens à la vertu. Les comités d’éthique sont désormais institutionnalisés dans quantité de domaines : hôpitaux, entreprises, collectivités diverses. Peut-être conviendrait-il de réfléchir pour savoir si cet appel à l’éthique n’est que l’aveu indirect d’une impuissance à traiter les problèmes ou bien un réel changement de paradigme pour la compréhension de la vie des hommes en société.

Emmanuel Levinas a placé l’éthique au cœur de sa philosophie. Pour lui, elle ne consiste pas à distribuer souverainement des labels pour classer et gérer les êtres humains au nom d’un savoir supérieur du bien et du mal. La Bible nous dit d’ailleurs que cette volonté de maîtrise fut le péché d’origine de l’humanité. Pour Levinas, « L’éthique, c’est lorsque non seulement je ne thématise pas autrui ; c'est lorsque autrui m’obsède ou me met en question. Mettre en question, ce n’est pas attendre que je réponde ; il ne s’agit pas de faire réponse, mais de se retrouver responsable »1.
L’éthique n’est donc pas le petit manuel du principe de précaution adapté aux différents secteurs de la vie sociale. Elle n’est pas un jugement porté sur les personnes, mais un appel à la responsabilité. Paul Ricoeur définit l’éthique par trois composantes : « la visée de la vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes ». Elle est une veille permanente pour que les différentes institutions de la cité ne se transforment pas en fin en soi, c’est-à-dire en idoles, mais restent en permanence au service de l’humanisation de chacun, et d’abord des plus exclus. Si jugement il y doit y avoir, ce sera celui de « la fin de temps » que l’évangéliste Matthieu met en scène2. Ce jugement ne porte pas sur le nombre d’adhérents aux Églises, les subtils états d’âme atteints ou la fraternité abstraite des grandes idéologies Mais sur ces gestes fondateurs de tout commencement d’humanité : nourrir l’affamé, vêtir celui qui est nu, accueillir l’étranger, visiter le malade et le prisonnier. C’est dans l’humus de cette quotidienneté que se trouve le chemin d’humanité.

L’éthique qui ne se dévoie pas en moralisme au service des pouvoirs consiste à ratifier ce qui est naissant en autrui, l’humble désir d’exister et de partager le pain. Au rebours de la récupération moraliste de l’éthique par trop de gens de savoir et de pouvoir, elle se retrouve dans cet appel de l’écrivain Christian Bobin à : « l’esprit d’enfance toujours neuf. Repars toujours aux débuts du monde, aux premiers pas de l’amour »3.

Bernard Ginisty

1 – Emmanuel Levinas : De Dieu qui vient à l’idée – Éditions Vrin, 1986, page 156
2 – Évangile de Matthieu 18,1-5
3 – Christian Bobin : Le Très-bas. Éditions Gallimard, 1992, page 112

Publié dans Réflexions en chemin

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